Procellus

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Je pardonne mais je n’oublie pas (et je pique mes titres aux Corrs)

C’était il y a un an, jour pour jour. La fête de la musique 2007. Je m’en souviens comme si c’était hier. Normal, puisque c’est aussi le jour où mon père et ma marâtre ont essayé de me tuer. Ca à tendance à marquer.

Ca faisait un moment que je ne les avais pas vus, alors ça promettait d’être une soirée bien sympatoche, riche en retrouvailles émouvantes et viriles accolades, pour célébrer le retour du fils prodigue. En plus, je venais d’être libéré une première fois de chez Happy Time, alors j’étais plutôt de bonne humeur, ça change.

Ce que j’avais complètement zappé, c’est que ce soir-là c’était la fête de la musique (oui bon on le savait déjà, mais c’est parce que je l’ai écrit au début du post, c’est tout). Par contre, lui et Marâtre s’en souvenaient bien et avaient tout prévu : on allait manger un petit morceau vite fait et aller se balader tranquillement pour voir tous ces gens qui chantent, tiens, l’année dernière y’en avait même un qui jouait du Hugues Aufray, c’était trop bien.
À ce moment-là, je me suis dit que j’avais peut-être mal calculé mon coup. Aller chez mon père pour la fête de la musique et me retrouver embarqué dans une sordide histoire de promenade chiante pour écouter des orchestres de vieux chanter des trucs has been, c’est dire si la soirée s’annonçait terrible.

Pourtant, le dîner avait bien commencé : Marâtre avait préparé du bon poisson, sur lequel elle avait mis de la crème à fondre. Comme Papaprocellus et elle sont au régime, ils ont mangé le leur à la Spartiate : cuit à la vapeur, sans assaisonnement et avec les mains. Du coup, j’ai eu droit à une double ration de crème. J’étais plutôt content.
Mais les repas de Marâtre ne durent jamais bien longtemps, et en un quart d’heure c’était fini.

La promenade pouvait commencer.
On a marché dix minutes, et on est effectivement tombés sur un mec qui faisait du Hugues Aufray, et c’était chiant. Il y avait plein de vieux autour qui ne s’en rendaient pas compte, ils avaient même l’air de trouver ça bien.
Heureusement que mon papa c’est le plus fort de tous les papas et qu’il n’aime pas Hugues Aufray, ça nous a permis de ne pas nous éterniser. On a marché encore un peu, on est passés devant des d’jeuns qui montraient que la techno c’est trop cool, que le rap c’est trop cool, et que la viole de gambe c’est trop cool aussi.

Comme en fait ça n’avait rien de cool tout ça, on a décidé de se rentrer gentiment, eux chez eux et moi vers mon RER.
Et là, sur le chemin du retour, j’ai senti comme un violent coup de couteau dans mon ventre.

Aïeuh.
J’ai regardé, je ne saignais pas, et mes boyaux ne pendillaient pas lamentablement derrière moi, comme une horrible de traîne de mariée sanguinolente.
Enfin, pas encore.
Mais putain, mon ventre !

J’ai assez rapidement compris ce qui m’arrivait. Soit la crème sur le poisson n’était plus fraîche depuis un bon moment, soit cette conne avait mis du citron ET de la crème, mais quoi qu’il en soit, le délicieux repas de tout à l’heure était en train de me tuer le bidou.
Hmmm, me suis-je dit, il est temps de partir.

À force de marcher, on a fini par se retrouver à égale distance de chez eux et du RER. J’aurais pu leur demander de repasser visiter leurs toilettes une dernière fois, avant de rentrer. Mais non. Je suis fou. Je me suis pris pour un surhomme, j’ai pensé que ça n’était pas si horrible que ça, vingt minutes jusqu’à chez moi avec Tchernobyl dans mon côlon, ça va je sais me retenir quand même. Alors je leur ai dit au revoir, en serrant les fesses, et je suis allé prendre mon train.

Quand je suis arrivé sur le quai, j’ai compris que j’avais fait une erreur.
Mes boyaux continuaient de s’autodétruire, il n’y avait pas de toilettes disponibles avant longtemps, j’étais perdu.
Bien entendu, j’étais debout, je n’aurais pas pu m’asseoir sans risquer d’exploser. De chez mon père à chez moi, il y a dix minutes de RER. Et pendant tout le trajet, dans mon wagon bondé, j’ai ressenti chaque vibration, chaque accélération, chaque coup de frein. Le plus important c’était de rester tranquille et d’éviter tout mouvement brusque. Ce connard de chauffeur ne l’entendait pas de cette oreille.
Alors, je me suis concentré. Tenir. Tenir jusqu’à la maison. Ou au prochain bosquet (en préférant quand même la maison, mais on verra en temps voulu).

Quand le train s’est arrêté à Vincennes, je suis descendu, en évitant toute précipitation, mais en ne traînant quand même pas trop, parce que voilà quoi.
J’ai marché, d’un pas décidé, posé mais nerveux, en sentant la réaction en chaîne provoquée par ce petit morceau de crème qui continuait son ouvrage destructif à l’intérieur de moi. Et plus j’approchais de la maison, pire c’était.
Encore cinq minutes jusqu’à destination. Aucune possibilité de s’arrêter en route : à Vincennes après dix heures, il n’y a plus rien, aucun café, aucun bar, aucun buisson. Alors j’ai dû lutter, tenter coûte que coûte de faire gagner l’esprit sur le corps.

En attendant l’ascenseur, j’aurais pu pleurer, avec mon alien dans le ventre qui menaçait de sortir. Quand les portes se sont enfin ouvertes sur mon troisième étage, j’avais les clefs à la main, la ceinture et les boutons de mon jean défaits, en espérant que je n’allais croiser personne dans cette posture délicate.
Euuuh… Non madame Voisine, je ne me touche pas dans l’ascenseur…

J’ai violemment ouvert et claqué la porte, et comme dans Olive et Tom, je me suis jeté au ralenti sur la salle de bains, qui heureusement se trouve juste à côté de l’entrée.
J’étais sauvé.

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Souvenirs de vacances danoises

En bon petit pédé honteux, un seul de mes parents est au courant de mes pervers penchants homosexuels (mes PPH, ou pipiètch, pour les amoureux des acronymes) : Papaprocellus. Quand je lui avais dit, au cours d’un repas, je crois qu’il l’avait plutôt bien pris :

- Ah… et j’imagine que maman n’est pas au courant ? Ouais, c’est pas plus mal… Bon et sinon, tu veux quoi comme dessert ?

Je crois bien que j’avais pris de la tarte au citron. Et donc non, pour plein de raisons, maman n’est pas au courant, et en effet c’est tout aussi bien comme ça : tout le monde s’accorde à dire que ça n’apporterait rien qu’elle le sache, et ça m’arrange bien (hein quoi lâche ?).

Mais en revenant de Copenhague, je me suis rendu compte que ça pouvait parfois poser des petits problèmes. Déjà, j’ai été obligé de passer certains instants sous silence, parce que “et le samedi soir on est allés faire un tour au sauna, putain ils sont chauds les Danois !”, c’est pas le genre d’anecdotes que Mamanprocellus approuverait, ah ça non alors.
Du coup, elle a dû avoir l’impression qu’on n’avait rien foutu (ce qui n’est pas entièrement faux).

J’ai aussi dû faire un rapide tri dans les photos, parce qu’il y a des choses qu’elle n’avait pas besoin de voir, genre “et là sur cette photo je mime une fellation avec ma paille, et là je fais semblant de me faire enculer par la statue, regarde c’est rigolo !”. Il est vrai, c’est rigolo. Mais Mamanprocellus, en plus d’être un peu réac’, a un sens de l’humour plutôt limité.
C’est pour ça que j’aurais peut-être dû trier en faisant plus attention.

On était en plein diaporama, “ah ça c’est la petite sirène, ça c’est une autre statue moche, ça c’est moi qui mange, ça c’est un lapinou qui faisait du saut d’obstacles”, quand soudain.
(Hop, je vais à la ligne, ça fait encore plus de suspense)

C’était au beau milieu des photos prises dans l’Ørstedsparken, un joli parc en plein centre ville où ça drague en permanence, près des arbres la nuit, et dans les toilettes la journée.
“Ca c’est moi qui bronze, ça c’est le lac, et ça… euh… ça… bah… comment dire ? Ben c’est une statue de deux mecs qui ont l’air de s’enfiler copieusement, quoi”.

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Don’t speak

Jeudi, comme presque toutes les semaines, j’ai sacrifié ma pause déjeuner pour aller voir mes grands-parents. Allez, ils sont vieux, ils valent bien un sandouiche dans le métro !
C’est pratique comme visite, ça me permet de leur faire plaisir -ce qui est plutôt bon pour mon karma- tout en n’y restant pas trop longtemps, parce que voilà faut pas pousser non plus.

À chaque fois que j’y vais, Pépéprocellus se sent obligé de me donner un petit billet. Là encore ça n’a pas loupé. Ca n’est pas tant au point de vue moral que ça me dérange, prendre de l’argent à une personne âgée ou à mon employeur, c’est du pareil au même. Non, ce qui me gêne c’est qu’il pense que je viens uniquement pour me faire payer, et qu’il se dise qu’il a besoin de sortir son porte-monnaie pour que je leur rende visite, alors que ça n’est pas le cas.

Alors comme à chaque fois, histoire de ne pas avoir l’air trop vénal, j’aurais bien aimé lui dire que c’est pas la peine, que je ne suis pas venu là pour les sous, et que même s’il ne me donnait rien je viendrais quand même. Pas par bête sentimentalisme familial hein, uniquement pour mes points de karma, bien entendu.
Mais une fois encore, je n’ai pas réussi. Alors je me suis senti coupable, mais parce que c’est plus facile et plus confortable, j’ai pris l’argent et je n’ai rien dit.

Par contre, à la différence des autres fois, quand je suis arrivé ma grand-mère dormait. Il m’a emmené dans la chambre pour me la montrer, tout petit tas sous les couvertures. Il l’a regardée un moment, et quand il a vu qu’elle respirait, il était rassuré et on a pu sortir. Ouf, parce que regarder dormir les vieilles dames, je ne suis pas entièrement fan.

Il a profité de cet instant privilégié entre nous autres hommes pour se confier un peu. Il m’a raconté qu’il n’en peut plus de devoir changer les draps tous les jours parce qu’elle s’oublie dedans avec ses ennuis gastriques (ewww, trop d’informations, trop d’informations !), et que c’est épuisant de passer la journée avec quelqu’un qui s’imagine fin avril que ce soir elle va à la messe de Noël, et que la plus grande victoire de ces derniers temps c’est d’avoir convaincu sa femme de mettre des couches, et qu’il ne sait pas quoi lui dire quand elle oublie que son fils est mort.

En général, quand quelqu’un commence à se plaindre et à déprimer, ce que je fais de mieux c’est répondre dans un demi-sourire triste pour montrer de l’optimisme et de la compassion que courage, haut les cœurs, ça va aller !
J’étais sur le point de me lancer, j’avais déjà entamé le sourire, et je me suis souvenu. Quand on est vieux, on ne peut pas faire machine arrière : à la limite on peut essayer de lutter contre les rides en se barbouillant de Q10+, mais ça ne sert à rien, on y passe tous, et personne ne peut gagner.

Et là, ma grand-mère a perdu. Je m’en suis rendu compte au moment où j’allais dire à mon grand-père que tout allait s’arranger, alors qu’on sait tous les deux que non, ça n’ira plus jamais mieux. À part le jour où elle mourra, mais ça sera quand même une amélioration très discutable.
Alors je l’ai regardé, avec mon sourire triste en travers de la gorge, et je n’ai rien dit.

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Les pieds dans le plat

Hier soir je suis allé dîner chez Papaprocellus, qui est bien triste quand on passe plus d’une semaine sans se voir. Comme d’habitude, on a commencé la soirée entre couilles, parce qu’avec son boulot, Marâtre rentre souvent tard, working girl power.

Du coup c’est sur nous autres hommes qu’est tombée la lourde responsabilité de préparer le repas. Heureusement, une hotline était à notre disposition, alors Papaprocellus s’est pas gêné pour appeler sa meuf et lui demander de l’aide :

- Au secours, c’est quel bouton pour mettre le four en marche ?

Oui bon c’est sûr, comme ça il fait un peu boulet qui ne met les pieds dans la cuisine que pour piller le frigo, mais 1) à sa décharge le four est vraiment difficile à faire fonctionner, et 2)… ben en fait oui, il est un peu du genre à ne mettre les pieds dans la cuisine que pour piller le frigo, mon popa c’est l’hétéro type qu’on voit dans les pubs et qui ne sait pas comment laver son linge.

Une fois le four allumé, il a fallu passer à la partie dégueu du repas : préparer le poulet.

- Allô ? Oui donc là mon roudoudou, tu lui écartes les pattes arrière, tu dégages l’entrée du croupion et tu mets les abats à l’intérieur.

- Ok. Eww. Je le fais. Je te passe David en attendant.

Il a joint le geste à la parole, et je me suis retrouvé avec ma belle-mère au bout du fil.
Et là, gros blanc.

- … (merde je fais quoi je déteste le téléphone et j’ai jamais vraiment rien eu à lui dire ?)

- Alors, ça va ?

- … Oui. …

Finalement pour faire la conversation je lui ai raconté comment mon père tentait vainement de sodomiser un poulet avec ses propres organes, et quand le foie a été bien en sécurité à l’intérieur, je lui ai dit qu’on gérait et j’ai raccroché.
Soulagement.

C’est pas que je ne l’aime pas, non. Simplement, on ne peut pas dire que je sois un grand bavard, surtout avec la famille. Sorti des séries télé, les sujets avec lesquels je me sens à l’aise sont assez limités : pas le boulot, pas les études, pas la vie sexuelle, pas la vie sentimentale, pas la vie privée.
Donc là avec la grève des scénaristes… j’avais pas grand chose à raconter, quoi.

Et puis pendant le dîner, l’alcool aidant, je me suis dit que j’allais essayer de discuter un peu avec elle, depuis plus de vingt ans qu’elle est là, ça lui fera peut-être plaisir si pour une fois je fais un effort.
Elle parle souvent d’une de ses collègues à l’hôpital, une fille à moitié folle qu’on surnomme Tyrannosa, allez savoir pourquoi.

À chaque fois, les conversations tournent autour des plans machiavéliques que tout le service fomente pour s’en débarrasser : essayer de la tuer en posant des objets lourds et tranchants (genre une hache, qu’on trouve dans tous les bons services de chirurgie) sur le rebord d’une armoire branlante, scier la selle de son cheval pour la voir s’écraser comme une merde et se faire bien mal, et tout et tout.
Ils sont caustiques dans cet hôpital…

Alors moi j’ai cru bien faire en demandant :

- Et Tyrannosa alors, elle fait quoi en ce moment ?

- Oh bah, elle est malade !

Vu ce qu’on en raconte d’habitude, j’ai pris ça comme un “oh bah tu sais pas ce qu’elle nous a encore inventé cette conne ?”. Et à la façon dont elle l’a dit, j’ai compris qu’elle avait chopé la grippe ou une gastro.
Alors pour montrer à quel point je peux être fin et spirituel, j’ai voulu faire mon malin :

- Ah ben c’est cool, vous êtes tranquilles comme ça, tu dois être soulagée, et c’est bien fait pour sa pomme ! :mrgreen:

Je crois que pour tomber plus à côté de la plaque, il aurait fallu que je change de galaxie.
Belle-maman m’a répondu sur un ton bouleversé :

- Oui enfin non, là elle s’est piquée avec l’aiguille d’un patient séropositif, donc elle a peut-être le SIDA…

- …

Voilà voilà.
Pom pom pom tout va bien, on va oublier ma blague légère et passer à autre chose…

C’est évidemment sur cette heureuse note que s’est achevée ma brève période de sociabilité familiale.
Parfois je me dis que l’autisme, y’a que ça de vrai.

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Toutes les vieilles dames ne sentent pas le patchouli

Maintenant que je suis devenu un vieux, je me sens obligé de passer plus de temps avec les gens de mon âge, c’est fini de traîner avec les p’tits jeunes d’Happy Time, il faut savoir grandir.
C’est pour ça que l’autre jour, pendant ma pause déjeuner, je suis allé voir mes grand-parents.

En plus, il faut se rendre à l’évidence, ils ne seront pas là éternellement, alors si je veux récupérer la part du lion dans l’héritage (et je le veux), c’est maintenant que ça se joue.
Et puis je les aime bien, surtout Méméprocellus avec sa purée dans la tête, même que maintenant elle commence à s’oublier et à souvent sentir la pisse. Du coup il faut penser à l’aimer avec une distance de sécurité, mais en général il suffit de lui faire la bise pour s’en souvenir.

Il faut aussi faire attention à ne pas s’asseoir dans son fauteuil, mais coup de pot il est facilement reconnaissable, elle s’installe toujours dans le même, c’est à dire celui qui a une serpillière sous le coussin.
Et moi, à chaque fois que j’y vais, je m’assieds toujours le plus loin possible d’elle, parce qu’en plus sinon elle m’attrape le bras pour me parler, et le toucher d’une vieille dame c’est quelque chose d’horrible, une accroche molle et flasque, avec une pression juste assez forte pour qu’on ne puisse pas s’en défaire trop facilement, un peu comme une main crispée de vieille momie, yeurk.

Alors ce jour là, en arrivant, j’ai fait comme d’habitude.
Je pose mon sac, j’enlève mon blouson, et je me vautre.

J’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.

Ce qui m’a d’abord frappé ça a été l’odeur. Hmm, ça sent l’pipi alors qu’elle n’est pas à côté de moi ?
Et juste après m’être installé, quand j’ai senti que l’assise de mon fauteuil était humide, l’horrible vérité m’a sauté à la gorge.
Je suis assis dans l’urine de ma grand-mère !

Gasp.
Qu’est-ce que je fais ? Je me lève d’un coup en expliquant mon problème ?
C’est très gênant, et ça ne se fait pas, il y a comme un accord tacite dans la famille : mon grand-père a mis les serpillières sous tous les fauteuils (bordel, j’aurais dû remarquer que maintenant ça ne se limite plus à un seul !), mais sans rien dire.
Si on ne parle pas des fuites urinaires, alors les fuites urinaires n’existeront pas.
Donc je continue à superbement ignorer l’éléphant dans la pièce ?

Non mais je suis quand même assis dans de la pisse, et ça sent, et je dois retourner bosser dans une demi-heure, et tout le monde va penser que je me suis fait dessus !
Et la seule autre place libre, c’est celle à côté de Méméprocellus, qui va m’agripper le bras si je me mets là, et je ne vois pas pourquoi elle n’aurait pas aussi pissé à sa place de d’habitude !

Charybde ?
Scylla ?

C’est à ce moment que le miracle s’est produit.
Mon grand-père a eu la bonne idée de vouloir me montrer l’avancée des travaux, sur l’arrière du bâtiment, il faut qu’on aille dans la chambre tu viens voir ?
Il avait à peine fini sa phrase que j’avais sauté sur mes petits pieds.

Tout en y allant, je me tâtais le cul pour voir si c’était très imprégné, et si ça sentait beaucoup.
C’était difficile à déterminer, parce qu’avec mon coup de stress, j’avais les mains un peu moites.

J’ai essayé de me dire que j’avais sûrement exagéré.
Ca ne doit pas sentir de trop, j’ai pas dû y passer plus de cinq minutes, le jean c’est épais, ça n’a pas pu pénétrer, et la serpillière avait dû remplir son rôle… Et puis si ça se trouve tout ça c’était dans ma tête, ma grand-mère sentait parce qu’elle avait fait sous elle, et j’ai imaginé que j’étais assis dedans…
Allez, on croise les doigts et on dit au revoir, pour avoir au moins le temps de sécher…

C’est ainsi que mortifié, j’ai repris le métro et je suis retourné bosser, en ayant l’impression de sentir la pisse à plein nez, et heureusement qu’Happy Time vend aussi du Fébrèze.

Procellus family, ou comment pimenter des pauses déjeuner un peu fades.

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Tu seras un homme, mon fils

Lundi, c’était mon anniversaire. Même que je suis devenu un homme. Ben ouais, c’est bien connu, à vingt-six ans on est un adulte, un vrai, qui n’a plus droit à son livret jeune, qui arrête de bénéficier du tarif gibier au sauna, et qui a les moyens de payer ses billets de train plein pot.
Un homme, quoi.

Pour célébrer mon entrée dans le monde des grands, Papaprocellus a décidé qu’il était temps de m’initier aux plaisirs de la vie. Alors en guise de cadeau d’anniversaire, il m’a payé une pute.

Nan, je déconne.
Comme ils me l’avaient promis, Lui et Marâtre m’ont payé un restaurant étoilé Michelin (enfin, juste le repas hein), parce que soi-disant qu’à force de me nourrir uniquement chez McDo et à ne manger que des knacki et du jambon purée, je tue lentement la grande tradition gastronomique de mon beau pays.
J’aurais bien répondu que j’en avais rien à foutre, mais bon, je voulais pas risquer de perdre ce repas chaud et gratuit.

Quand je suis arrivé chez Papaprocellus, avec mon sweat et mon vieux jean et mes baskets sales, il a eu l’air un peu surpris :

- Ah tu y vas habillé comme ça ?
- Ben oui, moi on m’a juste dit de venir, pas de venir bien habillé, pourquoi, ça va pas ?
- Non non… Ca ira, c’est bon…

Parce qu’en fait à l’origine, ils m’avaient juste dit qu’on irait dîner dans un restaurant vers chez eux où ils vont souvent, et c’est très rigolo, on mange dans des éprouvettes, certains plats font sortir de la fumée par le nez, et on boit de la tarte tatin. Ces enfoirés de leur mère la pute avaient omis de préciser qu’en plus c’était un truc de riches.

Jusqu’à ce que Marâtre rentre du boulot pour nous y emmener, tout s’est bien passé. Mais quand elle est arrivée, elle a demandé à Papaprocellus de se changer, parce que quand même, voilà quoi.
Du coup, je me suis senti tout bête. Elle m’avait rien dit, mais j’ai quand même essayé de justifier mes haillons :

- Moi on m’avait pas dit qu’il fallait être habillé, d’abord !

Grands seigneurs, ils m’ont assuré que ça irait très bien.
Mais dans la voiture, la drama queen qui sommeille en moi s’est réveillée en sursaut. Oh mon Dieu mais je vais être mal habillé et tout le monde va me regarder et ils vont me jeter des pierres et des oeufs pourris et je veux mouriiir arrêtez la voiture !

Il s’est avéré qu’ils avaient raison. Je me suis rendu compte que je pouvais être dans une salle remplie de pépés en costumes cintrés et de bourgeoises assorties, porter un pull Gap moche et en sortir indemne. De toute façon le troisième âge, avec leur cataracte ça fait un moment qu’ils ne remarquent plus ce que portent les autres.

Le reste de la soirée a été assez anecdotique. Il a juste fallu un temps d’adaptation pour s’y repérer et choisir les plats, entre “Passion violente d’une Pintade de l’Allier servie tendre, émulsion d’un gratin Dauphinois et tuile de riz cassante”, “Saveur assoupie d’une Poitrine Pincée de moutarde de Charroux son et parfum d’un ‘chou mandarine’ combiné de Jambon Ibérique” et autres “Volcan éteint d’une pêche au Cassis surmonté d’un nuage de menthe glaciale”.
Moi aussi plus tard je veux faire ça comme métier, inventeur de noms à la con pour dire “du poulet”, “du jambon” et “de la glace” !

De dégustation de mini-plat en dégustation d’autre mini-plat, avec un garçon tout crispé (sûrement à cause du balai qu’il avait avalé) qui nous rappelait solennellement ce qu’on avait choisi avant de nous laisser y goûter, on est vite arrivés au dessert.
L’avantage de ce genre d’endroit, c’est que j’avais pas besoin de me demander toutes les cinq minutes si tous les serveurs n’allaient pas arriver en chantant “joyeux anniversaiiire” en portant le gâteau. La maison n’offre pas ce genre de triviale démonstration (et c’est tant mieux).

Je me suis demandé s’ils allaient quand même me donner mon cadeau à ce moment là, vu que je ne l’avais pas eu à l’apéritif.
Ca allait sûrement être un truc super cher, parce qu’il ne prenait pas beaucoup de place, sinon je l’aurais remarqué dans leurs affaires à l’un ou l’autre, quand on était arrivés.
Mais non.
Bah, ils me le donneront peut-être si je les laisse monter quand ils me raccompagneront ?

C’est quand ils m’ont laissé en voiture en bas de chez moi, en me souhaitant une bonne nuit et encore un joyeux anniversaire que j’ai compris.
Je les ai bien remerciés pour le resto, et je me suis senti vieux, vieux, mais vieuuux !
Alors ça y est, je suis arrivé à cet âge où on arrête de m’offrir des vrais trucs, genre le château Playmobil ou le bateau des pirates Lego ? Maintenant que je suis vieux, on ne m’offre plus que des souvenirs, des instants, des cadeaux d’adulte dont je n’ai que foutre ?

Heureusement, mes deux parents ne sont pas comme ça. Une fois passé le choc de cette intense déception, je suis sorti du caniveau où j’étais tombé à genoux, hurlant à la mort contre ce triste destin, et je suis rentré chez moi.
Là, je me suis jeté sur la DS que Mamanprocellus m’a offerte, et j’ai attrapé des pokémons jusqu’à ce que je me mette à rajeunir.

Ca n’a pas marché.

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Comment passer pour un petit joueur

Noël, c’est une fête de famille.
En tout cas c’est l’argument qu’a avancé Papaprocellus pour que je vienne le passer avec lui. Alors que ça fait des années, depuis que Saint Juge a décidé que j’aurais deux fois plus de cadeaux que ces cons d’enfants de parents-encore-ensemble, que je passe Noël avec ma mère, et je vais voir mon père plus tard, pour lui souhaiter la belle et bonne année, et les vaches restent bien gardées.

Mais depuis un an ou deux, il a décidé que la famille, ça voulait dire “lui”, et il joue à chaque fois sur la corde sensible, “allez, c’est une fête qu’on doit passer en famille, et tu es tout ce qui me reste…”, avec en fond sonore une marche funèbre ou un truc bien larmoyant au violon, sans oublier ses grands yeux de Bambi.
Le problème c’est que j’ai déjà une tradition pour l’anniversaire de Djizeusse, c’est de le célébrer dans un pieux recueillement avec ma mère et mes cousines et mes grand-parents, ma vraie meute quoi, et je vais pas bousculer des habitudes vieilles de vingt-cinq ans juste parce que sentant que sa fin est proche, Papaprocellus se découvre une fibre familiale, bordel de queue !

Mais je suis un fils formidablement bon, alors j’essaye de concilier.
Même si ça veut dire me démerder pour fêter Noël pendant trois jours : le pré-réveillon avec mon père, le réveillon avec ma mère, et le jour saint avec Pépé et Mémé et toute la smala.
Même si ça veut dire passer tout un repas avec les parents et les oncles de ma belle-mère, que je connais à peine.

Mais ça peut-être sympa, surtout que GrandCon et sa femme sont là. GrandCon, c’est un mec qui a arnaqué les impôts tout ce qu’il pouvait pendant vingt ans en ne déclarant pas les fosses qu’il creusait dans les cimetières (le petit malin !), ce qui lui a permis de prendre sa retraite à cinquante ans pour se construire un petit palace sur la Côte d’Azur, où il coule des jours heureux entre sa piscine et sa femelle.
Sauf que la retraite, c’est un peu chiant, alors il faut bien s’occuper.
Du coup, pour ne pas perdre ses bonnes habitudes de truand, en ce moment il fabrique du vin d’oranges, en faisant macérer des… oranges, si si, dans de l’alcool pharmaceutique emprunté à Papaprocellus.

J’avais déjà goûté de l’alcool de framboises qu’un représentant avait préparé avec la même recette (enfin sauf qu’il avait mis des framboises à la place des oranges, hein), et c’était plutôt carrément dégueulasse. Le petit côté “alcool frelaté dans le garage, qu’on utiliserait d’ordinaire pour nettoyer les vitres”, ça m’avait un peu dérangé.
Mais j’en avais juste pris quelques gouttes en digestif, si ça se trouve, cette fois-ci ça sera différent.

Déjà là c’est en apéritif, et ça change tout.

Hmm, ouais, c’est fort et sucré, et ça a pas vraiment le goût d’oranges, mais au moins cette fois on n’a pas la désagréable impression de boire un mélange immonde d’alcool à 90° et de sirop de framboises…
Bon allez, si t’en reveux y’en rena, ça tente quelqu’un ?
Ouaiiis, on en redonne à David, il conduit pas !
Je finis poliment mon deuxième verre, en mentant à GrandCon que c’est délicieux, c’est très fin ça se boit sans soif.
L’avantage c’est qu’en arrivant à table, je suis un peu pompette, hihihi.

Alez, je vais manger un peu, pour éponger. Oh en plus c’est du poisson, ça veut dire qu’il va y avoir du vin blanc, j’aime bien le vin blanc !
J’en ai bu un verre, sur tout le repas (et peut-être un deuxième avec le dessert).

Il n’y avait plus qu’à laisser le mélange opérer.

En sortant de table, je me souviens avoir dit à Papaprocellus que j’avais mal à la tête, et il s’est moqué de moi, ha ha on a bu trop de vin blanc ?

Ensuite, plus rien.
Juste une terrible envie de mourir, quand j’ai commencé à refaire surface dans le RER, quelques heures plus tard, en me demandant comment j’avais fait pour arriver jusque là.

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La Métamorphose

Quand on était petits avec mes cousines, on allait passer tous les étés deux ou trois semaines chez nos grand-parents. C’était bien. C’était la campagne, mais c’était bien quand même. Y’avait une caravane, qui nous servait de quartier général, un portique pour jouer à la balançoire, parce que les enfants ça a besoin de faire de la balançoire, sinon c’est malheureux, et on pouvait regarder la télé tard le matin avant d’aller se laver.
Du coup c’était un peu le Paradis à cette époque, nos soucis se limitaient à ne pas laisser de traces sur les vitres quand on faisait des courses d’escargots sur les fenêtres, ou ne pas faire trop de bruit quand on pouffait tard le soir alors qu’on aurait dû dormir, genre une fois, on a même dû veiller jusqu’à onze heures, j’te dis même pas comment on était trop des rebelles.

Mais notre révolte allait bien plus loin qu’un simple combat contre la honteuse dictature de l’heure du coucher. Un jour, on a décidé de transcender notre triste condition d’humains. Rien que ça, ouais.
On y a pensé pendant qu’on jouait à la balançoire.
Il y avait des petits oiseaux sur la mangeoire juste à côté du portique.
Et ils se sont envolés.

C’est à ce moment là que la vérité nous a frappés de plein fouet, shbam, purée mais oui mais bien sûûûr ! Comme un seul homme, on a eu cette épiphanie, Cousine#1 et moi (Cousine#2 était trop petite pour avoir des épiphanies, alors elle se contentait de nous suivre et d’être d’accord) :
Il faut qu’on devienne des oiseaux !

Sur le coup, ça nous a semblé être une putain de bonne idée, ça vit d’air pur et d’eau fraîcheuh l’oiseau, c’est la solution ultime à tous nos problèmes. Bon oui, on n’avait pas vraiment de problèmes, c’est vrai, mais d’un autre côté, pourquoi attendre d’en avoir ?

On n’avait que six ou sept ans à l’époque, mais justement, c’est l’âge où tout est possible. D’ailleurs, c’est aussi pour ça qu’on y a cru. Il y a bien un gros monsieur qui distribue des cadeaux sur son traîneau magique tiré par des rennes volants, une petite souris qui échange les dents mortes contre de la thune, et à Pâques, les cloches viennent en volant pour cacher du chocolat dans le jardin.
C’était donc tout à fait possible de se transformer en zozios comme par magie, juste parce qu’on le voulait.

Le problème, c’est qu’on s’est très vite rendu compte que le vouloir, ça ne serait pas suffisant. Il fallait le mériter, ça n’allait pas nous arriver comme ça.
Ce qui est cool quand on est petit, c’est que les solutions à nos problèmes de bambins nous apparaissent toujours assez facilement, c’est évident, tellement logique, et magnifiquement simple !

On veut devenir des oiseaux ?
Ben c’est facile, on n’a qu’à se nourrir au maximum avec les graines de la mangeoire ! Ca marche pour les oiseaux, s’ils en mangent, c’est pour rester transformés, duh !

C’est comme ça que pendant deux ou trois jours on a mangé tout ce qu’on a pu de graines pour moineaux.
On faisait bien attention à ce que nos grand-parents ne nous grillent pas, on savait que s’ils comprenaient notre plan brillantissime, ils essaieraient de nous en empêcher, parce que leur seul but c’était de nous retenir prisonniers, mais ils seraient bien attrapés quand ils nous verraient nous envoler, niark niark niark.

Mais la dure loi de la vie nous a vite rattrapés.
Au début on pensait que si ça ne marchait pas, c’est parce qu’on mangeait pas les bonnes graines, le secret de la métamorphose était enfoui dans quelques spécimens spéciaux, qu’on essayait de repérer (et c’est pas facile d’essayer de différencier des graines de millet, fallait qu’on soit vraiment motivés !).
Et petit à petit, on s’est lassés, ou on a compris qu’on ne se transformerait pas en oiseaux en mangeant leurs graines, tout ça c’est que des mensonges, et on a recommencé à jouer à Cosmocats et aux Trois Mousquetaires.

Avec quand même un petit goût amer dans la bouche.

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Les Pains aux Raisins (4/4)

Le dernier jour au lieu d’aller nager, P’pa et M’man sont restés pour passer un peu de temps avec moi, le fruit de leurs entrailles, qu’ils avaient délaissé pendant deux semaines, bande de monstres.

Pour sceller ces belles retrouvailles, ils ont décidé qu’on allait faire… des pâtés. Moi j’aimais bien ça, les pâtés, même si j’étais une grosse quiche en travaux de terrassement. Je mettais toujours trop d’eau, et le sable restait collé au seau, ou en tombait en faisant sprotch.
Mais j’étais trop jeune pour voir plus loin que le bout de mon nez (j’ai bien changé, hein !), et mon esprit s’est arrêté sur “pâtés : cool !”.

Papaprocellus a commencé à creuser, et ô surprise, il a déterré un pain aux raisins.
J’ai tout de suite su que tout était perdu.

Et comme dans les films, j’ai compris que j’avais été joué, et que depuis le début toutes les forces de l’univers agissaient de concert pour me conduire à ma perte.
Même l’histoire de l’humanité était dans le coup. Pendant des millénaires, nos ancêtres ont été des nomades heureux, jusqu’à ce que ce con d’homo sapiens décide que ça serait tellement plus cool d’être propriétaire terrien et sédentaire. Et la tradition s’est transmise, étoffée, alourdie, pour finalement aboutir à mes parents, qui n’ont rien trouvé de mieux que de s’installer sur le même mètre carré de plage tous les jours pendant plus de deux semaines.

Alors je les ai regardés, impuissant et pétrifié, pendant qu’ils creusaient partout autour d’eux, et qu’ils sortaient du sable pain aux raisins sur pain aux raisins sur pain aux raisins.

Et depuis vingt ans, à chaque fois qu’on se retrouve en famille, ma mère trouve le moyen de ressortir cette histoire, en insistant bien sur comment j’étais trop un roublard de pousser le vice jusqu’à me mettre des miettes sur la figure pour faire croire que j’avais mangé.
À chaque fois je rigole avec tout le monde, et je détourne savamment l’attention sur Cousine, en leur rappelant que elle c’est pire, elle avait jeté sa viande sous la table pour faire croire qu’elle avait fini son assiette, ruse qui avait bien tenu cinquante secondes, comme quoi élaborer un plan machiavélique ça n’est pas donné à tout le monde.

Par contre, le jour où le paratonnerre Cousine ne fonctionnera plus, je serai obligé de tous les tuer.

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Les Pains aux Raisins (3/4)

Je crois que c’est la première fois où je suis parti en vacances avec mes parents.
Tous les autres étés (quand même, ça fait trois !), pendant qu’ils partaient aux Seychelles ou au Mexique ou à Bali, moi je me retrouvais à passer un mois avec mes grand-parents, à regarder l’herbe pousser en Sologne ou la pluie tomber sur les plages du Pays Royannais.
Mais à quatre ans, on a l’âge de prendre l’avion pour aller en Grèce, ouais, trop cool, ouais, ouais, ouais !

J’étais tellement un grand garçon responsable que quand tous les passagers, le pilote et le copilote ont eu une intoxication alimentaire parce qu’ils avaient choisi le poisson, c’est à moi qu’on a demandé de faire atterrir l’avion.

Non, je déconne hein.
En fait, j’étais juste assez responsable (à l’inverse de mes parents, faut croire) pour qu’on me laisse tous les après-midi une petite heure sur la plage, avec une espèce de gros pain aux raisins tout sec pour m’occuper, pendant que les grandes personnes allaient faire de la plongée au large. Ou alors, vu qu’un an plus tard le divorce était prononcé, ils essayaient de se noyer réciproquement, faudra que je pense à me renseigner.

En attendant, tous les jours en revenant de sa baignade, Mamanprocellus sortait de l’eau au ralenti, lançait un petit rire cristallin en se secouant les cheveux, à droite, et puis à gauche. Dans sa lancée, toute contente de voir que j’avais bien mangé, elle me prenait dans ses bras, toujours au ralenti, et elle m’embrassait en m’essuyant les miettes que j’avais sur toute la figure, parce que forcément je mangeais comme un porc.
Forcément.

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Les Pains aux Raisins (2/4)

Le problème de Mamanprocellus (enfin, un de ses problèmes, parce que bon, voilà quoi), c’est que comme toutes les anorexiques, elle aimait bien la nourriture. L’acheter, la préparer, la toucher et lui faire délicatement l’amour, glop glop, mais la manger, pas glop.
Du coup, il fallait bien que quelqu’un la mange, toute cette bouffe qui la faisait mouiller dans sa culotte. Et quand je suis né, tout petit et sans défenses, être chétif qui n’avait même pas demandé à venir au monde, c’est moi qui m’y suis collé.

Ah, si seulement j’étais né grand et fort et doué de parole, comme Papaprocellus, j’aurais pu faire pareil que lui, critiquer ce qu’elle venait de préparer, et avoir moi aussi le bonheur de voir la poêle partir direct au vide-ordures (Mamanprocellus, la modération faite femme), mais on me portait à bout de bras et on me nourrissait au biberon, ce qui limitait pas mal mon champ d’action.

Mais déjà à cette époque, j’étais plein de ressources, alors pour éviter de devenir un de ces bébés obèses qui ont toujours l’air d’avoir une balle de ping-pong dans chaque joue et de porter cinq ou six pulls sous leur layette, j’avais un truc infaillible : top modèle avant l’heure, je vomissais tous mes biberons (pas dans les toilettes hein, je faisais ça sur place, c’est moins avilissant).

Et puis j’ai eu quatre ans.

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Les Pains aux Raisins (1/4)

Quand j’étais petit, j’étais anorexique.

Enfin non, c’était pas moi, c’était plutôt Mamanprocellus.
Elle faisait quinze kilos toute mouillée et ne se nourrissait que de… euh, bah rien en fait. Un grand bol d’air, comme disait ma nourrice qui était tellement méchante avec moi que la fois où je m’étais éclaté la gueule dans les graviers, skriiiatshhhhh ! elle m’avait grondé très fort, et après quand elle avait mis le truc qui pique sur les blessures (ça fait saigner très fort, le gravier), elle m’avait dit que c’était bien fait, et que si ça piquait, alors j’étais une mauviette.

Je sais, c’est dur, mais comme toutes les belles histoires, il faut un début poignant, plein du récit larmoyant d’une enfance si malheureuse qu’en comparaison, la petite marchande d’allumettes a l’air d’une gosse pourrie gâtée.

Enfin en ce qui concerne Nourrice, j’ai appris il y a pas longtemps que son mari était mort dans un accident de voiture, ou d’un cancer, enfin un truc dans le genre, et sa fille l’a à moitié ruinée quand elle a été embrigadée dans une secte qui l’a emmenée au Mexique et depuis elle n’a plus aucune nouvelle, alors je me considère comme vengé.

Fallait pas me traiter de mauviette alors que les Parques sont de mon côté.
Enfin, ça c’est ce que je croyais.
Les salopes, oui.

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Mon père, ce héros

La semaine dernière, j’ai reçu un coup de fil de Papaprocellus, auquel je n’ai bien entendu pas répondu. C’est un principe, ne jamais décrocher quand le téléphone sonne.

Il a laissé un message, parce qu’il avait quelque chose à me demander. C’est curieux, parce que contrairement à Mamanprocellus, Papaprocellus ne me demande jamais rien, lui son truc c’est de me faire des reproches.
Mais pas cette fois-ci ! Ouaaah…

Non, cette fois-ci, il me disait : “Oui c’est moi. Tu peux me rappeler, j’ai des problèmes avec mon ordinateur. Allez, bisous” (c’est moins formel).
C’est normal qu’il me demande ça, c’est bien connu, après de brillantes études informatiques et un glorieux stage de fin d’études chez Microsoft qui ne m’a rien apporté (tu m’étonnes), j’ai entamé une longue ascension au sein d’Apple, où je viens de terminer le développement de OS-X Leopard, je sais pas si vous en avez entendu parler, mais je crois que ça va plaire aux jeunes.

Non mais franchement !
J’ai une gueule à savoir réparer les ordinateurs ?
Ca m’a pris vingt-quatre heures de paramétrages de Vista juste pour arriver à faire de Firefox le navigateur par défaut !
Un jour j’ai eu une grosse frayeur à Happy Time parce qu’il ne se passait rien quand j’appuyais sur les touches, à moi ! au secours !, et c’est finalement une collègue qui m’a dépanné, en reconnectant le clavier.

Et c’est vers moi qu’il se tourne pour résoudre ses problèmes ? Au fou !

Mais bon, j’ai un coeur d’or, c’est ce qui me vous perdra.
Vendredi dernier, je rappelle, pour voir ce que je peux faire.
Il ne décroche pas, il ne rappelle pas.

Samedi, je rappelle. Rebelote, décroche pas, rappelle pas.

Et puis dimanche dernier, je reçois un coup de fil d’une amica de Papaprocellus que je ne vois quasiment jamais. Fidèle à mes principes, j’ai pas décroché, alors message :

- Si, David, c’est Amica ! Oun a acheté en nouvel orrrdinateur, et qué c’est Vista, et oun a des prrroblèmes, et ton papa il dit qué tou peux nous aider. Qué lé prrroblème c’est qué ça bloque quand oun veut réserrrver un billet en ligne, tou crrrois qué tou peux mé rrrappeler pour mé dirrre cé qu’il faut faire ?

Ah ben voilà, c’est ça le problème d’ordinateur, c’était pour dépanner une pote !
Du coup j’ai rappelé Amica (en choisissant bien mon moment, je suis tombé directement sur son répondeur), pour lui expliquer qu’on l’avait mal renseignée, et que je ne suis pas une hotline.
Et je n’ai pas rappelé Papaprocellus, parce que je viens de parler à “son problème” auquel je ne peux rien, et bon, je suis gentil, mais je n’apprécie pas qu’on me renvoie ses copains désespérés.
Alors je marque ma désapprobation par un silence fâché, na.

Et jeudi, pendant qu’on fêtait nos morts, un nouveau coup de théâtre est venu frapper cette déjà bien sombre affaire. Ah ça oui, bien sombre, c’t'affaire…
J’étais en plein boulot dans un Happy Time noir de monde en train de lire Cujo, bien planqué dans un Happy Time noir de monde, quand Papaprocellus m’a rappelé (oui je sais, c’est plein de rebondissements cette histoire, mais où va-t-il chercher tout ça ?). Bla bla, message :

- Oui, c’est moi, je me demandais si tu travaillais aujourd’hui, comme tu ne décroches pas j’imagine que oui… Enfin, j’espère… Bon bah tu peux me rappeler quand tu veux, bisous.

Et comme il allait raccrocher, il se reprend. Le ton se durcit (si si, encore) :

- Ah oui, et grâce à tes conseils avisés j’ai réparé mon ordinateur hein. C’était l’alimentation. Voilà. Bisous.

Tût, tût.

Moi je dis, parfois j’ai du mal à comprendre cette famille qui m’entoure, pourquoi ils m’en veulent, ce que je leur ai fait…
Et puis rapidement, je me rappelle que je m’en fous, et je me remets à lire Cujo, mais c’est que le début, pour le moment ça fait pas peur, mais ça ne devrait pas tarder (et sinon quand j’aurai fini, si quelqu’un veut m’offrir une DS, je suis d’accord).

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Un message de Mamanprocellus

Parce qu’il n’y a qu’une mère pour décrire son fiston avec des termes aussi criants de vérité.

Ouaip.

Et je lui ai même pas soufflé.

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Bon appétit

Ce soir, je reçois une star à dîner, en la personne de Mamanprocellus.
Fraîchement revenue de vacances, elle veut revoir son fiston, qui lui a beaucoup manqué pendant touuute cette semaine.

Pour faire honneur à cette invitée de marque, je vais préparer… euh… je vais préparer quoi au juste ? Parce que le problème de Mamanprocellus, c’est qu’elle n’aime rien.
Mais alors, vraiment rien hein.
Une salade de concombres ? Elle aime pas.
Une pizza ? Elle aime pas.
Une petite salade au Boursin comme le beau monsieur à la télé nous a appris à faire ? Elle aime pas.
Du poulet ? Elle aime, mais elle vient d’en manger pendant une semaine à tous les repas parce qu’elle aimait pas le reste, alors ce soir, non.

Et je vois pas pourquoi je me casse la tête, de toute façon elle va me vider la bouteille de Caïpi à l’apéritif et se ruer sur les gâteaux secs “pour éponger”, et ça va lui couper l’appétit.
Mamanprocellus, c’est toujours un plaisir de lui faire à manger.

Mais j’aime les défis, je vais trouver un truc qu’elle aimera !
À moi les Supertoinette, Marmiton et autres !
Finalement, c’est avec une bonne recette de Sophie que j’ai trouvé la solution : je vais faire un cake !
Elle aimera. Et puis si elle aime pas, elle aura qu’à être polie. D’abord.

C’est comme ça que j’ai passé mon après-midi à découper des olives en petits morceaux, peser de la farine, battre des oeufs alors qu’ils ne m’avaient rien fait, et courir à Monop’ pour acheter des dés de jambon, parce que bon, je vais pas non plus me faire chier à le découper moi-même.
Et après des heures et des heures d’un labeur acharné, j’avais fièrement réussi un maguenifique cake au jambon et aux olives.
Tadaaaah !

Plus qu’à ranger un peu, refaire mon brushing et repasser la nappe, et me voilà fin prêt à recevoir mon invitée.

À l’heure H, Mamanprocellus sonne à la porte.

- Bonsoir mon petit poussinet chéri ! Ca va ? Mmshmack, shmack !
Allez, on y va ? Je t’invite au restaurant !

- …

Alors très prochainement chez Procellus, grande dégustation de cake jambon olives.
Venez nombreux.
S’il vous plaît.

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Saint David et le dragon


Vendredi, j’ai reçu un coup de fil d’une Mamanprocellus catastrophée, parce que le chargeur de son portable (l’ordinateur) ne marchait plus, et la pauvre machine était en train de se vider de son courant sans qu’elle puisse rien faire pour stopper l’hémorragie. À part l’éteindre.

En bon fils que je suis, je lui ai expliqué pour la rue Montgallet, et tous les Chinois qui se feraient un plaisir de lui vendre un nouveau chargeur pour trois fois rien ou presque.
Vendredi soir, nouveau coup de fil, elle était toute contente yipeeeyeah, elle sortait de la boutique avec un nouveau chargeur, maintenant elle a plus besoin de rien, sa vie est complète, elle pourrait mourir à cet instant elle serait heureuse. Elle est comme ça, Mamanprocellus.

Et puis samedi matin, retournement de situation, elle me retéléphone recatastrophée, parce que le chargeur ne marchait toujours pas, l’ordinateur était peut-être en train de vivre ses derniers instants, à ne plus pouvoir recevoir de courant. C’est con, la vie.

Je lui ai expliqué que ça venait donc sûrement du portable, vu qu’elle avait bien machiné le chargeur tout comme il faut, en le mettant sur le bon voltage et en mettant le bon adaptateur qui rentrait dans le trou de l’ordinateur, et que la solution c’était de le rapporter à Montgallet pour qu’ils le réparent.

À ce moment, le démon prend possession du corps de ma mère.
J’imagine ses yeux révulsés et sa tête qui tourne à 360 degrés, pendant qu’elle se met à hurler dans ma pauvre oreille que c’est pas possib’, elle va annuler sa sortie avec sa copine, et aussi ses vacances, et bordel de merde !!!

Sur le coup, forcément hein, je sais pas trop quoi répondre, un peu dépassé par l’ampleur que vient de prendre l’incident. Ma mère ne chatte pas, ne lit ou ne tient pas de blog, elle se sert principalement de l’ordinateur pour jouer au solitaire et regarder la circulation le matin avant de partir.
Mais on dirait qu’elle vient de perdre une jambe.

Alors je lui fais part de mon sentiment :

- Bah tu fais ce que tu veux hein, mais tu trouves pas ça un peu con comme réaction ?

Avec ces mots magiques, je viens de libérer les puissances enfouies de l’Enfer maternel.
Elle repart de plus belle, si ça se trouve j’ai même plus besoin du téléphone pour l’entendre, maintenant.
En gros, elle me reproche de ne pas avoir proposé d’y aller à sa place.
Ben tiens !

S’ensuit une engueulade qui aura sûrement une bonne place dans les annales des engueulades de la famille, où il est question de chantage, d’ingratitude, d’hôpital, et qui a bien failli conduire à une destruction totale de l’univers.
Elle est aussi comme ça, Mamanprocellus.

Ma position, à laquelle je m’accroche coûte que coûte, tel le roseau dans la tempête, c’est que si elle a besoin d’un truc, le plus simple c’est encore de le demander, plutôt que de m’engueuler parce que je ne le propose pas.
Sa position, c’est que je suis un fils indigne, parce que l’oblige à mendier.
(Imaginer ma mère une main serrée sur le coeur, le visage déformé par la colère)

Finalement, de guerre lasse, je suis allé la voir ce matin, pour apporter la chose à Montgallet.
Je regarde quand même ce qui cloche, on sait jamais.

Elle regardait ce que je faisais par dessus mon épaule.
C’est comme ça que j’ai pu lui montrer que sur l’adaptateur chargeur / ordi, le petit plus se branchait avec l’autre petit plus, pas avec le petit moins.
La diode verte de la charge de batterie s’est allumée, et Mamanprocellus s’est réfugiée loin sous terre, jusqu’aux tréfonds de l’Enfer dont on n’aurait jamais dû la laisser sortir.

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Ne regarde pas. Ni en avant, ni en arrière.


À gauche, ma grand-mère, trente-sept ans, à droite, ma mère, neuf ans.

Tout va bien, on fait bronzette tranquille en Espagne, merci le Front Populaire pour les congés payés.

Évidemment, Mamanprocellus fait un peu la gueule, mais c’est juste parce qu’elle a le soleil dans les yeux, elle n’a pas la chance d’avoir des jolies nunettes comme môman.

Elles s’en font pas, toutes les deux, elles claquent la pose sur le matelas pneumatique que Pépéprocellus a dû gonfler avant d’aller prendre la photo, pour que quarante-quatre ans plus tard David puisse tomber dessus. Bon bien sûr, personne se doute qu’un jour quelqu’un ira scanner la photo et la mettre sur son blog, déjà s’ils la font développer ça sera pas mal.

Et puis personne ne pense à dans quarante-quatre ans, c’est trop vieux, c’est trop loin, on a le temps de voir venir !

Méméprocellus est contente. Elle est fière de sa petite famille, son beau mari, ses beaux enfants. Elle a encore le temps de faire plein de trucs de femme de l’époque, mais dont je n’ai aucune idée (aller épier chez les voisins pour prouver que Samantha est une sorcière ?).
De son côté, Mamanprocellus est une petite fille espiègle, qui aime bien qu’on la prenne en photo avec sa maman, qui tape sur les garçons avec sa copine Sylvie, et peut-être même qu’un jour elle sera institutrice ou star de cinéma, elle sait pas elle hésite, en tout cas ça sera un truc où elle pourra continuer à taper sur les garçons et jouer avec ses copines et bien s’amuser dans la vie.

Elle sait pas qu’en fait les garçons vont tellement se venger qu’elle finira par ne plus oser voir personne, qu’elle ne sera jamais institutrice ou star de cinéma ni même heureuse dans la vie.
Méméprocellus non plus, elle ne sait pas que dans quarante-quatre ans, sa fille la détestera, son fils sera mort, et qu’elle passera ses journées à faire sous elle, baver, avoir de la purée dans la tête et attendre d’y passer en jouant au rami -parce que ouais, moi aussi si je devais mourir quand je mourrai, ça sera à cause du rami.

Et moi aussi pour l’instant, je joue avec les garçons (sans leur taper dessus), un jour j’aurai un métier qui me plaît, et je serai heureux dans la vie et après quand je serai plus vieux je pourrai mater chez les voisins pour prouver que Samantha est une sorcière.

Et après, ça sera à mon tour de pleurer ma vie ratée, faire sous moi et baver en attendant de crever.
Mais ça on n’y pense pas, pas encore.

Procellus, ou le plaisir de vieillir. Oh oui alors.

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Elles sont toutes comme ça les mamans, ou j’ai juste pas de chance ?

- Allô ?

- Oui bonjour c’est maman !

- Ah oui bonjour, mais là je suis désolé, j’ai grave trop pas le temps, je suis super en retard, quand t’as appelé, j’avais la main sur la poignée…

- Oui oui, je reste pas longtemps, je voulais juste te dire que blablablablabla blabla blablablabla…

- Euh, oui mais là je dois…

- … bla bla blablabla. Blablabla bla blablabla…

- Mais j…

- …blablablabla blablabla bla bla bla… Mais je veux pas te retarder, tu commences à quelle heure ?

- Ben… midi, et il est, ho ho, 11h40, alors je vais te laisser hein…

- Oui oui, et blablabla blablabla bla, et tu te rends compte, Coupine m’a encore appelée, et elle m’a encore tenu la jambe pendant une heure à me raconter ses conneries, et je disais qu’il fallait que je raccroche, elle est vraiment d’un sans-gêne !

- …

- Bon allez je te laisse, il faut que j’aille me préparer, au revoir !

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Je n’ai pas changé…

Mamanprocellus est toujours à fond les bananes dans sa folie du “foutons le passé à la poubelle“, et maintenant on passe aux choses sérieuses, pour faire de la place dans les placards, on jette les albums photos.
Du coup, je me suis proposé de sauver ce qui est encore sauvable, et je me retrouve à scanner toutes les photos de tous les albums, et elle est quand même assez généreuse sur la pellicule, j’ai déjà fait trois albums sur un seul voyage, et c’est pas fini.
C’est chouette, parce qu’avec Happy Time, j’avais encore un peu de temps libre, maintenant, au moins, je suis tranquille.

Et en scannant, je suis tombé là dessus :

En voyant ça je me dis que quand même, j’étais trop fait pour être mannequin :

- des ravissants cheveux blonds qui encadrent un visage d’ange;

- le ballon dans les mains, pour montrer à quel point je suis sportif, et qu’avec tout ce sport que j’ai fait depuis ma plus tendre enfance, mon corps d’athlète est dessiné à la perfection;

- le t-shirt Tintin et Milou, comme ça on voit que je pars dans la vie avec un solide bagage culturel;

- le regard dans le vague, digne des plus grands, qui me donne l’air concentré et profond et songeur;

- la gueule d’ange (oui, encore, mais je suis quand même très beau);

- le demi-sourire (non je fais pas la gueule), qui en dit long mais sans vraiment le dire.

Bon, voilà, mais c’est quand même pas mal, à l’époque j’avais seulement quatre ans, donc ça fait vingt-et-un ans que tout ça mûrit, et parfois, j’aimerais bien être à votre place pour avoir le bonheur de me découvrir, bande de veinards.

Procellus, ou je m’aime. Moi.

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Seul contre tous

Ce soir, j’étais chez Papaprocellus, à me plaindre de ce que mes poches étaient déchirées. À une époque, j’aurais sûrement essayé de pleurnicher pour l’attendrir, que c’est l’hiver, que j’ai des trous dans mon blouson, que je risque de mourir comme la petite marchande d’allumettes, ouin, mais j’ai fini par comprendre que rien ne peut fissurer le coffre fort de Papaprocellus.

Alors j’ai décidé de me prendre en main, et je lui ai plutôt demandé vers quel commerçant il faut se tourner pour faire réparer la doublure de ma poche.
Belle-maman est arrivée elle aussi, et ils se sont tous les deux penchés sur mon blouson pour voir l’étendue des dégâts.

Et le verdict est tombé :

- Bah, c’est la doublure, sur du cuir… Il te faut une grosse aiguille, et tu fais ça toi-même !

Comme Ingrid me l’a appris, je jette la tête en arrière, je plisse les yeux et j’éclate de rire, en réponse à cette bonne blague.
Et je me reprends.

- Non mais sérieusement ? Faut aller voir qui ?

La même réponse, mais cette fois-ci, belle-maman met la main dans la poche et plie le tissu de la doublure, pour me montrer comment coudre en fermant le trou.
Doucement, le voile se lève, et je comprends qu’ils ne plaisantent pas. Je dois le faire tout seul.

Mais c’est pas possible !
Et le cordonnier ? Et je sais pas moi, la costumière, y’a pas quelqu’un dont c’est le métier de réparer les trous dans les poches ?

J’étais mortifié, cloué sur place.
Mais dans quel monde on vit ? Les gens veulent plus bosser, ou quoi ?

J’ai bien cru que j’allais devoir me mettre à coudre, moi qui ai déjà du mal à utiliser une fermeture éclair sans la casser, mais finalement, devant mon air atterré, ou pour essayer de me faire bouger du milieu du salon où j’étais encore scotché, belle-maman a gentiment proposé de me le faire “la prochaine fois que je viendrai dîner”.

On n’a rien sans rien.

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