Procellus

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Rain Man

À mon poste dans les bas-fonds d’Happy Time, à l’abris de tous les regards, je suis bien tranquille. Mais là n’est pas la question, non. Ce poste, comme tous les autres postes, est installé comme suit : un plan de travail où je peux poser mon 20 Minutes pour faire les mots fléchés, et où les clients (quand il y’en a) peuvent s’affaler, taper du poing pour montrer qu’ils sont pas d’accord, oublier leurs affaires ou asseoir leurs enfants.
Et de chaque côté de ce plan de travail multi-usages à faire pâlir d’envie tous les designers d’Ikea, deux appareils, que j’appellerai “éléphants”, pour bien montrer à quel point c’est difficile de ne pas les remarquer, et aussi parce que c’est tout cool les éléphants, et en plus en utilisant des noms de code comme ça, j’ai l’impression de faire un job glamour style agent secret, ou scientifique qui fait des recherches ultra-secrètes.

(Si besoin était, preuve que l’éléphant c’est trop cool et trop meugnon)

Deux éléphants, donc : un pour moi et un pour les clients. Le mien me sert à voir ce que je tape sur mon clavier, et celui des clients, si je fais bien mon boulot, ne leur sert à rien : ça leur dit à peu près la même chose qu’à moi, mais avec moins de détails. Or je suis censé tout leur expliquer comme à des demeurés, et du coup ils n’ont même pas besoin de faire l’effort de consulter l’éléphant, et ça me permet de parfaire ma diction, parce que je me suis rendu compte que quand j’écoute ce que je dis, même moi j’ai du mal à me comprendre, tellement j’articule pas.

Quand je suis à ce poste-là, j’aime bien jouer avec l’éléphant des clients. Je le fais tourner sur lui-même, je lui offre une vraie vie, il fait des choses et de vit de bien belles histoires. Je pourrais aussi jouer avec mon éléphant à moi, mais ça serait beaucoup moins drôle, déjà parce que c’est mon outil de travail, si je l’abîmais je serais bien embêté, en plus je suis sûr que c’est interdit de jouer avec l’éléphant des clients, alors j’ai un peu l’impression d’être un rebelle.

Et puis c’est moins gênant si je casse l’éléphant des clients, parce que de toute façon comme je l’ai dit, il ne sert à rien.
Sauf ce soir, où j’avais un client étranger, qui ne parlait même pas le français, trop la honte. Bien sûr, j’aurais pu lui parler en anglais, mais au moment de lui donner ses sous, j’ai trouvé plus malin de lui montrer l’éléphant du doigt, pour lui expliquer combien il allait recevoir.
Et là, horreur, malheur, je me suis rendu compte que l’éléphant des clients avait disparu.
Nooon !

Clopin-clopant, j’ai réussi à me faire comprendre, en machinant mon éléphant à moi pour lui montrer ce que je refusais de lui dire (parfois, je refuse de communiquer, c’est mon côté autiste), et dès qu’il a été parti, je me suis précipité dans le bureau à côté, pour leur faire part de mon désarroi :

- Mon éléphant des clients a disparu, aaaah, au secours !

Comico a levé les yeux et m’a calmement répondu :

- Ben oui monsieur Procellus, mais vous savez, ça fait au moins deux semaines qu’il est plus là.

- ???

- Vous aviez pas remarqué ?

Ben non. Je viens de le voir.
Ca pourrait ne pas être grave, si je n’étais pas installé à ce même poste deux fois par semaine toutes les semaines depuis bientôt huit mois, avec rien d’autre à faire que de remarquer ce genre de petits trucs.

Je leur ai raconté à tous ma mésaventure, on a bien rigolé, ha ha, quelqu’un a piqué l’éléphant des clients, le con !, mais j’étais quand même sur le cul.
Je suis retourné “bosser”, et comme il n’y avait rien à faire, je suis rerereparti dans le bureau pour discuter avec Comico. Au bout d’un moment, j’ai remarqué une grosse tache verte dans un coin.

- Tiens, c’est nouveau votre énorme coffre vert chewing-gum, là ?

- Oulaaa… Non monsieur Procellus, ça c’est là depuis… depuis toujours je crois.

- Ooo… kay.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me poser des questions.
Est-ce que le moment ne serait pas venu de faire attention à mon entourage, d’ouvrir les yeux sur le monde et tout ça ? Je veux dire, ça fait bientôt deux ans que je bosse là, et je commence à découvrir des trucs qui se voient comme le nez au milieu de la figure, c’est peut-être pas normal ?
Alors, pour ne pas risquer de faire une autre découverte choquante, genre “aaah, mais en fait je fais un job pourri ?!”, je suis retourné dans mon coin, me balancer sur ma chaise, le regard dans le vague.
Et je me suis calmé.

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C’est la luuutteuh finaaaleuh

Je l’ai remarquée en revenant de ma pause déjeuner. Elle était placée l’air de rien entre la pointeuse et la machine à café (zone stratégique s’il en est), et tout le monde avait l’air de trouver ça normal. Je crois que j’étais même le seul à la regarder.
Pourtant, j’étais à peu près certain de ne jamais l’avoir vue avant, parce que quand même, je l’aurais remarquée : une vraie urne comme dans les vrais bureaux de vote, c’est le genre de truc qui ne m’échappe pas.
Alors je me suis frayé un chemin au milieu de ces traîne-misère qui faisaient la queue pour se payer un café dégueulasse à la machine, et je me suis approché de la note qui expliquait ce que faisait cette urne ici (Ha ! C’est pas si normal, s’ils ont besoin de l’expliquer !), en sirotant mon Caffé Moka Blanc de chez Starbucks, parce que nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Hmmm, alors c’est les syndicats (ces chiens qui poussent nos ratépistes à faire grève) qui organisent un grand sondage, pour savoir à quel point les responsables du magasin mettent tout ce festival et toute cette pression sur les employés pour leur faire vendre des cartes Faistoimettre aux clients, et on doit glisser nos réponses dans la boîte.
C’est vrai qu’ils sont assez lourds avec ça les responsables, surtout Jézabel : à chaque fois qu’on la croise, elle passe dix minutes à nous dire qu’il faut absolument qu’on en place, allez Denis David, c’est facile, quand les gens viennent récupérer leur argent, hop tu en profites pour les envoyer prendre un crédit au service adhésion !
Ben tiens.
Et qu’on a des réunions pour nous dire que la carte c’est trop bien, et nous expliquer les mensonges qu’il faut raconter aux clients pour les convaincre de se faire enculer à sec et avec des graviers, et nous motiver, parce qu’on ne le sait pas, mais vendre des cartes Faistoimettre, c’est tout ce qui nous manquait pour être heureux.

C’est bête, parce que je ne veux pas mettre le plus petit doigt dans le terrible engrenage du syndicalisme, après ils viendront me voler mon âme jusqu’au fond de mon lit et ils m’empêcheront de devenir Maître du Monde, mais pour le coup, j’aurais bien aimé donner mon avis sur la façon dont ils nous harcèlent avec leur putain de carte de merde.
En plus j’étais presque en retard, alors j’ai terminé mon gobelet et je suis retourné bosser.

Je me suis souvenu que j’avais de la chance, parce qu’une des filles avec qui je travaille aujourd’hui est à fond les bananes dans le syndicat, et en plus elle est bête comme ses pieds. C’est l’occasion, je serai le larron.
J’ai donc habilement manipulé ce faible esprit : en lui parlant des nouvelles directives qu’on a reçues, j’ai amené la conversation sur les chefs, et la façon dont ils nous font chier avec la carte.
Elle était mûre, il n’y avait plus qu’à laisser le fruit s’écraser mollement au pied de l’arbre.

- Tiens d’ailleurs tu as vu, ils font un sondage à l’entrée du personnel, au sujet de la carte !

Bingo.

- Hein, quoi, qu’entends-je, un sondage ? Oh ben non alors, ce que tu me dis me fait tomber des nues, quel dommage, je ne suis pas passé par là aujourd’hui, j’aurais bien aimé voir de quoi parlait ce sondage, que diantre !

- Oh ben bouge pas, je vais t’en chercher un, tu pourras le remplir tranquillement !

Hin, hin, hin, ai-je ricané dans ma barbe, en me frottant les mains de satisfaction.

Elle est revenue avec son papier, et j’ai attendu qu’elle s’en aille pour le remplir, parce qu’un questionnaire comme ça, c’est un peu intime.
Alors : nom, facultatif, ça tombe bien. Prénom aussi, c’est encore mieux. Parce que je suis courageux, mais quand même pas téméraire. En bon petit paranoïaque, j’ai coché toutes les cases en vérifiant en permanence qu’aucun de mes chefs n’était dans les parages.
Et en arrivant à la fin, j’ai commencé à réfléchir.

Merde, comment je vais faire maintenant ? Tout le monde va me voir, surtout les chefs, l’urne est juste devant la porte où ils sont toujours à fumer leur clope quand je m’en vais, s’ils me voient mettre mon questionnaire dedans, ils vont savoir que j’ai des choses à leur reprocher, alors que c’est surtout après Jézabel que j’en ai, mais je suis physiquement incapable de délation, alors je vais tous les mettre dans le même panier, et ils vont se liguer et faire de ma vie un enfer !
Bien sûr, je pourrais le mettre dans mon sac et le remettre demain en arrivant, il y a toujours moins de monde à ce moment-là, mais je me connais, si je range un truc dans mon sac, je me souviendrai qu’il était là dans six mois, en tombant sur son cadavre en putréfaction.
Non, le plus simple c’est de le garder à la main, comme ça je suis sûr d’y penser.
Mais quand je vais passer par le bureau pour partir, ils vont voir ce que je tiens, et on se retrouve à la case départ, aaah ! Mais pourquoi est-ce que j’ai voulu remplir cette merde ?!
Heureusement, je suis un esprit plus que brillant.
J’ai eu l’idée de plier la feuille, et de la glisser dans ma poche, à côté de la carte de pointage. Eh, fallait y penser hein !

En plus, en arrivant devant la porte, je me suis félicité de ce plan judicieux : l’urne est juste à côté de la pointeuse, je vais pouvoir glisser mes réponses l’air de rien, en pointant nonchalamment, pendant que comme prévu, ils sont tous à un mètre en train de fumer et discuter. Pom-pom-pom…

Sauf que merde.
J’avais pas prévu que l’urne est une vraie urne.
Je pose mon questionnaire sur la fente, mais il faut aussi que j’actionne le levier, pour qu’il tombe dedans.
Alors, au milieu du hall bondé, à deux pas de mes responsables qui me tannent, j’ai poussé la manette.
DING ! A voté.
C’est passé inaperçu, bien entendu.

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Mon jambon star

C’était jeudi dernier, je rentrais juste de vacances. Une de mes premières clientes de la journée s’est approchée, et je l’ai accueillie avec un grand sourire, pour essayer de me donner une contenance.
Un peu comme aujourd’hui, quand je me suis occupé du monsieur qui n’avait pas de mains, mais juste des moignons avec lesquels il manipulait son portefeuille et toutes ses affaires, et qu’il a fallu que j’accroche son sac à son poignet inexistant, en essayant de ne pas regarder trop fixement ou de me demander ce que je voyais exactement : est-ce qu’il est amputé au niveau des poignets ? Des coudes ? Mais qu’est-ce qu’on voit au juste, c’est quoi cette extrémité de bras qui bouge toute seule ?!
Je n’ai pas arrêté de sourire. Même si tout le temps qu’il a été en face de moi, mon esprit essayait de ne pas vomir ou hurler ou pleurer ou se jeter contre les murs pour ne plus voir, ou un peu des quatre en même temps, je lui ai souri, l’air de rien, genre, “ah bon ? Vous n’avez pas de mains / d’avant-bras ? J’avais pas remarqué !”.

Eh bien la semaine dernière c’était le même genre de plan, mais sur un registre un peu différent. Je l’ai vue arriver de loin, parce que c’était difficile de ne pas, avec son mètre quatre-vingt, ses quatre-vingt-dix kilos et une carrure à pouvoir étrangler des ours à mains nues. Elle avait une coiffure improbable, avec des longues mèches noires de plein de longueurs différentes, une frange à la Ugly Betty, des grandes lunettes opaques qui lui bouffaient la moitié du visage (mais qui étaient parfaitement justifiées, parce que, ouh, la luminosité à Happy Time, protégeons nos yeux !).
Niveau fringues, c’était le même assortiment bizarre, une jupe longue à froufrous, une veste en cuir pleine de pin’s, ouverte sur un décolleté pigeonnant, pieusement caché une croix de vingt centimètres sur dix.
Le bon vieux look trashy-gothico-bigot qui passe partout, une espèce d’Harajuku Girl qui se serait habillée dans le noir.

Là encore, en bon professionnel, j’ai souri poliment, et fait ma petite affaire sans juger (enfin si, mais sans le montrer). Le problème, c’est qu’une fois qu’on en a eu fini, elle ne partait pas. Elle avait tout rangé, sa carte, ses sous, ses machins, mais elle continuait à fouiller dans son sac.
Toujours en bon professionnel, je suis resté sage et immobile. Peut-être que si je ne parle pas et que je ne bouge pas, elle va oublier que je suis là et s’en aller ?

Mais non, en fait elle n’avait pas oublié (mémoire d’éléphant !). Elle était tellement satisfaite de son remboursement qu’elle voulait me faire un cadeau. Oh non madame, je n’ai pas le droit, vraiment, allez si vous insistez vous pouvez, mais c’est bien parce que c’est vous !
Sauf que tu parles d’un cadeau.

- Tenez… Gmpffff C’est ma carte visite. Oui parce que je suis mannequin (!!!). Alors je vous laisse ça, vous pourrez vous vanter auprès de vos collègues ! Ben oui, c’est toujours flatteur de dire “j’ai parlé à un mannequin (et elle faisait pas loin du double de mon poids)“.
Oh mais vous savez, je vous la donne pas pour vous draguer hein, non (là, elle se met la main entre les seins et me montre sa croix) : j’ai fait voeu de chasteté depuis deux ans !

- Euh… Oui… Merci… C’est très gentil… Euh… Il faut partir maintenant…

Après son départ, j’ai attrapé le cahier de liaison, qui nous sert à raconter nos malheurs, comment les vendeurs c’est trop des salauds de pas faire leur boulot, et les clients ils veulent ça et ça, alors peut-être qu’on pourrait blah blah et ouin ouin ouin…
J’y ai raconté mon expérience, histoire de partager avec mes collègues ce moment intense. Pour leur montrer que je suis quelqu’un de formidable qui ne ment jamais, j’ai collé la carte de visite, en précisant bien que “madame machin, mannequin alternatif, m’a laissé sa carte. Si quelqu’un veut aller voir son site, parce que moi, ça va aller merci”.

Et aujourd’hui, j’ai croisé un de mes chefs, avec qui je m’entends bien.

- Ah David, je viens de lire le cahier de liaison, j’ai vu ton mot…

- Hi hi oui oui, c’était une grosse habillée comme un sac, et…

Il m’a coupé, d’un ton glacial :

- Oui, ça n’était pas vraiment en rapport avec le travail. Le cahier de liaison ne sert pas à ça.

Comme quoi c’est faux, ça n’impressionne personne de savoir qu’on a parlé un mannequin. Ou alors, il est allé voir le site. C’est pour ça qu’il est fâché.

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Contre les matins difficiles

J’ai des amis formidables. Pour fêter mon glorieux retour des hostiles territoires du nord, l’un d’eux a décidé d’organiser une petite fête en mon honneur, vendredi soir prochain. Enfin, j’aime à penser qu’il l’a organisée pour ça, même si une partie de moi sait bien que ça n’a rien à voir, et que je ne suis qu’un invité parmi tant d’autres.
Mais bon, dans le petit monde que je crée dans ma tête, tout tourne autour de moi, même les soirées. Et dans ce monde, je suis empereur et je pratique avec succès la télékinésie et la pyrokinésie. C’est chouette. Mais je digresse.

Le problème, c’est que vendredi, j’aurai repris le boulot, et qu’on n’a pas tous la chance de se toucher la nouille dans un bureau du lundi au vendredi et le samedi c’est repos. Quand on a le malheur de travailler dans le commerce, le samedi, on n’y coupe pas.

Or, si je bois comme un trou vendredi soir (enfin, “si”…), il y a des chances que j’aie une tête de cul le lendemain matin, dans le meilleur des cas.
Alors pour éviter la gueule de bois du samedi au boulot, qui est le jour où les chefs et les clients sont super lourds, j’ai trouvé un super système, si si, un truc carrément génial : ne pas y aller !
Tadaaah !

Ca ne règle qu’une partie du problème : vu que j’aurai à peine recommencé à bosser, ça va être difficile de reprendre une journée de congés comme ça, surtout en m’y prenant trois jours à l’avance.
Mais ça me laisse jusqu’à mercredi pour trouver une excuse, un impératif de dernière minute (l’impératif du samedi… en plus on n’a jamais dû leur faire…), parce que “dites, je pourrais avoir mon samedi, pour pouvoir me mettre minable vendredi soir ?”, je doute que ça passe.

Par contre, ça va être difficile : pour le moment les seuls trucs auxquels je pense sont de l’ordre de “la cousine au second degré de ma grand-tante par alliance est morte, on l’enterre samedi”, ou “il faut que j’aille faire castrer ma licorne en urgence, et le vétérinaire n’avait que samedi à me proposer”.
Mais j’ai confiance. Je sais mentir.

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Ces petites humiliations au travail (2/2)

Bien sûr j’aurais aussi pu mal le prendre, quand je suis entré dans le bureau sur le coup de huit heures, affamé comme toute la Somalie, et que tout le monde se régalait avec des hamburgers.
Comico, le seul chef mâle de cette soirée, et le seul à ne pas manger, a tenté de prendre ma défense :

- Eh bien mesdemoiselles vous avez encore oublié monsieur Procellus (oui parce que toutes les semaines ça se passe comme ça) ? Je pense que dans trois mois elles penseront enfin à toi quand elles commandent…

La première à avoir fini sa bouchée a fait genre elle s’excusait :

- Oh David on est désolées. Tu voulais manger quelque chose ? Enfin bon là c’est trop tard, hihihi.

Connasse. Oui, je le voulais. Mais de toute façon, j’aurais pas pu en profiter : eux ils peuvent bâfrer tout ce qu’ils veulent parce qu’ils sont cachés dans le bureau, mais si de mon côté j’accueillais les clients avec les mains dégoulinantes du jus de gras de mon Gros Mac et de la sauce pour les frites, ça risquerait de ne pas le faire.
C’est pour ça que là encore, j’ai décidé de passer outre et de ne pas me vexer.

Non, ce que j’ai vraiment mal pris, c’est la toute fin de soirée.

Comico était en train de discuter à côté avec un collègue qui passait par là et que je trouvais mignon, jusqu’au jour où j’ai appris qu’il avait déjà fait deux enfants à sa copine, alors j’ai décidé que peut-être il fallait que je me fasse une raison, et je m’en étais désintéressé.
Du coup, même si la porte était ouverte, j’écoutais leur conversation d’une oreille très distraite, et j’en ai même loupé le début. J’ai commencé à prêter attention au moment où Comico lui expliquait la tecktonik :

- …ce que c’est ? C’est trop marrant la tecktonik, ils ont l’air de canards qui se sèchent les plumes, tu as jamais vu ?

Jusqu’ici, rien d’anormal. Mais c’est juste après qu’il s’est mis à me tirer à boulets rouges dans le dos :

- Mais tiens d’ailleurs, monsieur Procellus est expert en tecktonik, on va aller lui demander !

!!!
J’ai tout de suite lâché tout ce que je faisais (c’est à dire rien, mais du coup je me suis arrêté) pour faire irruption dans le bureau. Comme c’est Comico, je me suis dit que peut-être il disait ça pour me taquiner, le fripon.
Mais non. Quand il m’a vu, il m’a posé la question, “Ah, tu es balèze en tecktonik, toi, non ?”. Il était super sérieux.

Je ne vois pas d’où il a cru ça. Si encore j’arrivais au boulot habillé / coiffé comme ça :
(monsieur que je ne connais pas sur la photo, pardon, mais voilà quoi), ou si je me mettais à danser entre deux clients je ne dis pas, mais non !
Non non non non non !

Je crois que je n’ai jamais été aussi vexé de toute ma vie -en tout cas au boulot. Alors pour leur faire comprendre, et parce qu’à mon entretien annuel on m’a reproché de ne pas aller vers eux en cas de problème, je les ai tous massacrés, en tuant Comico un petit peu plus que les autres.

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Ces petites humiliations au travail (1/2)

Une autre journée caché dans ma petite pièce. Heureusement cette fois, j’aime bien les chefs qui sont dans le bureau d’à côté. Parce que souvent, c’est que des têtes de cons (normal, c’est des chefs), alors je leur parle pour faire genre, alors qu’en vrai, j’les aime pas. Mais non, ce soir, bonne pioche.
Comme ils sont gentils et trop cool, je laisse la porte ouverte, pour profiter de la bonne ambiance qu’ils ne vont pas manquer de distiller, ouais, allez, on va s’éclater, quelqu’un a de la tequila ?

J’aurais dû savoir que je me trompais lourdement.

Le premier signe est arrivé au milieu de la soirée.
Je lisais tranquillement, sans déranger personne, pendant qu’ils rigolaient de leur côté. Et d’un coup, shblam. La porte de communication qui claque.
Comme je suis quelqu’un de prévoyant, j’avais des papiers à leur apporter, ce qui m’a donné l’occasion de voir un peu de monde (parce que sinon, le soir de la nocturne y’a pas un chat, c’est triste un magasin vide, on en pleurerait), et surtout de rouvrir la porte. Bordel.

Je retourne m’asseoir, je recommence à lire, et shblam, la porte qui se referme. Vu la situation du bureau, ça ne vient pas d’un courant d’air. C’est pas grave, j’ai toute une tripotée de documents en réserve, je peux leur en apporter toute la soirée. Leçon numéro 1 : n’ayez pas peur d’être lourd. Je suis donc retourné les voir, j’ai rerelaissé la porte ouverte, non mais qu’est-ce qu’ils s’imaginent, je vais pas me laisser faire, ils ne peuvent pas me tenir à l’écart, bande de chiens !

Je suis reretourné m’asseoir, pour me rendre compte qu’en fait ils peuvent.
C’est dommage parce que ça devenait intéressant, une des chefs est célibataire, alors un autre voulait lui présenter un copain, mais elle a refusé parce que… C’est là qu’ils ont claqué la porte pour la troisième fois.
Sûrement pour protéger mes chastes oreilles, hein…

La soirée s’est poursuivie avec cette délicieuse dynamique : quand je me faisais trop chier, j’allais faire signer un truc bidon ou demander un renseignement, j’arrivais à entendre trois minutes de leur conversation et ils me fermaient la porte au nez, genre ils ont des trucs à dire qui ne me concernent pas ? Bande de rats puants.
J’ai fini par les laisser gagner, j’ai compris, ma présence n’est pas désirée, eh bien vous ne méritez pas que je vous accorde mon attention, peuh. Leçon numéro 2, sachez quand même vous arrêter.
Et puis c’est pas grave, c’est pas comme si c’était vexant de se faire claquer la porte à la gueule toute la soirée, hein…

Non, ça n’aurait pas été grave, s’ils s’étaient limités à leur rejet perpétuel… Ah, si seulement…

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Mes mains qui saignent, dressées comme un totem

Alors que j’étais encore trop petit pour m’en souvenir, ma famille a été massacrée par l’homme blanc, dans sa folle conquête de nos terres. Je ne sais pas ce qui aurait pu m’arriver, si je n’avais pas été sauvé de justesse par ce clan de bisons qui m’ont élevé comme un des leurs.
Puis, quand j’ai été assez âgé pour me rendre compte que je fricotais avec la mauvaise espèce, j’ai été recueilli par la tribu des Happy Time, qui font commerce de peaux de bêtes, de machines à fabriquer son propre pemmican et autres trucs inutiles sans lesquels on ne pourrait pas vivre, avec les Micmac, et les Algonquins, et les Apaches, et les Kutenai… Oui c’est vrai, les Happy Time seraient prêts à vendre n’importe quoi à n’importe qui, ça ferait presque d’eux (de nous, pardon) des putes, mais bon. On ne choisit pas sa famille.

Depuis presque deux cycles que je suis un des leurs, je commence à comprendre leur fonctionnement, à lire les changements du vent, les nuances des couleurs, et tous ces trucs de tarlouze qui sont monnaie courante dans ma nouvelle tribu. C’est pourquoi j’ai immédiatement su que quelque chose n’allait pas quand j’ai vu arriver notre Sachem, Powhatawanda.
C’est un très joli nom, en français, je crois que vous le traduiriez par “femme à l’allure de tonneau et qui parle avec une voix aussi haut perchée qu’elle est courte sur pattes” (bon ok c’est nul, mais à ma décharge ça n’est pas moi qui ai commencé à la comparer à un tonneau).
Elle s’est avancée vers moi, le regard sérieux et l’air grave, et s’est exprimée en ces termes :

- Ugh, papoose Procellus. Il y a bien longtemps que tu es parmi nous, et tu vas bientôt atteindre l’âge d’homme. De dures épreuves t’attendent, pour célébrer ton passage.

- Euh hein ?

- Tu vas passer ton entretien annuel.

- Ah ok.

- Les dieux de notre tribu ont parlé. C’est à moi de te faire passer les épreuves.
Pour nous prouver que tu es un homme et que tu es digne de rester parmi nous, tu devras me faire jouir, en n’utilisant que ta langue.

- Aaaah !

- Non, je rigole. Je te demanderai juste de remplir ton auto-évaluation. Tu as jusqu’à la prochaine lune. Nous nous reverrons à ce moment-là, pour comparer la vision que tu as de toi, et la mienne. Je vais de mon côté préparer ta visite avec les autres chefs de notre tribu. D’ici là, que Waconda t’imprègne de sa sagesse.
J’ai parlé.

Non mais elle a trop tiré sur le calumet de la paix, ou quoi ? Elle me donne des devoirs ?
J’ai jeté un coup d’oeil aux parchemins qu’elle m’avait laissé. Euh, il faut que je dise si je pense que je suis un membre sérieux de la tribu ?
Et si j’estime être rigoureux dans les tâches que les grands guerriers me confient ?
Ah merde, y’a même une question sur comment je m’intègre à une équipe ? Mais c’est pas possib’, je m’intègre pas, je les déteste tous !
Et puis qu’est-ce qu’elle croit, à me demander de m’auto-apprécier ? Elle ne sait pas que j’ai une confiance en moi qui vole en permanence au ras des mocassins, surtout en période de forte dépression ?

Après avoir refermé le petit dossier (douze pages, ça devient un petit dossier), la terreur abjecte de l’attente a commencé.
À la prochaine lune, je risque donc de mourir.
Est-ce que je vais me faire exclure de la tribu parce que je ne fais quasiment rien de ce qu’ils demandent, “signaler à mon sachem supérieur les dysfonctionnements du système”, “être enthousiaste quant aux différentes animations mises en places par le grand Manitou”, et autres conneries du genre ?
Est-ce qu’ils vont me scalper parce que je ne me rase qu’une fois par semaine, et qu’un bon membre d’Happy Time se doit d’être glabre, et ils se disent que ça m’apprendra à avoir la peau du visage toute lisse et douce ?

La bonne nouvelle, c’est que ça n’est pas tout de suite : j’ai bien calculé, en additionnant la floraison des cactus et la mue des tatous* et en rapportant ça à la course de notre soeur Lune dans le ciel, mon rite initiatique tombera jeudi prochain (je me suis bien fait chier pour mes calculs, parce que c’était marqué sur le petit dossier).
Jeudi, en sachant que ma semaine commence le mercredi et qu’en général je me rase pour le premier jour de boulot, je serai encore présentable pour apparaître devant les esprits des ancêtres.
Bien, tout cela se présage plutôt bien.

La mauvaise nouvelle, c’est que Powhatawanda m’a rendu visite la semaine dernière.
Jeudi prochain, c’est aujourd’hui.
Adieu, donc.

*Bravo, les tatous ne muent pas ! Si tu t’es fait la remarque tout seul, tu es trop fort. Félicite-toi, tu l’as bien mérité.

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Monsieur le nouveau directeur

Et hop, comme l’année dernière à la même époque, on m’a envoyé en réunion, pour entendre parler de la qualité de notre accueil dans le magasin. Genre c’est important, l’accueil des clients.
J’y suis allé en traînant la patte, parce que mon bouquin recommence à devenir bien, et on m’avait prévenu que la réunion durait plus de deux heures, et fait chier merde.
En plus je veux pas y aller, maintenant que j’ai monté un échelon, je vois pas pourquoi je devrais me taper une réunion avec les autres grouillots, c’est vrai quoi (leçon n°1 : reniez vos origines), et puis on m’a dit que le nouveau directeur en profitait pour nous identifier tous individuellement, sûrement pour faire des repérages et préparer en secret l’invasion de ses camarades aliens. Je les sens les coups tordus de ce genre, c’est comme un sixième sens.

Qu’à cela ne tienne. Je me suis perdu un peu en chemin, parce que ça se passait dans une partie du magasin que je ne connais pas (vous le saviez vous qu’il y a des backrooms dans les sous-sols d’Happy Time ?), mais j’ai été sérieux, et je suis arrivé presque à l’heure. Après avoir passé cinq minutes à choisir une chaise, non, trop basse, trop molle, trop branlante -il faut savoir être exigeant, j’étais prêt.
Je leur ai donc fait signe qu’on pouvait commencer.

En fait non, ça n’était pas moi qu’on attendait, mais le nouveau directeur.
On a bien fait, parce que je me suis fait un nouvel ami, quand il est arrivé.
Pour commencer, il nous a serré la main à tous.

Je voulais faire bonne impression, et mes parents m’ont bien appris qu’une poignée de main franche, ça plaît toujours. Il ne faut pas tendre une main de mollusque hémiplégique, mais une poigne de fer, pour montrer qu’on est un mec qui en veut, avec des couilles en acier trempé, ouais !
Le problème c’est que ses parents ne devaient pas avoir les mêmes principes que les miens, alors je lui ai à moitié broyé la main molle et moite qu’il me tendait.
Oups, bêtise ?

Ca n’était que le début d’une longue série.
Pendant que j’essayais de lui expliquer pourquoi sur certains points on a des scores de merde en qualité d’accueil, en lui expliquant que vraiment on fait un métier ingrat et difficile, il m’a simplement répondu sur un ton froid de directeur :

- Vous savez, si c’était facile on n’aurait pas besoin de vous, on le ferait nous-même.

Ooo… kay.
Connard ? Tu veux la guerre sale fils de pute ?
Enfin je pouvais pas vraiment lui répondre ça, on ne se connaît pas encore assez, alors je lui ai juste fait mon regard qui tue : on plisse les paupières au maximum en prenant un air méchant et vindicatif, ça fait peuuur, brrr !

Et puis on est entrés dans le vif du sujet. Plein de consignes aussi bizarres qu’étranges : on ne doit pas dire “Bonjour !” quand un client se présente, mais “Bonjour monsieur !” (ou madame, si c’est une femme), c’est plus poli. Euh oui monsieur le directeur, mais c’est pas naturel et c’est idiot, non vous trouvez pas ?
Non il trouvait pas, alors je me suis tu.

Par contre, quand il nous a dit qu’il voulait qu’on regarde le nom des clients sur les cartes bleues pour leur dire “Au revoir monsieur Dupont !”, je me suis lancé, et j’ai (vainement) tenté de faire valoir mon point de vue.

- Ah non je suis désolé mais ça me choquerait qu’on m’appelle par mon nom de famille quand je fais mes courses.
- Oui bah faites-le quand même, les clients aiment.
- Euh non au contraire, je suis pas sûr qu’ils apprécient qu’on observe leur carte bleue comme ça.
- Les magasins de luxe appellent les clients par leur nom, alors on le fait.
- Ouais mais on n’est pas un magasin de luxe, on vend des vibros cachés dans des livres, vous savez ?
- Je veux qu’on appelle les clients par leur nom.
- M’en fous j’le ferai pas d’abord.

J’ai gagné, il a fini par s’en aller -enfin ça c’est dans ma tête, en vrai il est parti déjeuner, mais j’aime me dire que c’est ma force de persuasion hors du commun qui l’a poussé hors de la pièce, pour le renvoyer dans l’enfer directorial dont il n’aurait jamais dû s’évader.

La réunion a pu continuer comme sur des roulettes, maintenant que l’autre crétin avec ses mains molles n’était plus là pour nous embêter.
Mais ils m’ont obligé à me remettre en question, ces salauds, je commence à me demander si je suis autant fait pour ce job que je le pensais (et ça serait dommage, un boulot aussi épanouissant).

Ils nous ont posé une question innocente : quel est l’aspect le plus rigolo et sympathique du métier ?
Dans ma tête, je réfléchissais.
Qu’est-ce que je trouve amusant dans mon travail ?
Hmmm, toucher l’argent ? Jouer avec l’argent ? Compter l’argent ? Quand même pas renifler l’argent, ça serait bizarre ?

Non, c’est “le contact avec la clientèle” qu’il fallait répondre.
Ah. Ca.

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Behind closed doors

Un peu de géographie Happy Timienne, pour bien comprendre ce qui va suivre.
En ce moment, je navigue entre quatre postes, à quatre étages différents. À l’étage tout en bas, dans les bas-fonds du magasin, ma petite pièce à moi où je bosse est adjacente au bureau des chefs. Tellement adjacente que je suis obligé de traverser ledit bureau pour aller bosser, c’est la seule porte d’entrée.
Bon, je fais un schéma, parce que vous êtes tous des buses et vous n’y comprenez rien (comment ça j’ai trop de temps libre à Happy Time ?) :

Ensuite, on est censés être indépendants : je vis ma vie avec les clients qui arrivent face à moi, pendant qu’en arrière-plan, ils passent leur journée à refaire les plannings et manger du chocolat (si si, c’est ça être chef).
Ca, c’est sur le papier, parce que dans la réalité les choses sont un peu différentes.

Déjà, quand je bosse là, j’aime bien laisser la porte de communication ouverte, parce que je suis tellement bien caché qu’aucun client ne me trouve ou presque, alors c’est un peu moins triste de les entendre s’amuser à côté pendant que je meurs d’ennui.
Et puis c’est facile de faire passer la journée plus vite, il suffit d’avoir toujours un bouquin avec soi.

Mais l’autre jour, alors que j’étais en train de lire la suite et fin des aventures de Lyra, Barbamama -une de mes chefs- est passée devant la porte, s’est arrêtée pour me dire bonjour (elle est gentille Barbamama), et a fait les gros yeux en voyant ce que je faisais (de la lecture, donc).
Elle m’a expliqué que je peux lire tant que je veux, personnellement elle s’en bat les trompes, mais vu mon emplacement stratégique, ça serait bien d’éviter, il y a des chefaillons moins gentils qui risquent de me tomber dessus. En plus en ce moment ils ont plein de réunions avec la nouvelle direction (ouais, on vient de changer de direction, on n’a peur de rien), et un des points abordés systématiquement c’est la lecture des chargés d’accueil : il faut pas. J’essaye de ne pas le prendre pour moi, mais là, avec mon bouquin sur les genoux, c’est pas facile.

Alors quand elle est passée une deuxième fois et que j’étais encore en train de lire, elle a pris les mesures qui s’imposaient : elle a fermé la porte, pour que je puisse continuer mon bouquin sans risques d’être dérangé.
Gnin hin hin hin !
Sauf qu’en fermant cette porte, elle m’a fait basculer dans ce monde merveilleux où ma vie est écrite par un mauvais scénariste de sitcom.

D’un côté, je suis bien triste d’être coupé de toute l’animation du bureau, mais de l’autre, il y a quand même des avantages à être indépendant !
Je peux par exemple m’adonner à mon activité préférée de quand je suis tout seul au boulot : me coincer un stylo entre le nez et la lèvre supérieure pour me faire une moustache. Trooop fort !

Évidemment, ce genre de jeu c’est drôle cinq minutes, pas plus, et le troisième tome de la Croisée des Mondes est vraiment super chiant, alors il a vite fallu trouver autre chose à faire.
Tiens, si je fouillais dans les tiroirs ?

Ah trop fort, y’a une collègue qui a oublié son catalogue de vacances, je vais le feuilleter !
Hop, je le pose sur le bureau, et je me plonge dedans, en faisant tourner la chaise sur elle-même, un peu comme un rocking-chair horizontal, et c’est mieux, parce qu’un rocking-chair normal ça file la gerbe.

Alors que je finissais mon tour de chaise en feuilletant la Grèce, limite à faire des fils avec mon chewing-gum en tirant dessus, je remarque que quelqu’un s’avance dans la partie clients. Je lève les yeux.

C’était le sous-directeur.

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, il était accompagné d’une quinzaine d’autres personnes.
Bordel on se redresse et on fait glisser le catalogue dans la corbeille à mes pieds, vite !

Et ils ne passaient pas juste comme ça, nooon, ça aurait été trop beau que le Big Boss me prenne la main dans le sac pendant sa promenade digestive -oui bon c’est sûr, j’étais pas en train de piquer dans la caisse, mais l’interdiction de lecture venant de lui directement, je doute qu’il le prenne très bien. Une fois que tout le monde a été arrivé, je les ai vus se déployer en face de moi, au ralenti comme dans un film, et ils se sont mis à me regarder.
Eh ?

Ils venaient pour analyser la disposition des postes de travail, et voir quelles modifications on pourrait y apporter, alors ils sont bien restés dix minutes à m’observer sous toutes les coutures, comme une bête curieuse.
J’adore, j’étais super à l’aise, avec tous ces yeux fixés sur mon absence de travail.

Y’en avait même un qui prenait des notes, et un autre qui me posait des questions pour savoir ce qu’à mon avis on pourrait faire pour améliorer notre qualité de vie.
Euuuh… Ben au point où on en est, une télé ?

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Money Money Money

Aujourd’hui on va bien rigoler, je vais vous parler de mon salaire, “Oh nooon David, pas l’argent, c’est sale, s’il te plaît !”. Eh bien si.
Tout d’abord il faut savoir qu’au bout d’un an et demi dans la boîte, je n’ai toujours pas réussi à lire ma fiche de paie. C’est vrai quoi, c’est compliqué, y’a plein de chiffres, et des colonnes, et des machins, du coup je regarde toujours le total et c’est tout, sans savoir combien je suis payé de l’heure ni rien. De toute façon je suis sûrement plus heureux en n’en sachant pas trop.
Et quand je discute avec les collègues, apparemment je suis pas le seul à ne rien comprendre à leurs calculs (ou alors, ils essayent juste d’être gentils et me disent qu’eux non plus n’y captent rien juste pour ne pas me vexer, c’est possible aussi).

La seule personne à avoir à peu près essayé de m’expliquer comment ça fonctionne, c’est Girafa, ma grande chef, quand j’étais allé la voir pour demander ma promotion. Elle avait passé vingt minutes à essayer de me dissuader de vouloir ce nouveau poste. Sans succès, tout ce qu’elle me disait ça avait l’air super fun :

- Et tu seras confronté à plein de connards clients très énervés, tu es un peu le défouloir de bout de course…
- Bring it on, bitch ! :D

Résignée, elle avait fini par me parler des avantages : “bon, et il y a aussi la question du salaire…”.
Je savais bien avant d’aller la voir que c’était payé un peu plus. Mais je voulais pas passer pour une pute vénale, alors j’ai fait mon fayot à mort. J’ai avancé la main pour l’arrêter, et j’ai lancé ce qui va sûrement rester dans les annales des grands moments de Procellus :

- Oh non mais tu sais, c’est pas pour l’argent !

Le tout accompagné d’un petit sourire timide mais complice. La grosse honte, quoi.
Elle a quand même continué à m’expliquer.

Notre salaire Happy Timien est divisé en deux parties. On a le fixe d’un côté, qui ne bouge pas (d’où son nom), auquel on additionne la prime de magasin, qui elle varie en fonction du chiffre d’affaire (donc ceux qui savent où je bosse, viendez un peu plus dépenser votre argent chez nous, Dieu me le rendra bien).
Et là, avec le nouveau job, pour continuer de m’enculer mais pas trop, on augmente mon fixe (c’est bien), et on baisse ma prime de magasin (c’est moins bien).
Rien ne se perd, rien ne se crée.
Girafa m’a expliqué à quel point ça allait changer mon train de vie : pour un temps plein, ça fait à peu près une différence de cinquante euros brut par mois.
…
Ok, je suis à temps partiel (par fainéantise, oui et alors ?), donc c’est vraiment pas pour l’argent.

Et hier, j’ai reçu mon premier nouveau salaire, youhouhouuu !
C’est là que ça devient rigolo.

Parce qu’avec mon nombre d’heures, quand on me baisse la prime de magasin et qu’on m’augmente le fixe, je gagne moins qu’avant.
Heureusement que c’est pas pour l’argent, sinon j’aurais été un peu déçu.

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Vis ma vie de Sophie Marceau

Maintenant que je suis un homme, et que j’ai entamé ma lente ascension jusqu’au sommet d’Happy Time, que je ne suis plus ce simple grouillot au service de tous et supérieur à aucun, j’ai décidé de renouveler ma garde-robe. Finis les vieux ticheurtes moches, je vais essayer d’avoir l’air un peu plus sérieux, alors de temps en temps, je vais porter une chemise, tenue d’adulte s’il en est !
J’en avais déjà une très jolie, qui faisait habillé sans faire pingouin, avec des couleurs mais rien de trop criard, bref, parfaite pour ce que je voulais faire : avoir l’air adulte mais pas trop. Le problème, c’est que suite à un malencontreux accident de lavage, maintenant elle est toujours jolie en bas, mais la moitié supérieure est complètement décolorée, alors forcément, ça le fait beaucoup moins.

Pas grave, direction Gap (le magasin, pas la ville), ils devraient bien avoir quelque chose de mettable ! Presque immédiatement, en rentrant dans la boutique, nos regards se sont croisés. À l’autre bout de la pièce, elle était là, étendue lascivement sur un présentoir : la chemise de mes rêves.

D’une blancheur immaculée, toute de lin tissée, une merveille. Parce que oui, j’aime beaucoup les chemises en lin, je sais pas pourquoi, mais je trouve que ça fait pirate sensuel. Alors forcément, c’est un peu mon rêve d’aller bosser habillé en pirate sensuel. Un rapide coup d’oeil au prix, ah ouais, quand même ? Mais… elle a été tissée à la main par une princesse Perse ou quoi, pour coûter autant ? Pas grave, de toute façon elle est jolie, et elle est toute douce, on dirait des fesses de bébé (vérifions quand même la composition ?), j’achète !

Longtemps je l’ai gardée dans le dressing, sans oser la porter. Et un jour je me suis décidé. Délicatement, je l’enlève de son cintre, et je la mets. La salope.
Je passe tellement de temps à l’enfiler (la salope, bis repetita placent), à me dire qu’elle est douce et gna gna gna que je finis par me mettre en retard.

J’arrive à l’heure mais essoufflé à Happy Time, tout heureux dans ma nouvelle tenue.
Et je me dis que j’ai eu raison de la mettre, parce que tout le monde est très gentil avec moi, tous les vendeurs qui travaillent dans les parages viennent me papillonner autour, ça fait une heure que je suis là et j’ai déjà eu deux propositions de mariage, dis donc c’est chouette d’avoir autant de succès !

Au bout d’un moment, j’ai eu envie de pipi. Je suis allé aux toilettes, j’ai fait ma petite affaire et je me suis lavé les mains. Ce faisant, j’ai levé les yeux vers la glace au-dessus du lavabo.
Là, j’ai compris le pourquoi de mon succès du jour.

Certes, ma chemise est très jolie.
Mais elle est aussi excessivement transparente.
J’ai donc passé la journée à montrer mes tétons à tout le magasin.

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L’amant de Lady Chatterley

En ce moment à Happy Time, on fait des travaux. D’ailleurs, tous les employés le disent, même ceux qui sont entrés dans la boîte il y a dix ans : “depuis que je suis arrivé c’est en travaux”.
Et c’est vrai, petit bout d’étage par petit bout d’étage, ils rénovent, jusqu’au moment où ils auront fini et ça aura pris tellement longtemps qu’il faudra recommencer du début, c’est l’histoire de la vie.

Hier, on rénovait le petit bout d’étage en face de mon poste.
Je m’étais emporté de la lecture, parce qu’il n’y a jamais personne le mercredi soir, et si j’ai l’air de m’ennuyer les chefs vont encore me donner des trucs à faire.

J’avais à peine entamé le tome 2 de La Croisée des Mondes quand j’ai remarqué un mouvement juste devant moi. Vite j’ai rangé le bouquin, j’ai enlevé les pieds du bureau et j’ai planqué ma clope et ma bière, un client, ayons l’air disponible !
Ca n’était pas un client. C’était L’Ouvrier, en train de faire des trucs au mur à côté de moi.

Une toute petite vingtaine d’années, une casquette sexy (et pourtant, c’est pas donné à tout le monde de rendre une casquette sexy !), un joli nez tout mignon, une barbe de trois jours pour pas faire trop gamin, parce que bon, ouvrier c’est un métier d’homme, y’a que dans le porno gay où on veut nous faire croire que des minets prépubères construisent des immeubles.
Il avait eu la bonne idée de mettre plein de trucs dans ses poches (son mètre, un niveau, une enclume, un congélateur…), du coup son pantalon arrêtait pas de tomber, et on voyait son boxer qui dépassait, gnihihihi.

Évidemment, il avait quelque chose qui le grattait sous son ticheurte, alors il passait souvent la main dessous pour se soulager, et à chaque fois ça soulevait du tissu, et à chaque fois comme par hasard, ça montrait un peu de son ventre, plat comme une patinoire, avec plein de jolis muscles dessinés dessus, awouaaah… Même ses bras étaient tous musclés, mais pas du vilain muscle de gym queen bleargh, non, du joli muscle de travailleur manuel, noueux et naturel.

Bref le fantasme idéal, ni trop viril ni trop fiotte, même pas trop cliché, juste parfait.

Même qu’il montait sur un escabeau juste sous mon nez, pour faire plein de trucs en haut du mur.
J’ai passé je sais pas combien de temps à mater, à me décaler dès qu’un client arrivait pour pas qu’il me bloque la vue. Je sentais bien les litres de bave couler de ma bouche pour me détremper les genoux, mais c’est pas ma faute, il était trop beau !

À un moment, il s’est rendu compte que mon poste allait le gêner pour prendre ses mesures. Il a bien essayé de tendre les bras au maximum, mais il a dû se rendre à l’évidence : c’était pas pratique du tout.
Comme dans un film, au ralenti, nos regards (ivres de désir) se sont croisés.
Et j’ai compris que mes fantasmes les plus fous allaient enfin se réaliser, il allait avoir besoin de moi, and then at the end they fuck.
Il a fait une dernière tentative, essuyé un nouvel échec.
Alors il m’a demandé, tout sourire :

- Dis saurais-tû atteindreuh c’muuur une fois ?

Patatras.
L’accent belge.
Je n’ai rien contre nos amis d’outre-Meuse, ils sont tellement gentils qu’on leur pardonne Amélie Nothomb ou Natacha Amal, j’adore la Belgique (c’est vrai !), woohooo le Manneken-Pis et les frites, je les remercie même de nous avoir fait parvenir Peyo et les Leonidas, mais bon faut bien reconnaître qu’avec les Picards, ils se partagent le prix de l’accent le plus tue-l’amour du monde, si si je vous assure.

D’ailleurs à la fin de la soirée, j’étais arrivé à la page 100 de mon bouquin.

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Rions un peu avec les handicapés (et non pas d’eux, parce que ça serait mal)

L’autre jour à Happy Time, un vendeur est arrivé avec un client aveugle malvoyant aux capacités visuelles diminuées, en me demandant d’appeler quelqu’un pour l’aider à faire ses p’tites courses.
Facile. Je sais très z’exactement ce qu’il faut faire.

Je prends mon téléphone, et je compose de mes petits doigts agiles le numéro du service clientèle, vous inquiétez pas, je les appelle tout de suite.
Ca sonne là monsieur, ils vont pas tarder à décrocher.
D’un instant à l’autre.
Ca sonne toujours, hein.
Ils vont me répondre.
Vous bougez pas, surtout.

Au bout d’un quart d’heure, j’ai essayé leur deuxième numéro.
Vous inquiétez pas monsieur, vous voyez ce… Oups, pardon. Enfin bon si vous pouviez voir, j’ai à la main un annuaire rempli de numéros pour les joindre !

Au bout du cinquième essai, quelqu’un a enfin décroché. Hourra !
Mais là, j’ai rencontré un nouvel obstacle.

- Oui bonjour, je suis avec un client…

Alors merde, est-ce qu’on peut encore dire “aveugle” en face de la personne, ou est-ce que maintenant ça va être politiquement incorrect, vu qu’on est censés dire “malvoyant”, c’est sûrement que “aveugle” ça le fait pas, mais d’un autre côté, est-ce que “malvoyant” ça fait pas un peu faussement condescendant, oh mon Dieu et si j’hésite trop longtemps à dire quelque chose ça va être encore pire, allez David lance-toi !

- …non-voyant, et il voudrait qu’on l’aide à f…

- Ah d’accord attendez ne quittez pas.

Alors donc monsieur, je les ai eus, et euh, comment dire, ils m’ont mis en attente… D’ailleurs je mets le haut-parleur, qu’on puisse tous profiter de leur musique de patientage tellement irritante. Ca va bien sinon ? Il fait chaud hein pour la saison…

Les dix premières minutes, c’était assez facile de se donner une contenance, de faire semblant de furieusement essayer d’avoir quelqu’un au bout du fil, mais dix minutes, c’est mon grand maximum.
Surtout que je ne pouvais pas combler en lui faisant des petits regards désolés, là j’étais en direct à la radio, il fallait maintenir une ambiance sonore en permanence.

Heureusement, lui avait un peu plus l’habitude, et il n’a pas arrêté de parler, jusqu’à ce que le service clientèle se décide à nous envoyer quelqu’un.
On a donc eu droit à l’embarrassante discussion sur les origines de sa maladie, et sa désolation en se disant qu’il ne pourra pas avoir d’enfants parce qu’ils risqueraient d’être aveugles eux aussi.
C’est toujours très facile de savoir quoi répondre dans ces cas-là.
“Oh mais non, ne dites pas que vous avez 95% de chances de faire des p’tits aveugles, focalisez plutôt sur les 5% de chances de ne pas leur refiler votre cécité !”
Voilà voilà, l’optimisme selon Procellus…

Mais il n’était pas là pour se confier, non.
Lui son truc, c’était de nous raconter des blagues, à Collègue et à moi.

Pour situer, Collègue est une femme que nous qualifierons galamment “d’un certain âge”, récemment mutée d’un autre Happy Time de pauvres qui vient de fermer, une histoire terrible et très chiante sur laquelle je n’ai pas demandé de détails, ça va quoi.
Et pendant toute la journée, Collègue m’a parlé de comment ça se passait avant dans son autre magasin, “et qu’il fallait qu’on soiye gentils avec le client, malgré qu’ils nous parlaient mal…”.
Et si vous ne voyez pas l’erreur, vous n’êtes pas digne de ce monument littéraire qu’est mon blog.

Mais le talent de Collègue ne réside pas que dans son utilisation approximative du français, non monsieur !
Elle brillait aussi par ses capacités intellectuelles hors du commun.

La plupart des blagues du client étaient des devinettes, et des classieuses s’il vous plaît :

- Vous connaissez la différence entre un pull-over et une moule ?

Et Collègue est comme tous ces gens un peu simples, pouah les gens simples, elle compense en étant une véritable crème (moi je suis brillant, donc je peux me permettre d’être un salaud).

Alors à chaque devinette, une lueur enfantine venait illuminer son visage, et pour lui montrer que celle-là elle la connaissait pas, elle agitait vigoureusement son sourire béat de gauche à droite.
Je n’ai pas eu le cœur de lui expliquer ce qu’être aveugle impliquait.

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Je gère les conflits comme je peux

- Pardon monsieur, j’ai un problème !

Forcément en entendant ça j’ai levé les yeux de mon 20 Minutes, hein. Et là devant moi, un petit pépé super classe, genre trader sur le retour, le costume noir parfaitement ajusté, le chapeau assorti, les cheveux blancs jusqu’aux épaules mais sans ressembler à un soixante-huitard qui n’aurait pas compris qu’après un certain âge c’est plus possible.
Bref, un pépé classe, quoi.

Qui a commencé à renverser la tête en arrière, a levé sa main gauche toute crispée au ciel et s’est mis à trembler.
Et merde, il y a un vieux qui fait un arrêt cardiaque dans le magasin, et il faut que ça me tombe dessus.

Sauf que non, c’était juste un tic nerveux, ou le début de la crise d’hystérie qui allait suivre, parce qu’en un clin d’oeil il s’était remis d’aplomb, et il m’a expliqué son souci.

- Je voudrais faire plusieurs achats chez vous et mes les faire livrer, et de là où je viens, on envoie quelqu’un pour m’accompagner dans tout le magasin pour remplir un bordereau de livraison, et là, on m’a dit que ça n’était pas possible ! Alors je voudrais savoir si on ne peut pas me donner le bordereau pour que je le remplisse moi-même !

Rolala oui, en effet ce monsieur a de gros problèmes dans sa vie… Mais je suis payé pour lui répondre aimablement. Et je veux mériter mon tout petit salaire.

- Ah non monsieur ça n’est pas possible… C’est aux vendeurs de chaque rayon de remplir votre bordereau…

C’est à ce moment que sa deuxième personnalité s’est réveillée. Il s’est mis à hurler, très haut dans les aigus. Il était passé de trader à cantatrice. Pourquoi pas hein, m’en fous je suis payé pareil.

- Mais c’est pas possible ! Mais vous vous rendez compte du temps que je vais perdre ! Appelez-moi votre directeur !

Premier tilt. Je vois Palace. Je vois Eva Darlan souhaiter le bonsoir aux pauvres. J’ai envie de rire.
Mais c’est mal. Je me mords les joues. J’arrondis les yeux pour avoir l’air compatissant.

Pour calmer le jeu, j’ai cette nouvelle idée de génie : je vais lui répéter la même chose, mais sur un ton encore plus désolé !
Ca n’a pas marché.
Il est reparti de plus belle, qu’il venait pour dépenser une fortune, en s’étranglant sur le mot, et qu’il habitait Nouillorque, et que là-bas quand il rentre dans un magasin on lui déroule le tapis rouge et on lui offre le café.

Ah ben voilà ! Si y’a que ça, je peux prendre trente centimes et aller lui chercher un truc à notre distributeur employés hein !
Mais non, le problème ne venait pas de là, il continuait de vociférer, que quand quelqu’un vient pour dépenser autant d’argent que lui, on peut quand même faire un effort !

J’ai laissé Collègue lui expliquer que la politique américaine n’est pas la même bla bla bla on s’en fout, c’est pas moi qui parlait, ça n’intéresse personne, et j’ai appelé ma boss (parce que bon, déranger Monsieur le Directeur pour ce genre de litige, euuuh…) :

- Ouais c’est David. J’ai un monsieur très très en colère là, qui veut qu’on l’accompagne faire ses courses…

- Un monsieur aveugle ?

- Non non, juste un monsieur. Mais je vois qu’on a un tournevis dans le pot à crayons, il peut le devenir…?

- Oh non c’est bon, je t’envoie Cop’s (Cop’s, parce que c’est ma copine, pas parce qu’elle est flic).

J’ai raccroché et je suis retourné donner les dernières nouvelles au vieux, en lui disant que “ma responsable arrive”.
Comme je n’avais manifestement pas compris l’objet de sa réclamation et de son courroux justifié, il me l’a expliqué une nouvelle fois, et nia nia nia il vient pour acheter pleeein de trucs dans le magasin, il va nous laisser une petite fortune, on devrait offrir ce service, ça se fait quand quelqu’un vient dépenser au moins deux mille euros !

Euh ?
C’est ça la somme gastronomique qu’il veut dépenser chez nous ? Mais monsieur, des clients à deux mille euros, on s’en fait quinze pour le petit-déjeuner ici, vous croyez quoi ?

C’en était trop. Je tenais bon depuis qu’il était arrivé, mais là j’ai craqué.
J’ai sauté sur la première excuse qui m’est passée par la tête, “excusez-moi un instant, je crois qu’on a éternué dans mon sac à dos”, et je me suis précipité hors de son champ de vision pour éclater de rire.
Professional attitude, on ne rigole pas devant le client.

Une fois calmé, ça n’a pas été compliqué de le contenir jusqu’à l’arrivée de Cop’s, qui l’a envoyé chier sévère. Je l’ai juste laissé vociférer, en transformant mon envie de rigoler en sourire compatissant, et vivent les études de psycho et l’apprentissage de “l’écoute flottante” !

Je suis trop fait pour ce boulot, c’est certain.
Il faudrait juste que j’apprenne à réagir autrement qu’en étant mort de lol quand un client chiant se présente, un jour ça risque de me jouer des tours.

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Moi aussi je suis Catherine Deneuve

Ouais, j’ai un nouveau job à Happy Time, je suis enfin placé plus haut que les prises électriques !
Et je suis comme Spider-Man, maintenant moi aussi j’ai des grandes responsabilités. Par exemple, je suis chargé de faire les “annonces intermédiaires” dans le magasin : si un parent pense avoir bien réussi son coup en perdant son Petit Poucet dans nos étages, j’appelle La Voix pour qu’elle annonce au micro que “le petit Morveux attend ses parents, alors qu’ils se grouillent un peu”.
Du coup ça me permet de ne pas avoir à parler dans le micro, parce que je crois que je ne l’aurais pas très bien vécu.

Mais bon, ça reste quand même chiant d’être dérangé toute la journée par des têtes de cons qui ont perdu leur enfant, ou leur femme, ou leur chais pas quoi.
Comme ce groupe de trois ou quatre pintades, les deuxièmes en dix minutes, qui viennent me demander de faire appeler leur copine. Alors oui comment elle s’appelle ? Bougez pas je téléphone.
“Allô c’est moi. Ouais. Ca serait pour faire une annonce. Pour Minette [Poukse]. Ben ouais, je pense que ça s’écrit comme des poux hein. Voilà merci”.

Hop on raccroche, on dit aux dames que ça va être fait, et je peux retourner à mes mots fléchés. On attend quelques minutes, et comme par magie, La Voix appelle Minette dans les hauts-parleurs.
Juste le temps de sécher sur ma grille et de lire mon horoscope, et une mamie toute frêle et tremblante m’interpelle :

- Bonjour, je suis Muzette Poux. On m’a appelée ?
- Euh oui, enfin on a fait appeler Minette Poux ?
- Oui oui c’est moi ! Mes copines m’appellent Minette !

Sauf qu’en fait, j’ai oublié de dire aux copines qu’il fallait attendre là où elles étaient, et elles sont pas bien malignes, elles se sont barrées.
J’en fais quoi moi de ma vieille ?
J’étais en train d’hésiter : reprendre mon horoscope, rappeler La Voix, compatir avec Minette, quand soudain :

- Bonjour, je suis Minette Poux, il y a eu une annonce pour moi ?

Cette fois, c’est une jeune blonde élancée.
What the fuck ?! Vous êtes combien comme ça ?
Surtout que le problème n’est toujours pas résolu, elle aussi elle a des copines, mais elles ne sont pas plus là.
Euh ?
Euh ?
On fait quoiii ?

C’est alors que j’ai eu cette idée de génie, si si, de génie farpaitement :

- Eh bien Minette Poux, je vous présente Minette Poux !

Pendant cinq minutes, elles se sont esclaffées, ha ha, mais on est deux à avoir le même nom au même moment au même endroit, quelles étaient les chances, ah mais dis donc c’est quand même dingue hein !
Et puis finalement, elles ont oublié que leurs copines les cherchaient, ou elles ont vraiment cru qu’on les avait appelées pour les présenter l’une à l’autre, parce qu’elles sont parties toutes les deux bras-dessus bras-dessous, et vogue la galère.

Si ça c’est pas une preuve que j’étais fait pour ce job et pour gérer les situations difficiles…

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Comment maximiser son potentiel de loser

Parce que oui, être un loser commun (pouah), c’est facile, il suffit de se laisser être soi-même, et en général le reste suit tout seul. En tout cas, pour moi ça marche comme ça, et même un peu trop bien.
Mais pour célébrer la nouvelle année, allez, une de plus, ouais, j’ai décidé de repousser les frontières, de diriger une exploration vers des contrées inexplorées, en route pour la Terra Incognita de la lose !

D’abord, il a fallu attendre le moment propice, l’instant où un signe mystérieux indique que ça y est, c’est maintenant, une autre opportunité ne se représentera peut-être qu’avec le prochain alignement des planètes, dans mille ans ou un truc dans le genre.

Pour moi, ça a été la gastro du mercredi soir. À genoux devant mes toilettes sur le coup de deux heures du matin, je me suis dit qu’il ne fallait pas laisser passer ma chance, c’est pas mon style.
Une fois ma petite affaire terminée, je suis retourné me coucher, en espérant que ça irait mieux demain (forcément hein).

Le lendemain matin, on ne peut pas dire que j’avais été exaucé. L’odeur de mon gel douche me filait la gerbe, pareil avec les vibrations de mon corps en marchant. J’étais ce que dans le jargon médical on appelle : une merde ambulante.
Et c’est là qu’entre en action le plan “loser maximum”.

J’aurais pu appeler mon boulot pour leur dire “oui c’est David, je crois que ça va pas être possible aujourd’huuuargl”, et n’être qu’un loser ordinaire, cette moitié de la France qui n’a pas survécu aux fêtes et qui va passer deux jours à vomir tripes et boyaux à la maison.
Mais non, pas de ça Lisette ! Moi, j’ai décidé d’y aller quand même.
Ben oui, je les ai déjà prévenus que j’allais avoir une semaine d’arrêt à partir du 13, je vais quand même pas abuser hein, surtout en période de grimpage d’échelon…

Alors j’y suis allé.
Et j’ai tenu bon.
Je ne vomirai pas sur ce client, je ne vomirai pas sur ce client…
Ca va David ?
Oui oui, je ne vomirai pas sur ce client, je ne vomirai pas sur… Euh je vais aux toilettes je reviens…

Mon esprit à réussi à combattre mon corps assez longtemps. Tiens, on va regarder l’heure au fait, ça fait combien de temps que je tiens le coup ? Ah ouais, ça fait quand même une heure et demie… Je dois encore rester là pendant sept heures… Ca risque de pas le faire…

Deuxième opportunité de rentrer chez moi : je vais voir les chefs.
Euh dis, ça va pas très… [je deviens vert... ça passe] fort. Je pourrais aller… infirmerie… gastro…?

J’arrive à l’infirmerie, nouvelle chance de me faire renvoyer à la maison.
Après avoir manqué de déposer ma quiche en cadeau de bienvenue aux pieds de l’infirmière, je lui explique que je viens la voir pour une gastro.
Et je me suis retrouvé devant un croisement. À gauche, je repars vers chez moi, la civilisation, le Mac et la Wii. À droite, je pars explorer un peu plus la jungle noire de mon loser intérieur.

- …Alors si vous aviez quelque chose, parce que j’aimerais bien ne pas vomir sur un client, ou pire sur mon jean, parce que je l’aime bien…
- Tenez, prenez ça… Vous êtes sûr que ça va aller ? Vous avez vraiment pas l’air bien, vous voulez pas rentrer chez vous ?
- Non non, je vais essayer de tenir bon, avec le médicament ça devrait aller, merci madame l’infirmière !

Infirmière ? Mon cul oui, c’est le vil serpent tentateur cette femme, elle est là pour essayer de me détourner de mon noble projet, sale réactionnaire !

- Par contre pour votre bon de sssortie, il faut que je marque l’heure à laquelle vous allez retourner travailler… Il est 11h05, je vous marque cette heure là ? Ou vous voulez en profiter pour vous balader quelques inssstants ?

Arrière, vipère ! Tu ne m’empêchera pas de mener mon expédition à son terme, je serai le plus grand loser que je peux être !

- Oh non vous n’y pensez pas ? Je vais y aller directement, merci !

Et joignant le geste à la parole, j’y suis retourné, d’un pas lent, afin d’éviter au maximum les vibrations quand je pose le pied par terre. Ca va aller. Et puis j’ai un Spasfon sous la langue, je ne peux qu’aller mieux.

J’ai dû attendre dix minutes après m’être assis, pour que ledit Spasfon fasse effet. Et là, l’Enfer s’est déchaîné dans mon bidou.
J’ai quand même eu le temps de dire que je devais y aller, et de courir aux toilettes, brisant au passage deux ou trois hanches artificielles à ces cons de vieux qui n’ont que ça à foutre, leurs courses le jeudi matin, hein ?

En revenant, je me suis avoué vaincu.
Je ne sais pas si je suis le meilleur loser qu’un homme puisse être, mais je sais que je ne peux pas tenir une minute de plus.
Alors je suis retourné voir les chefs, tout blanc, hagard, en demandant si je pouvais rentrer chez moi, finalement.

- Ah… Mais t’es sûr ?
- Haut-le-coeur

Face à mon silence éloquent, ils m’ont laissé rentrer.
Ensuite je suis rentré chez moi, je me suis couché, et comme tous les grands explorateurs de l’extrême, je suis mort des suites de mon exploit.

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Une histoire très longue, très belle et très triste pour bien commencer l’année

L‘autre jour pendant ma pause midi, j’ai déjeuné avec Grand. Il m’a pas pris en traître, il m’a tout de suite annoncé la couleur : “Diiis, J’ai personne là… Tu manges avec moi…?”.
Comme je l’aime bien, que je le trouve beauuu (même si je suis le seul), que j’ai voulu lui laisser le bénéfice du doute hein, on va dire qu’il l’a simplement mal formulé, et que moi non plus j’avais personne avec qui miamer, je l’ai autorisé à m’accompagner, et on s’est retrouvés autour d’un humble Quick.

Avec Grand, on est quand même des gens civilisés, alors entre deux bouchées on a essayé de se faire la conversation. Et comme on n’a pas grand chose à se dire, lui c’est un pédé mondain et moi pas, on n’a pas eu d’autre choix que de déverser notre fiel sur les gens qu’on connaît.

Or, il se trouve que les seules personnes qu’on ait en commun, c’est les chefs.
Il a commencé avec Glory, qui nous a quittés il y a peu, paix à son âme, en me disant plein de méchancetés sur elle, bouh la vilaine Glory ! Ce à quoi j’ai répondu que moi je l’adorais et que j’avais failli pleurer le jour où elle est partie.
J’ai jeté un froid, mais je suis resté fidèle à mes convictions, ouais !

Ensuite, il m’a parlé du pire des monstres de l’Enfer, une créature assoiffée de sang, que les Ténèbres craignent, qui fait faire dans son froc au croque-mitaine, et à côté de laquelle la méchante reine de Blanche-Neige est une Jeannette au coeur pur : la terrible Panpan.

Pour moi, Panpan est une charmante femme qui me rappelle un peu ma mère mais en mieux, et peut-être en plus jeune. C’est difficile de dire quel âge elle peut avoir, parce que quand je l’ai connue, elle avait les cheveux tout rouges, et ça rajeunit même les plus vieilles peaux, et je suis toujours très mauvais pour donner un âge aux gens, mais elle a quand même l’air moins usée et battue par la vie que ma vieille maman.

Je suis tombé de bien haut quand il m’a appris que Panpan est en réalité une peau de vache, qui ne dit jamais bonjour (paaas bien !), une vilaine succube, une goule infecte, qui a le pouvoir de te gâcher la vie, de te crucifier à ton poste toute la journée, en t’empêchant de partir en pause quand tu en aurais envie, en utilisant des vieux clous rouillés et du fil barbelé. Et qu’elle ne s’en prive pas.
Il paraît aussi qu’elle peut aspirer ton âme rien qu’en pensant à toi, et se nourrit uniquement de coeurs de licornes et d’yeux de bébés chats, et dans ses veines c’est pas du sang qui coule, c’est de la soude.

Là encore, j’ai été obligé d’avouer que j’ai pas de problèmes avec Panpan, j’aurais même tendance à la trouver sympathique et à bien m’entendre avec elle.
De toute façon c’est toujours comme ça, même les pires gens ont tendance à bien m’aimer (et tu en es la preuve, toi lecteur), c’est comme un charme permanent.

Déjà au lycée, tout le monde craignait le père de Best Friend Forever, une espèce de grizzly qui détestait tous ses copains, et mangeait des catcheurs au petit-déjeuner. Mais dès que j’étais là, il se transformait en Winnie l’ourson, limite s’il ne venait pas s’allonger à mes pieds pendant que je regardais la télé pour que je le gratouille derrière les oreilles.
Les mamans aussi m’aiment beaucoup. Sûrement parce que je suis le fils qu’elles auraient toutes aimé avoir -quelle mère n’a jamais rêvé d’avoir un fils qui suce des bites dans les toilettes des grands magasins ?

Et Panpan, c’est pareil, j’ai toujours l’impression d’être le fils qu’elle n’a jamais eu (enfin si, elle a un fils quoi, mais vous voyez ce que je veux dire, c’est pas moi).

Et puis j’ai réfléchi. Je suis comme ça moi, je ne recule devant aucun effort intellectuel.
Oui en fait, c’est vrai que Panpan est une pute.
Sauf qu’avec moi, c’est beaucoup plus sournois, l’abjecte.

À la fin de mon premier contrat, quand je voulais encore profiter des réductions alors que j’avais pas le droit, qu’est-ce qu’elle a fait ?
Elle m’a filé sa carte, alors que c’est interdit, exprès pour que je me fasse choper et que j’aie des emmerdes !
Saaaloooope !

Quand je suis occupé avec un client, là encore, elle fait exprès de venir me faire des compliments tout fort, pour me mettre mal à l’aise, comme quand les parents nous accompagnaient de force devant la porte de l’école et c’était trop la honte de leur faire la bise.
Puuute !

Et le pire ça a été cette fois où le magasin était désert. J’étais tranquille à ne rien faire, le regard dans le vague, et elle est venue me faire la conversation, comme j’avais “l’air de m’ennuyer”.
Et qu’est-ce que tu fais à côté d’Happy Time, et faut pas que tu restes là, tu vaux mieux que ça, et patati et patata…
Mais putain connasse, est-ce que je t’ai donné l’impression d’avoir envie de te parler de moi ? Tu peux pas me laisser à mes méditations ?!

Le fruit de mes réflexions si poussées m’a fait tomber complètement d’accord avec Grand, alors j’ai donné un grand coup de poing sur la table, putain mais ouais, et on va pas se laisser pourrir la vie par cette sorcière !
C’est pour ça qu’en revenant de déjeuner, j’ai pris une gorgée de courage (en fait non c’était du Fanta Orange, mais chut), et je me suis mis en route, direction son bureau, viens mon fidèle Grand, allons débarrasser la Terre de ce fléau !

Ça a pas été facile d’y arriver, parce que plus on s’approchait de son antre, plus la végétation essayait de nous bloquer le passage (qui l’eût cru qu’il y ait autant de ronces à l’intérieur même d’Happy Time !).
Mais je suis pas idiot, j’ai fait passer Grand devant, en l’agitant comme un plumeau Swiffer, et comme je lui avais frotté les pieds sur la moquette juste avant, son électricité statique a bien déblayé le chemin.
Le cœur battant la chamade (tiens Chamade, prend ça ! Et ça ! Et encore ça !), je suis arrivé devant sa porte.
Et j’ai toqué.

Ensuite, j’ai poliment attendu qu’on me dise d’entrer, parce que quelle que soit la porte et la situation, et même pour libérer le monde du joug oppresseur de cette gorgone buveuse de sang, j’attends toujours d’avoir une réponse. Je vois souvent des gens qui frappent et qui entrent directement, et de temps en temps j’essaye de faire pareil, mais je bloque, je ne peux pas ne pas attendre qu’on m’autorise à entrer.

Mon attente a été plutôt minime, parce que la porte était ouverte, mais il faut quand même frapper, pour faire connaître sa présence. C’est aussi ça, être bien élevé.
J’ai eu doublement de la chance. Panpan était là, donc je n’étais pas venu pour rien, et elle était encore en train de se repaître des restes de Barbamama, une des autres chefs que j’aime bien (enfin, aimais, du coup), et donc elle ne risque pas de vouloir me manger tout de suite.

Mais elle a compris, en voyant mon regard déterminé (i.e. je luttais contre mon strabisme naturel) que “je ne venais pas pour une visite de courtoisie”, et que “cette fois, c’est personnel”. J’ai toujours rêvé de vivre une grande scène où je pourrais balancer des clichés du genre, et je me suis dit que le ratatinage de la Bête, c’était l’occasion où jamais.

J’ai attendu quelques instants sur le pas de la porte, les mains sur les hanches, pour bien laisser le temps à ma silhouette menaçante éclairée à contre-jour de se détacher, en me demandant juste pourquoi dans la vraie vie il n’y a jamais de jolis effets de fumée comme au cinéma, et je suis rentré.
Prépare-toi à rendre gorge, vieille carne !

Dans une tentative désespérée pour m’aspirer ma belle âme tout propre, elle a commencé à faire genre elle s’intéressait à ma délicate personne, “oh mais c’est notre petit David, dis donc t’es sûr que ça va, t’as pas l’air en forme en ce moment…”.
Mais je l’ai pas laissée finir.
Higitus Figitus, tu n’auras pas ce Procellus !

J’ai commencé à agiter les mains comme je l’ai appris en regardant Merlin et Willow, tout prêt à lui balancer un Avada Kedavra ou un truc dans le genre, pour en finir une fois pour toutes avec cette abomination infernale.
Mais Panpan sait se défendre, et elle connaît mes faiblesses.
Elle a découvert ses crocs dans un rictus abominable, et elle a tendu une main sur le côté, plus vive que l’éclair.
Là, elle a attrapé deux ballotins de chocolat dans un petit panier, et me les a tendus :

- Tiens, tu as eu tes chocolats pour Noël ?

Des Ferrero Rocher vous nous avez gâtés, et des Mon Chéri mais Michel tu sais très bien que nos invités n’aiment pas les friandises ?
Hmm. C’est pas vraiment mes préférés, mais j’avais pas pris de dessert chez Quick, parce qu’il fait un peu froid pour une glace, et c’est tout ce qu’ils ont de mangeable. Alors j’ai été faible, et je les ai pris, en jurant solennellement sur la tête de toutes ses victimes que je reviendrais accomplir mon noir dessein (vu que ses victimes sont déjà mortes, je m’engageais pas trop).

Bientôt.

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Happy Time : la fin d’une époque


À l’origine, j’avais -assez brillamment, il faut bien le dire- emprunté le nom d’Happy Time à l’univers de Dead Like Me. Happy Time, la boîte d’intérim où George finit par se résigner à aller travailler, en se disant bien que c’est une situation temporaire, elle y va parce qu’il faut bien bosser pour rentrer dans le moule et donner le change.
Je trouvais le parallèle assez… parallèle, ça soulignait bien le côté provisoire de ce boulot alimentaire et occupatoire.

Bien sûr, je pourrais dire que nous deux ça n’a rien à voir, moi je n’ai pas de chef à moitié folle qui passe tout son temps libre à s’exhiber devant sa webcam, mais ça serait mentir, je ne connais rien de la vie de personne en dehors du boulot (et c’est aussi bien comme ça).
Mais ça avait un petit côté désespéré d’appeler ma boîte Happy Time, parce qu’au fur et à mesure des épisodes, ça devient bien plus que de l’intérim pour George. Elle fait son nid au sein de l’entreprise, et on finit par se rendre compte qu’elle ne partira ja-mais.
Ouh la menteuse !

Et ça, il n’en est pas question, Happy Time ne sera pas mon tombeau, je vais pas m’encroûter dans ce job merdique de sa mère la pute, je vais passer le CAPES (et mourir), devenir prof (et mourir), ou un truc dans le genre, peut-être plus triste qu’Happy Time, mais dont je pourrai parler la tête haute.

Alors hier, au bout d’un an dans les murs, pour me rassurer, me remettre les idées en place et bien me souvenir que je ne suis là que en attendant, ça n’est pas un vrai boulot, j’ai fait quelque chose que j’avais envie de faire depuis longtemps (dès le jour où je suis revenu, même si je n’osais pas le dire) : je suis allé réclamer un poste un peu plus mieux. Une promotion, quoi.
Parce que c’est ce qu’on fait, quand on n’a pas l’intention de rester dans une boîte, non ?
Non.

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Mon genre d’homme

Un jour, il a bien fallu se résoudre à tourner la page Bombasse, cette espèce de connard de bouffeur de chattes. Puisqu’il refuse de goûter avec moi aux plaisirs de l’amour entre hommes, qu’il aille crever dans le caniveau (en plus ça fait un moment que je ne l’ai pas vu, si ça se trouve c’est ce qu’il a fait). Et la meilleure solution pour ça -en plus du sexe à outrance avec plein d’inconnus-, c’est de s’en trouver un nouveau !

Comme je suis moi, je n’ai pas eu trop de mal à le remplacer. Au détour d’un rayon, par hasard, j’ai rencontré Poussin, ses grands yeux bleus, sa jolie gueule d’ange toujours mal rasé qui lui donne un air de rebelle au grand coeur (non Lorenzo Lamas, certainement pas toi), et ses blagues à la con : je me suis dit qu’il avait été envoyé par mon karma, qui cherchait à se faire pardonner cette longue période de merde.
En plus il a ce grand avantage sur Bombasse : il me parle, on s’entend bien, et il a l’air de bien m’aimer -enfin je vais pas cracher dans le potage, ça faisait aussi partie du charme de Bombasse d’être un iceberg hein, n’oublions pas que je suis un masochiste de première, et que me manger en permanence un mur dans la gueule, j’aime.

Bien sûr, chat échaudé craint l’eau froide, et il faudrait être sûr que Poussin n’est pas encore un sale hétéro de merde, avant de l’envisager. Je pourrais lui demander directement, mais on m’a assez posé la question depuis que je bosse là pour que ça m’apparaisse tout de suite comme un très mauvais plan.
Alors, je me suis fié à mon flair légendaire (là, imaginer Procellus se tapotant une narine avec l’index, d’un air satisfait). Je vais mettre en action mes petites cellules grises, observer, réfléchir et déduire.

Alors, dans la colonne “Poussin est une fiotte”, j’ai noté :

- Il bosse à Happy Time;
- Il a le même prénom que quelqu’un que je connais et qui en est, alors si ça c’est pas une preuve;
- Il fait la bise à tous les mecs. Bon ok, ça ne veut rien dire non plus, et en plus moi il me serre la main, mais bon;
- D’ailleurs une fois j’étais venu lui dire bonjour, comme ça par hasard, on avait discuté cinq bonnes minutes, et pendant tout ce temps, il avait continué à me tenir la main, tout figé dans son bonjour (c’est à la fois très long et très court, cinq minutes avec sa main dans la main de son fantasme du moment);
- Il y avait aussi eu cette fois où il était passé en me disant qu’il filait en pause il allait “prendre un verre avec mon… enfin avec un pote”. La phrase qui veut tout dire.
Petit pédé qui n’assume pas, va.

Bon, mais je suis un investigateur minutieux, alors n’oublions pas la colonne “Poussin est hétéro” :

- Rien.

Alors avant-hier, je suis retourné le voir (parce que j’avais une question de boulot à lui poser, en plus). Et chacun de nous deux a dévoilé un peu plus de son intimité à l’autre.

Ca a commencé normalement, cette conversation, il me reprochait gentiment de ne pas être venu le voir depuis longtemps. Bah oui mais Poussin, je vais pas jouer les garçons faciles, non plus !
Et pendant qu’on parlait de tout et de rien, quelque chose derrière moi a capté son attention, et il a susurré avec une voix pleine de “putain si je te mets la main dessus tu vas prendre cher” :

- Hmmm… Sympa ça…

Vite vite, je tourne la tête, voyons ce qui fait se gorger de sang les corps caverneux de Poussin !

C’était une espèce de pouffiasse, avec un décolleté pigeonnant, une minijupe de rigueur quand il fait moins quinze comme en ce moment, et des allures de pute bon marché.
Argl.
Double fucking argl.

Mais je fais comme si je ne venais pas de me prendre un grand coup de machette dans le dos, j’ai ma dignité quand même !
Alors je prépare ma sortie, et je m’apprête à lancer un désinvolte et coquin “Bah je te laisse faire ton boulot de vendeur”, sur un ton où on entendra “et quand je parle de faire ton boulot de vendeur je veux dire draguer la pétasse pour essayer de la sauter et je la déteste“.

Sauf que toujours, mon problème d’improvisation et la conviction que je mets dans mes blagues font que je me limite à :

- ‘ah j’te laisse…

Et vu sa réponse, il ne l’a pas du tout, mais alors pas du tout interprété comme la blague spirituelle que j’avais prévue à l’origine :

- Ah ouais je sais, toi c’est pas ton truc, mais bon c’est quand même sympa à regarder !

Bon, l’avantage c’est qu’il n’est pas homophobe, je suis grillé depuis le début, et il ne m’a pas encore jeté des pierres.
L’inconvénient c’est qu’il est vraiment hétéro, vu que finalement on a continué à discuter, et il m’a parlé de sa femme, et gna gna gna…

L’autre inconvénient, c’est qu’il va être obligé de se mettre aux mecs, vu que je ne m’intéresse manifestement qu’aux hétéros, il va falloir que le monde s’adapte un peu, moi ça me saoulerait de devoir changer.

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Don’t worry be happy

Aujourd’hui, pour la première fois depuis bien longtemps, j’étais de bonne humeur, au travail. Une de mes périodes Maître du Monde, rien ne peut m’atteindre, aucune force ne peut empêcher mes vents de Déesse de souffler dans ma direction, je suis un winner, un warrior, un killer (pour nos amis non-anglophones, ça veut dire qu’aujourd’hui je vais tous leur marrav’ leurs sales petites gueules de merde).

Je ne me suis pas formalisé quand je me suis rendu compte que la collègue avec qui j’allais passer la journée était une bavarde intarissable.
Je n’ai pas tiqué non plus quand elle a sorti un petit sachet de son sac, l’a mis à infuser dans sa bouteille d’un litre et demi avant de m’expliquer que suite à son cancer (genre j’en ai quelque chose à foutre) elle a des problèmes pour “aller au petit coin” (mais est-ce que j’ai l’air de vouloir savoir ?!), et que grâce à cette tisane, c’est souverain, une fois la dernière goutte avalée, elle a juste le temps d’arriver su’l'chiottoir qu’elle se défait d’un tiers de sa masse corporelle aussi sûr que deux et deux font quatre (mais que quelqu’un la fasse taire, par pitié !).

Je ne me suis même pas laissé émouvoir quand elle m’a raconté sa vie sordide, ses problèmes d’argent, les vilaines marques sur ses bras à cause des prises de sang (ouais c’est ça, c’est ce qu’ils disent tous…), son drainage tous les deux jours, les deuils à répétition, et tout et tout.
Comme aujourd’hui c’est ma journée, j’ai pris tout ça par-dessus la jambe. Je lui ai donné un petit coup de coude, un clin d’oeil, en lui disant que toi ma cochonne, c’est pas ta période hein !
Pire, je me suis même résigné, quand elle a sorti les photos des petits enfants de son portefeuille. J’ai menti en disant que je les trouvais beaux.

Aujourd’hui, je suis l’invincible, un soleil de bonne humeur que rien ne peut éteindre, un rayonnement positif ininterrompu, je suis joie, je suis bonheur, je suis félicité.
Même quand je me suis pincé très fort la peau du ventre avec l’agrafeuse, sa mère la pute la suceuse de queues ça fait maaal, ça n’a pas entamé la forteresse de mon allégresse.

C’est dire si j’avais le cœur léger et l’esprit joyeux quand ce papy est arrivé.
Il était touchant, dans son coupe-vent rouge trop grand pour lui. Et quand il a commencé à parler, avec sa voix tremblotante de petit vieux chiant et acariâtre, c’était tellement mignon, on avait presque envie de lui faire des câlins (presque, parce que les petits vieux, même dans mes périodes euphoriques, il est pas question qu’ils me touchent, plutôt mourir).

- Bon-niou’ gne viens rend’ èniarticle !!!

- Oooh ! Mais bien sûr monsieur ! Comme votre aura est belle ! Pour rapporter un article il me faut votre ticket de caisse. :D

- Ah mais gnon monshieur, mais gne viens ren’re sha ! Gne suis dégnià revegnu deux fois, gne viens ren’re sha !

Ca fait un moment que dans ma tête, je suis complètement mort de rire. Mais je reste sérieux et professionnel.
Je lui explique calmement qu’il faut le ticket, au moins pour être sûr qu’il a acheté chez nous, et combien ça coûte, et machin et machin.
Le mignon petit vieux tout aigri commence à vraiment s’énerver.

- Mais qu’est-she que gne peux faire moi agnors hein ?!

- Ben rentrer chez vous, prendre le ticket et revenir ? :D

Le chaud soleil de ma voix ne suffit pas à faire fondre le glaçon dans son cœur.
Il me balance ses articles à la gueule et me dit qu’il s’en fout, que j’ai qu’à tout garder.

Là encore, mes gènes de Bisounours et mes vêtements pleins de Cajoline font que je suis un vrai bonbon au miel avec ce vieux con.
Je lui fais un grand sourire et je lui redonne ses merdes.

- Oh mais non monsieur gardez-les, vous avez payé, c’est idiot de me les laisser comme ça ! :D

C’est à ce moment que tous ses barrages ont dû céder. Tant de sympathie, c’est plus que ce que nos deux cœurs peuvent supporter.

Dans un ultime accès de rage, il me rebalance ses… euh, je sais toujours pas ce qu’il avait acheté en fait, et me croasse :

- Ah mais c’est pas possib’ ça ! C’est pas possib’ ce magasin ! Et vous… Et vous vous êtes un con !

Et il s’en va, en me gueulant toujours dessus que c’est pas possib’.

En temps normal, je serais peut-être parti d’un coup, eh non mais ça va changer quoi de m’insulter, pauvre connard ?!; ou alors je me serais mis à trembler, d’intérioriser tout ça, ce festival toute cette pression.
Mais là, non.

Le temps d’analyser ce qui vient de se passer, de voir du coin de l’oeil le visage de Collègue total abasourdie (ou alors la tisane commence à faire effet), et j’éclate de rire.
Son “vous êtes un con !”, de sa petite voix chevrotante et énervée, c’était tellement émouvant, tellement mignon, tellement… ridicule !
C’était même pas un rire nerveux, “je rigole mais je pourrais tout aussi bien être en train de pleurer toutes les larmes de mon corps”, non, vraiment du rire en réponse à une bonne blague.

Bon en attendant, il est bien évident que si je le revois je lui fais bouffer le peu de dents qu’il lui reste, mais j’aurais peut-être un moment d’intense compassion pour ce pépé si charmant. Avant de me souvenir qu’en fait il n’a rien de charmant, et que comme tous les petits vieux, il mérite la mort lente et douloureuse qui l’emporte un peu plus chaque jour.

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