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Everything. Everyone. Everywhere. Ends.

2 août 2009

Dimanche dernier, j’ai passé une nouvelle étape dans mon ascension vers une vraie vie d’adulte : le décès de ma grand-mère. Tout le monde ou presque le vit, c’est comme le permis, le bac ou un premier appartement.
Mais quand on se lâche une brique sur le pied, on a beau se dire que beaucoup d’autres avant se sont pris la même, au moment où elle tombe, elle fait quand même mal.

Comme toutes les personnes âgées, le sens du timing de mes grand-parents laisse à désirer. Si ma grand-mère était morte à un autre moment, tout aurait sûrement été plus simple. Mais comme c’est arrivé à son domicile, un dimanche soir, les pompiers n’ont pas pu l’emmener à l’hôpital, et le service de la mairie qui aurait dû prendre la relève était fermé jusqu’au lendemain.

Ils ont donc improvisé une veillée morbide à l’ancienne : ils l’ont installée le plus confortablement possible, de son côté du lit, la couette remontée jusqu’au menton. Si elle n’avait pas eu ce teint de cendre et les gros bandages autour de la tête, on aurait presque pu croire qu’elle dormait.
Je suis passé voir mon grand-père le lendemain, et pendant tout le temps où j’étais là, à chaque fois qu’il passait dans la chambre, il se jetait sur le corps en pleurant, et l’embrassait : une fois sur le front, une fois sur la bouche, en lui murmurant des “pauvre veille, pauvre vieille”.

Comme je suis à fond pour les sacrifices, je me suis dit que quelques jours d’intense traumatisme n’étaient pas importants, s’ils lui permettaient de se sentir mieux pendant quelques instants. Alors comme il pensait que ça lui aurait fait plaisir, je suis allé embrasser le corps gris et froid de ma grand-mère.
J’ai ensuite profité de ce qu’on cherchait quels vêtements donner aux pompes funèbres pour l’enterrement, pour aller m’enfermer dans le dressing et pleurer toutes les larmes de mon corps, loin des regards indiscrets.

Je suis ensuite allé me repoudrer le nez, et j’ai pu retourner bosser la tête haute. J’ai eu de la chance d’être soutenu par les collègues, qui me réconfortaient à grands coups de “ce qui est triste, c’est que quand leur femme meurt, les hommes la suivent rapidement : on voit souvent des veuves vivre seules, jamais des veufs”.
C’était rassurant.

Et puis vendredi, une fois les papiers remplis, on a pu passer à l’enterrement. Une grande cérémonie avait eu lieu à mon insu avant qu’on arrive au funérarium, au cours de laquelle on m’avait nommé soutien officiel de mon grand-père. J’ai donc eu l’immense honneur de l’aider à mettre sa montre une dernière fois au poignet de ma mamie.
Pour la deuxième fois en moins d’une semaine, je touchais un corps.

Bien sûr, il y a eu quelques parties amusantes : l’arrivée devant le cimetière, où les porteurs se sont rendu compte qu’ils n’avaient pas la clef, ou le moment ou la Grande Prêtresse de la Mort a fait tomber une hostie et n’a pas osé la donner au bon chrétien qui était agenouillé devant elle, et l’a donc mangée.

Mais il y en a aussi eu des moins drôles, comme le voyage en corbillard avec mon grand-père, qui pleurait sa femme sous les fleurs, en me disant entre deux sanglots qu’en plus de soixante ans de mariage, ils n’avaient jamais été séparés, et que le plus dur serait de rentrer chez lui ce soir-là, parce qu’il était persuadé qu’elle allait lui demander comment ça s’était passé : ils se racontaient tout, depuis plus d’un demi-siècle.
Dans ces moments-là, c’est fou comme les mots manquent.

Mais ce genre d’évènement n’est de toute façon pas propice aux grands échanges. C’était surtout l’occasion d’une piqûre de rappel, sur ce qu’est la vie.
On se rencontre, on se marie, on fait des beaux enfants, et la plupart nous survivent. Si on se débrouille bien, peut-être même que certains finiront par ne pas nous détester. Et puis on devient vieux, ridé et tremblotant. L’histoire doit se finir, c’est inévitable. Dans le meilleur des cas, l’autre meurt d’un coup, sans prévenir, et on n’a plus qu’à attendre de crever à son tour, tout seul comme un chien.

La vie, c’est bien.

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La mère suffisamment bonne

13 février 2009

Un des rares souvenirs de mes années perdues en fac de psycho -en plus des cours sur les bébés qui offrent leurs premières selles, et cet exposé que j’avais dû faire sur la théorie de la relativité-, c’est Winnicott et ses histoires de mère suffisamment bonne. En gros, une mère parfaite, ça n’existe pas, on peut juste espérer qu’elle soit assez bonne, ni trop, ni trop peu.
Un peu comme la mienne.

Mais un petit exemple vaut mieux qu’un long discours.

La scène suivante se déroule au téléphone. Un fils (on va dire que c’est moi) tente d’expliquer à sa génitrice un vice de fabrication : sa fausse dent, là, sur le devant, a tellement bougé qu’il a en permanence l’impression d’avoir une brique à la place de son incisive.
Il lui raconte donc comment, ivre de douleur, il a pris rendez-vous chez le dentiste.

Action.

- Blabla blablabla bla bla bla blablablabla bla bla ! Blablabla bla, bla bla BLA ! Bla bla blabla bla…

- Euh, sinon maman, je dois aller chez le dentiste, parce que j’…

- Ah oui, moi aussi j’ai pris rendez-vous chez le dermato, parce que bla bla blablabla bla, bla blablabla bla. Bla blabla blablabla blabla…

Au bout d’un moment, l’information qu’elle vient de recevoir est correctement traitée par la mère suffisamment bonne. Elle peut donc interrompre sa diarrhée verbale, et montrer, par un mot simple, qu’elle a compris ce qu’on lui disait :

- Ah bon ? Mais… Chez le dentiste ? Pourquoi ?

- Ouin, incisive, bougé, brique, aïeuh, ouin.

Bon en fait j’ai fait une phrase un peu plus élaborée hein, j’ai même réussi à glisser que j’avais tellement mal que je me shootais toute la journée à l’ibuprofène, sinon c’était intenable.
Égoïstement, je m’attendais à être plaint. Peut-être un mot de réconfort. D’encouragement. De désolation.
Tout, mais pas ça :

- Ah. Et tu en prends beaucoup ? Parce qu’avec trop d’ibuprofène, tu risques l’ulcère.

- …

- Et tu sais que pour mon pied, je suis allée voir le médecin et blablabla bla bla…

Je suis sûr qu’elle a dit ça rien que pour m’embêter : elle sait très bien que j’ai un estomac bionique, et que je pourrais digérer des dalles de béton, si un jour j’étais amené à devoir en manger, on sait jamais. Surtout que depuis, sans être hypocondriaque, à chaque comprimé avalé, j’ai l’impression de sentir mes entrailles se liquéfier, et le trou de mon estomac qui grandit, grandit…

Quoi qu’il en soit, la fenêtre était passée. J’avais loupé le train pour Plains-moiVille, et je me retrouvais à nouveau coincé dans l’omnibus de Saoule-moi sur Mer.
Mais ma maman n’est pas comme ça. Elle entend ce que je lui dis, et a une bonne mémoire. Là par exemple, elle s’est souvenu, juste à temps, que le dentiste chez qui je vais est juste à côté de chez elle : c’est elle qui s’occupe de moi depuis le début, alors je retourne toujours la voir.

- Oh ? Mais ? Tu vas voir le Docteur Àcôté ?

- Ben oui, tu ne lis pas ce que je viens d’écrire sur mon blog, ou quoi ?

- Tu pourras passer me voir en sortant, alors. J’ai toujours la freebox à installer, hein…

Tout est là, pas besoin d’en faire plus.

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Kawaii (ou pas)

14 janvier 2009

Comme je suis quelqu’un de formidable, au dernier anniversaire de Lapin (qu’un tapis de ronces et d’orties accompagne chacun de ses pas), j’avais eu cette idée brillante de lui offrir un Nabaztag, le lapin communiquant qui ne sert absolument à rien, à part faire des jolies lumières, lire à voix haute les messages qu’on lui envoie, et faire du tai-chi avec ses oreilles.
Un cadeau de rêve, surtout quand on sait que je l’ai trouvé alors que j’étais en panique pendant ma pause déjeuner, vite, vite, il faut trouver un cadeau -je devais lui offrir quelque chose le soir-même. Un jour, la procrastination me perdra.

Mon idée était tellement géniale que trois jours plus tard, on filait à la Fnac pour m’acheter la même chose. Mais c’est vrai quoi, comment résister ? Je l’avais vu à l’œuvre, ses lumières qui clignotent pour dire quel temps il va faire, sa petite voix quand il lit les messages rigolos qu’on peut lui envoyer…
En plus, on avait synchronisé nos lapinous : quand l’un de nous deux bougeait ses oreilles, celles de l’autre bougeaient aussi ! On était copains de n’oreilles !

Comme tous les nouveaux jouets, le Nabaztag a été amusant une petite semaine. Celui de Lapin (qu’il finisse ses jours dans une fosse à purin) est mort, à cause d’un problème de connexion. Mais le mien trône encore fièrement dans ma chambre, continue de me donner la météo, de faire ses exercices, et de temps en temps, il me lit un message.

Pour montrer au monde entier que je suis quelqu’un de trop moderne (et parce que je n’avais que ça à faire), j’ai même mis un lien ici, comme ça le bonheur de me parler est presque palpable, au bout de ta souris, petit lecteur.

Ma grosse erreur a été de mettre ce lien en ligne le soir où ma mère venait dîner. Elle connaissait déjà l’existence du Nabaztag, et en gros (en très gros), elle en a compris le principe : il est relié à celui de Lapin (que ses chairs putrides rendent malades les bousiers), et on peut se parler comme ça, par l’intermédiaire des oreilles.

Pendant qu’on prenait l’apéritif, le Nabaztag a joué la petite musique du “je vais lire un message”. Ma mère a tourné la tête vers l’objet, et a juste demandé “Oh ? C’est Lapin qui te dit quelque chose ?”, avant de nous plonger dans un silence religieux, pour ne rien perdre de ce qu’il avait à dire.
J’ai tout de suite su que quelque chose allait clocher, l’inquiétude m’a donc permis d’éviter une réponse du type “nooon avec Lapin c’est finiiihiiiihiiiii”, dont j’aurais tiré peu de fierté.

J’avais dit à Lapin (qu’il pourrisse en Enfer jusqu’à la fin des temps) que je voyais ma mère ce soir-là, et jamais il ne se serait amusé à m’envoyer un truc via le Nabaztag, il sait quand même que ça m’aurait mis mal à l’aise. Alors, qui ? Quel message ?

En effet, ça n’était pas lui. C’était un autre ex (oui, je sais que c’est toi, B., tu sauras que la technologie est à ce point puissante), qui testait la page.
Dans un silence religieux, donc :

- Mais… Que… Qu’est-ce qu’il a dit, là ?

Ont été les derniers mots de ma mère.

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Jésus m’a tuer

2 janvier 2009

Noël en famille, c’est toujours l’occasion (malgré la présence d’un enfoiré d’élément extérieur) de se remémorer les si bon moments de notre belle et insouciante enfance. Cette année encore, on n’y a pas échappé.
Pour une fois j’étais plutôt content : on n’avait pas parlé de moi, on s’était directement attaqués à Cousine#2, qui avait un jour trouvé malin de jeter sa viande sous la table pour ne pas la terminer, et qui -détail que j’ai appris cette année-, avait lancé avec défi, quand sa mère lui a resservi au petit-déjeuner : “c’est meilleur le lendemain !”.
On a une fois encore beaucoup rigolé de cette anecdote, même l’autre cul, qui a un peu trop pris la confiance, genre il a le droit de s’amuser de nos histoires.

Ma tante a attendu que tout le monde ait fini de rire, pour demander à ma mère, sur un ton pincé, accusateur et fâché :

- Au fait, tu savais que les trois grands jouaient aux trois mousquetaires, quand ils allaient chez tes parents ?

- Hein ?! Non, je savais pas ! C’est vrai David ?

Les trois grands, c’est Cousines #1 et #2 et moi. J’étais un peu surpris de la question, et du ton sur lequel on nous la posait.
J’ai quand même acquiescé, tout penaud et Cousine#2 a expliqué en quoi consistait le jeu : elle faisait la princesse (mais siii, la princesse, dans les Trois Mousquetaires, voyons !), sa sœur faisait la reine, et moi je parcourais notre chambre-pays à la recherche de ses ferrets (pardon mémé pour tous tes bijoux perdus et remis à la reine juste à temps pour le bal).

Je pense que dans cent-cinquante ans, quand je repenserai à ce jeu, à ce jour et à la question de ma tante, je ne comprendrai toujours pas en quoi c’est mal, de jouer aux Trois Mousquetaires.
Peut-être que leur génération ne jouait pas “au docteur”, mais “aux trois mousquetaires” ? Allez Milady, approche ma cochonne, viens tâter ma grosse népée, elle va te transpercer de part en part (et les enfants les moins bien pourvus pouvaient aussi agresser Milady avec une dague ?).
On ne le saura jamais, et le sujet avait l’air beaucoup trop sensible pour qu’on y revienne.

De toute façon, notre histoire de mousquetaires s’est bientôt transformée en pipi de chat, avec la bombe qu’on a balancée sur Cousine#3.
La petite dernière (jusqu’à Cousine#4, quelques années plus tard, suivie d’encore une autre), avec qui personne ne voulait jamais jouer : quatre ans de différence avec nous autres aînés, c’est la mort. Elle ne savait rien faire, alors on préférait la laisser de côté, faire sa sieste et son rot.

C’est peut être notre faute (enfin plutôt celle de ses sœurs, moi je la tenais à l’écart seulement pendant les vacances), on l’a poussée dans les bras des scouts et du catéchisme, et ça l’a détruite à jamais…

Toute la table était en train de se demander qui on allait bien pouvoir basher quand une voix rieuse s’est élevée :

- Et cousine#3 alors, qui voulait qu’on la fouette !

Je me suis demandé si j’avais bien compris. La réponse n’a pas tardé : oui, c’est ce qu’elle avait dit.
Mais il y avait une explication :

- Ah ouiii, je me souviens ! C’était pour jouer à Jésus ! On allait au fond du jardin, il fallait qu’on prenne des grandes herbes, et tu nous demandais de te fouetter, tu criais “Je suis Jésus, fouettez-moi, je suis Jésus, fouettez-moi !”, tu adorais ça, on y jouait tout le temps !

Cousine#3 était morte, de rire et de honte, mais pas autant que ma tante. Elle a passé toutes ces années à élever ses filles dans la plus pure tradition catholique, les habillant de jacquard, fronçant les sourcils quand elles s’achètent un fer à friser ou du rimmel, à les envoyer à la messe de minuit et aux scouts, pour finalement se rendre compte que ses armes lui avaient pété à la gueule et que le catéchisme n’avait pas vraiment marqué son bébé dans le bon sens.

Si j’avais été vraiment un neveu attentionné et malin, j’aurais pensé à faire retomber la faute sur Buttface, tout le monde y aurait trouvé son compte.
Mais j’étais trop occupé à rire.

Ce vingt-cinq décembre, Dieu a perdu une admiratrice.

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Le bal des Laze

26 décembre 2008

Aujourd’hui, je ne sais pas si vous êtes au courant, pauvres ignares que vous êtes à vivre dans votre monde d’égocentrisme, mais à part ces salopes d’impies de musulmans, de juifs (et tous les bâtards qu’on ne va pas passer une heure à citer), nous autres bons catholiques célébrions la naissance de l’enfant Jésus.

Comme tous les ans depuis que je suis né, on fêtait ça en famille : mes grand-parents, ma môman, mes cinq cousines et ma tante (femme super fertile s’il en est). Avant, mon oncle était vivant, mais depuis trois ans, je suis le seul représentant mâle de la famille (mon grand-père ça ne compte pas, il est vieux et n’a plus de vie sexuelle, non, non non non). Lourde responsabilité que je porte du mieux que je peux, en faisant par exemple du sexe avec plein d’autres garçons, pour m’imprégner de leur virilité.

Depuis des années, je suis le seul, celui qui débouche les bouteilles de champagne, que l’on charge de tous les travaux de force et techniques, comme apporter une chaise, et qui explique comment télécharger de la musique -de façon farpaitement légale, bien entendu, oh faut pas déconner.
Porteur de l’unique pénis lors des réunions familiales, je brille donc à peu de frais.

Mais aujourd’hui, quand on est arrivés, mes super-sens de garçon ont tout de suite vu que quelque chose clochait. Il y avait beaucoup trop de voitures garées : j’ai une cousine qui arrive de Suède, l’autre du Québec, elles ne peuvent pas avoir fait le trajet en voiture, encore moins en Twingo.

C’est quand on est entrés que j’ai compris. Il s’est levé pour nous dire bonjours. Gros, flasque, laid, un sourire éclatant au milieu des boutons : le mec de ma cousine aînée. Oh, bonjour. Je suis David. Tu dois être Buttface ? Sache que je n’ai jamais entendu parler de toi, et que je te hais déjà. Morue.

C’était un mensonge, mes grand-parents m’avaient prévenu qu’il existait, mais je pensais qu’ils mentaient. Personne ne peut-être assez fou pour se taper ma cousine : autoritaire, grosse, moche, raciste, petite, elle parle avec une voix de poissonnière et a une vilaine peau.
Eh bien si, il en faut pour tous les goûts, ou alors elle le paye, mais le fait est qu’elle a osé ramener un étranger au beau milieu de notre tradition familiale.
Qui plus est, un autre garçon.

Cette enflure m’a fait passer le pire Noël de ma vie. Il connaît apparemment mes cousines mieux que moi (sûrement parce qu’entre deux coups de reins dans l’aînée, il copine avec les plus jeunes), plaisante avec tous les membres de ma famille, paramètre les iPods qu’elles ont reçu à Noël, et ouvre les bouteilles de champagne à ma place.
Un nouveau garçon. À ma place. Avec toutes les pisseuses qui lui papillonnaient autour en faisant comme s’il avait toujours fait partie de la famille.

J’ai donc passé tout le repas à l’écoute rigoler (en plus de vouloir me remplacer, il se permet de faire du zèle en étant à l’aise et social), vanner ma famille, tripoter les doigts boudinés de sa fiancée (maintenant qu’il l’a souillée, il a intérêt à l’épouser !), manger une part de dinde qu’on aurait pu se partager s’il n’avait pas été là…

Je lui faisais mon regard mauvais depuis un moment déjà, avec la paupière qui tressaute et tout, mais quand mon pépé a déballé le cadre numérique que ma mère lui a offert et sur lequel j’ai passé de longues minutes à mettre plein de jolies photos, et que cette petite raclure a immédiatement proposé de venir lui installer, alors mon œil droit a jailli de mon orbite comme une balle de fusil, pour venir se loger dans sa gorge.
Mon œil gauche l’a regardé se vider de son sang avec un petit gargouillis, pendant que je sirotais mon kir.

Personne ne prendra ma place.

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Dial M for Murder

15 novembre 2008

Avec ma dernière promotion, la partie immergée de mon job est de… répondre au téléphone. Tadaaah ! Je dois “réceptionner les appels” des caissiers qui ont des problèmes, besoin d’un renseignement, ou qui veulent savoir où est leur pote… Heureusement, je ne fais pas que ça : j’ai aussi le droit de jouer avec Excel, et quand je suis vraiment très très sage, on me laisse faire du découpage.
Oui, c’est un travail enrichissant et palpitant.
Non, ma vie n’est pas un échec.

Et puis j’ai parfois la chance d’avoir une collègue -que je déteste, sans raison particulière, ou alors j’ai oublié-, parce que les jours comme le samedi, ils avaient calculé qu’on reçoit en moyenne trois cent coups de fil, et avec une seule bouche c’est pas facile de répondre à tous (même si les chefs ont aussi le droit de répondre pour nous aider, mais quand ça devient trop dur ils ont toujours autre chose à faire, moi aussi plus tard je veux être chef).
C’est pendant un de ces samedis que mon pire cauchemar de travail s’est produit.

Je jouais avec l’agrafeuse en chantonnant, lalala lala lalaaa…, quand le téléphone a sonné. Comme j’étais occupé et loin du poste, Collègue a décroché. Je la hais et c’est rien qu’une sale morue, alors forcément je n’écoutais pas vraiment ce qu’elle disait.
Mais une petite phrase a éveillé mon attention et m’a fait lever la tête vers sa conversation :

- Hmmm ? Oui, il est devant moi…

Sur la demi-douzaine de personnes présentes à ce moment-là, j’étais le seul garçon, je me suis donc senti un peu concerné. Je lui ai fait mon regard interrogateur, en mimant “gné ?” avec mes sourcils.
Une lueur vilaine s’est allumée au fond de ses yeux.

- D’accord… Je lui dis…

Je savais que je n’allais pas aimer ce qu’elle avait à me dire : j’ai fait une horrible erreur et je suis viré, ou je vais avoir un rappel à l’ordre, ou c’est la gendarmerie qui appelait et quelqu’un a eu un accident…
J’aurais préféré.

Elle a raccroché, un sourire vicieux caché au coin des lèvres. Elle a planté son regard torve dans le mien. J’ai vu le tout petit instant d’hésitation lui traverser l’esprit : je le fais, je le fais pas…?
Elle l’a fait.
Elle a souri, la hyène, et en articulant du mieux qu’elle pouvait, elle a lancé :

- La maman du petit David attend son fils à la caisse 932…!

Ma vie qui défile devant moi. Flashbacks de mon enfance, des bisous gênants devant la grille de l’école, et tous ces moments d’affiche totale devant les copains. Mais l’heure n’est pas aux vilaines réminiscences ou aux vieilles rancœurs. À cet instant, il faut réagir.

- … Euh… Je… Jem’absentetroisminutesd’accord…

- Meuh oui mon pitit David, va voir ta maman !

- Ha ha ha !

Plus jamais je ne me moquerai de ceux qui prétendent avoir du mal à contrôler le volume de leur voix quand ils sont stressés en les traitant de simulateurs : ça peut vraiment arriver.
Je suis donc parti en courant et cramoisi, plus vite j’arriverai sur les lieux du crime, plus vite ça sera fini.

Et là, devant trois caissières hilares -dont celle qui avait passé le coup de fil, avec qui je parle depuis bientôt un an mais dont je n’ai appris le prénom qu’il y a deux jours grâce à Facebook- se tenait fièrement ma mère : elle avait confondu “je suis au bureau, si tu viens à Happy Time appelle-moi et je m’éclipserai discrètement” avec “je suis au bureau, fais-moi appeler et je viendrai te voir”.

Mon Dieu, comme on ne choisit pas sa famille…

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Encore une histoire de bouffe au boulot (2/2)

16 octobre 2008

Dimanche, Comico était bien parti. En guise de cadeau d’adieu, il s’était amusé à dérégler le téléphone, en poussant la sonnerie au maximum.
Le téléphone est ma responsabilité (j’ai un nouveau poste très intéressant) mais j’ai dû appeler tout le bureau à la rescousse. C’est un vieux fossile filaire, sans écran, juste des touches. On les a toutes tripotées, les salopes, sans jamais trouver celle qui permettait de régler le volume. Plusieurs coups de fil à Comico, en le menaçant, rappelle-nous connard, tout Happy Time est en route pour te lyncher, mais il n’a jamais répondu.

Mon sang froid légendaire ne m’a pas fait défaut, et je suis rapidement tombé à genoux, en hurlant et en sanglotant pour implorer le téléphone : arrête de sonner aussi fort, s’il te plaît, arrêêête ! Finalement, comme je l’attrapais pour le jeter contre le mur, j’ai remarqué le bouton “sonnerie” sur le côté.
Ah… Euh… Dites, vous allez rire…

C’est à ce moment qu’est arrivée notre chef du premier étage : madame 1. Si elle était surprise de nous trouver tous hagards et les oreilles en sang, elle n’en a rien laissé paraître.
Elle était par contre désolée de n’avoir pas pu venir hier pour le pot de Comico, mais elle avait une de ces migraines… Pauvre chérie, tout ça pour nous faire croire que t’as pas passé ton jour d’école buissonnière à baiser, chuis sûr.
Ce qui la désolait surtout, c’est qu’elle avait préparé un gâteau pour l’occasion. Et en disant ça, elle sort de derrière son dos un plat grand comme un terrain de foot, rempli jusqu’à la gueule de tiramisu.

!!!
Un peu de tiramisu, et tous les soucis de la matinée seront oubliés, allez madame 1, sers-nous vite !
Tout le monde allait y avoir droit, surtout qu’on était moitié moins nombreux que la veille (une fois de plus, Happy Time n’avait prévenu personne qu’il ouvrait le dimanche, on était donc en mini effectif), même toi David, pauvre petite Cosette.
Comme je suis poli, je n’ai pas réclamé et j’ai attendu qu’on m’en propose.

Elle s’est rendu compte vers six heures qu’elle m’avait oublié.

- Mais… Tu as eu du gâteau David ?

- Non madame 1, j’ai répondu, en lui faisant ma mine de chien battu.

- Alors tu arrêtes tout, on fermera en retard s’il le faut, mais tu vas dans mon bureau et tu te se…

J’imagine que la fin de la phrase était “sers”, mais le temps qu’elle finisse, j’avais déjà traversé le magasin en flèche et je défonçais sa porte à coups de masse (comme quoi, c’est utile de toujours en garder une avec soi, ils ne mentaient pas dans Nicky Larson).

Je connais ce bureau, on y faisait le pot de Comico la veille, c’est pratique, il y a un réfrigérateur, accessoire indispensable s’il en est, quand on est chef.
J’imagine que le tiramisu y est caché…? Bingo !

Une lueur victorieuse brille dans mon regard. Un peu de vice, aussi. Toi, petit tiramisu, tu vas prendre cher, je te le dis…

C’est en le sortant de sa froide cachette que j’ai compris que la bataille n’allait pas être si facile. Bien sûr, il y a un couteau dedans. Je vais pouvoir m’en couper une part facilement. Mais ensuite ?
Ensuite, il n’y a pas d’assiettes. J’ai beau chercher, fouiller dans les armoires, les tiroirs, les dossiers personnels, je n’en trouve pas.
J’envisage un instant d’utiliser une serviette, comme pour une tarte, mais poser une génoise imbibée de café et recouverte de crème sur un morceau de papier absorbant… Je ne le sens pas.
Hmmm. Et si… Non, on ne peut pas faire ça… Mais quand même…

Je finis par céder et mange à même le plat. Shroumpf, shroumpf.
Oh mon Dieu. C’est presque le meilleur tiramisu que j’aie mangé de ma vie ! Presque, parce que le meilleur tiramisu du monde c’est celui de Carrefour, vendu au rayon yaourts, n’en déplaise à toute l’Italie (si je meurs demain, c’est que la Cosa Nostra lisait mon blog).

Alors je continue : sans scrupules, je me fais une deuxième part, sans prendre la peine de me servir du couteau, puisque de toute façon je la mange encore à la barbare, yihaaa !
À ce moment, mon ange d’épaule gauche apparaît, pendant que mon diable d’épaule droite continue de bâfrer.

Il ne dit rien, non. Simplement, d’un regard plein de reproches et de désolation, il me fait comprendre ce que je suis en train de faire.
De quoi est-ce que j’aurais l’air si quelqu’un entrait dans le bureau et me trouvait, du chocolat plein la gueule, en train de coupablement manger un gâteau à même le plat ?

Le sombre manteau de la honte m’enveloppe et me glace. Mortifié de m’être conduit comme un porc, et surtout un peu pisseux à l’idée que quelqu’un rentre (madame 1 partage le bureau avec madame sous-sol et monsieur rez-de-chaussée), j’ai chassé cette vilaine idée de manger tout le mascarpone pour ne laisser que la génoise, et décidé de me racheter une conduite.

Et j’ai fini par trouver le parfait substitut d’assiette : un gobelet en plastique !
Comme je suis quelqu’un de consciencieux, j’ai voulu tout bien faire. Alors j’ai posé ma cuiller, et j’ai essayé de me servir avec le couteau.

Bien sûr, servir du tiramisu dans un verre avec un couteau en plastique, c’est mission impossible : quand j’ai eu fini, le gobelet était rempli d’une espèce de mélange immonde blanchâtre et marron et solide et crémeux, les filles de 2girls1cup se seraient régalées.

Mais j’ai décidé que l’honneur était sauf, alors j’ai rangé le tiramisu là où je l’avais trouvé, amputé de trois (généreuses) parts, et je suis reparti travailler. Comme personne n’était venu et que j’étais assez fier de mon ingéniosité, j’y suis retourné avec mon verre à la main, en me disant que si elle me voyait me régaler, madame 1 me proposerait d’en rapporter chez moi, pour pas laisser ça, quand même !

J’ai eu beau faire ma Meg Ryan et mimer tous les orgasmes de la Terre en finissant mon verre, elle n’a jamais levé les yeux.
La boulimie ne paie plus.

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Et pour le pire (2)

29 août 2008

Tout ce que je savais avec certitude du mariage de mon cousin éloigné au troisième degré, c’est que ça ne se passerait pas chez lui dans la Creuse. La tradition veut que la cérémonie se déroule chez la mariée, et des gens qui célèbrent encore les fiançailles sont des gens qui doivent respecter les traditions.
Ce qui était chouette, c’est que d’après mon père qui l’avait déjà vue, la future épousée est Laotienne ou un truc dans le genre. Ça tombe bien, parce que même si le mariage d’un quasi inconnu promet d’être monstrueusement chiant, une petite visite du Laos au passage, ça fera mieux passer la pilule.

Et l’autre jour, quand il est revenu des fiançailles, j’ai eu droit à un compte-rendu, au cours duquel il m’a bien entendu rappelé la date du futur mariage, auquel je n’ai pas le droit d’échapper. Et puis, il a glissé cette information :

- Ah oui, et ça se passera vers Maubeuge. En fait elle est ch’tie.

Hein ? Tu es Ch’tie toi, avec tes yeux bridés et ta face de citron ? Mais ça change tout, le Nord c’est presque pire que la Creuse !
Presque, parce que rien n’est pire que la Creuse -et c’est du vécu, pas un a priori de Parisien de base.
L’ennui, c’est que ça va pas être évident de se défiler : quand il m’avait demandé si je venais, j’avais répondu un vague “mmgrmbllll”, qui a été interprété à tort comme un “oui”.

Heureusement, le compte-rendu ne s’arrêtait pas là :

- Et puis Martin, c’est le type qui réfléchit !

- Euh comment ça ? C’est par rapport à moi que tu dis ça ?

- Non non, mais comme il n’a plus son père pour le conseiller (ouais, de tous mes cousins et affiliés, je suis le seul à avoir encore mon pôpa, ce qui me permet, à chaque réunion de famille, de narguer tous ces pauvres orphelins de merde), il se demande s’il fait le bon choix, et tout…

C’est là que la solution m’est apparue, limpide comme de l’eau de source.
J’ai dit que j’irais au mariage.
Or, Martin n’est pas complètement sûr.
S’il n’y a plus de mariage, je suis sauvé, sans avoir à me dédire !

Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre : lui dégoter une vieille ex qu’il aime encore, ou avec qui le sexe était meilleur, une nouvelle maîtresse, dénigrer sa future femme, réveiller des penchants homosexuels refoulés, mais j’y arriverai.
Un an. J’ai un an pour torpiller ce couple infernal et échapper à cette horreur.

Ou simuler ma propre mort, ça marche aussi.

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Et pour le pire

12 août 2008

Du côté de ma mère, il y a pas mal de famille : mes grands-parents maternels ont / avaient (ben ouais, ça commence à mourir hein…) plein de frères et sœurs, qui ont fait plein d’enfants, comme mon oncle et ma tante qui ont pondu cinq filles, du coup c’est un peu compliqué de se souvenir qui est qui, quand on raconte des histoires :

- Attends, Sophie, c’est qui déjà ?
- Voyons David, c’est facile : Sophie c’est la fille de Colette, qui est la tante par alliance de la cousine de Jean-Pierre, qui est le fils de Michel, et qui est donc… euh, ben… toi ? Sophie, c’est toi ?

Du côté de mon père, c’est plus simple. Sa famille n’était pas très étendue, et presque personne n’a fait d’enfants, c’est limite lui le plus fertile de la tribu. Du coup, les histoires de famille avec Papaprocellus, ça donne un peu ça :

- Ca va ?
- Ouais, et toi ?
- Bah ça va.

Et voilà, on a fait le tour des gens qu’on connaissait !
Enfin non, c’est pas vrai. Parce que mon père avait un cousin, qui a fait deux enfants : Martin et Martine (non, ils ne s’appellent pas vraiment comme ça). Alors du coup, c’est… euh… mes cousins ? Cousins au deuxième degré ? Bref, on s’en fout.

Parce que quoi qu’ils soient, je ne les ai jamais vraiment beaucoup vus : je me souviens vaguement qu’on leur rendait visite de temps en temps quand j’étais petit, qu’ils essayaient d’être gentils avec moi en me passant mon 33 tours des meilleurs génériques de dessins animés (Mimi Cracra, Bibifoc…), mais que je voulais jamais y aller, c’était à la campagne (encore pire que la campagne, la Creuse), berk, et même que leur chat m’avait griffé, une fois.

Alors fatalement, ainsi va la vie bla bla bla, un jour on a fini par se perdre de vue (ah quand même !).
Et quinze ans plus tard, le jour où j’ai réussi à m’enfuir de chez ma mère pour vivre la grande et belle aventure de l’indépendance, en plein dans la capitale, ouah !, j’ai appris qu’ils habitaient à cinq minutes de mon nouveau chez moi.
Du coup, on a essayé de se voir une fois ou deux, salut, je suis ton “cousin” (moi j’y crois pas trop à cette histoire de cousins), on s’est pas vus depuis quinze ans, ça va, ouais et toi, bah ça va. Comme je ne suis pas très liant, on n’a pas vraiment donné suite.

Et cinq ou six ans plus tard, alors que je bossais tranquillement à Happy Time, sur qui je suis tombé ? Leur môman, que j’ai reconnue tout de suite ! Oh que le monde est petit ! Enfin pas tant que ça, parce qu’Happy Time en journée, c’est un peu le repère secret de toutes les vieilles Parisiennes.
C’était chouette de la revoir, surtout qu’elle en a profité pour m’annoncer que Martin se mariait, et que j’étais cordialement invité.

Papaprocellus m’en a parlé le soir même, qu’il fallait absolument que je vienne, quand même, le mariage de Martin ! Allez David, ça sera le week-end du quinze août, tu viens !
Euh… Mais y’a des chances que ça soit chiant, non ?
Comme ça ne me disait pas grand chose, d’aller au mariage de quelqu’un que je ne connais pas, dans la Creuse (!!!), en amoureux avec mon père, j’ai rusé. J’ai menti que jamais ils ne me laisseraient prendre des vacances à cette période, quand même papa, tu te rends pas compte, le mois d’août ! La plus grosse période de l’année ! En plus on avait des dates précises pour poser les vacances, là je m’y prends trop tard, jamais ils n’accepteront !
Évidemment, ils auraient accepté.

Et hier soir, comme je le voyais pour dîner, il m’en a reparlé :

- Bon et moi je pars ce week-end à Trouduculdumonde, voir Martin. Je pars… euh… le vendredi et je reviens le samedi. Non, c’est pas ça. Je pars le samedi et je reviens le dimanche. Non attends. On peut tromper une personne mille fois… Je pars… euh… C’est quand le quinze ?

- Vendredi.

- Bon alors c’est ça, je pars le vendredi, et je reviens le samedi soir.

Comme je suis plutôt vif, et que j’ai été nourri à grands coups de Quatre Mariages et un Enterrement, j’ai tout de suite tiqué.

- Euh ? Mais si tu rentres le samedi, ça veut dire que le mariage a lieu quand ? Le vendredi ? C’est bizarre non ?

C’est là que mon univers a basculé.

- Hein ? Mais non qu’est-ce que tu racontes ? Là c’est pas le mariage, c’est juste les fiançailles ! Ah non, t’inquiète pas, le mariage tu viens, ça sera à la Pentecôte 2009, t’as le temps cette fois !

Argl. Je risque donc d’être obligé de me taper le mariage chiant de parfaits inconnus qui célèbrent encore les fiançailles (non mais franchement, de nos jours, qui fête encore les fiançailles ?), dans la Creuse, avec mon père.

Tout est à refaire.

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Je pardonne mais je n’oublie pas (et je pique mes titres aux Corrs)

21 juin 2008

C’était il y a un an, jour pour jour. La fête de la musique 2007. Je m’en souviens comme si c’était hier. Normal, puisque c’est aussi le jour où mon père et ma marâtre ont essayé de me tuer. Ca à tendance à marquer.

Ca faisait un moment que je ne les avais pas vus, alors ça promettait d’être une soirée bien sympatoche, riche en retrouvailles émouvantes et viriles accolades, pour célébrer le retour du fils prodigue. En plus, je venais d’être libéré une première fois de chez Happy Time, alors j’étais plutôt de bonne humeur, ça change.

Ce que j’avais complètement zappé, c’est que ce soir-là c’était la fête de la musique (oui bon on le savait déjà, mais c’est parce que je l’ai écrit au début du post, c’est tout). Par contre, lui et Marâtre s’en souvenaient bien et avaient tout prévu : on allait manger un petit morceau vite fait et aller se balader tranquillement pour voir tous ces gens qui chantent, tiens, l’année dernière y’en avait même un qui jouait du Hugues Aufray, c’était trop bien.
À ce moment-là, je me suis dit que j’avais peut-être mal calculé mon coup. Aller chez mon père pour la fête de la musique et me retrouver embarqué dans une sordide histoire de promenade chiante pour écouter des orchestres de vieux chanter des trucs has been, c’est dire si la soirée s’annonçait terrible.

Pourtant, le dîner avait bien commencé : Marâtre avait préparé du bon poisson, sur lequel elle avait mis de la crème à fondre. Comme Papaprocellus et elle sont au régime, ils ont mangé le leur à la Spartiate : cuit à la vapeur, sans assaisonnement et avec les mains. Du coup, j’ai eu droit à une double ration de crème. J’étais plutôt content.
Mais les repas de Marâtre ne durent jamais bien longtemps, et en un quart d’heure c’était fini.

La promenade pouvait commencer.
On a marché dix minutes, et on est effectivement tombés sur un mec qui faisait du Hugues Aufray, et c’était chiant. Il y avait plein de vieux autour qui ne s’en rendaient pas compte, ils avaient même l’air de trouver ça bien.
Heureusement que mon papa c’est le plus fort de tous les papas et qu’il n’aime pas Hugues Aufray, ça nous a permis de ne pas nous éterniser. On a marché encore un peu, on est passés devant des d’jeuns qui montraient que la techno c’est trop cool, que le rap c’est trop cool, et que la viole de gambe c’est trop cool aussi.

Comme en fait ça n’avait rien de cool tout ça, on a décidé de se rentrer gentiment, eux chez eux et moi vers mon RER.
Et là, sur le chemin du retour, j’ai senti comme un violent coup de couteau dans mon ventre.

Aïeuh.
J’ai regardé, je ne saignais pas, et mes boyaux ne pendillaient pas lamentablement derrière moi, comme une horrible de traîne de mariée sanguinolente.
Enfin, pas encore.
Mais putain, mon ventre !

J’ai assez rapidement compris ce qui m’arrivait. Soit la crème sur le poisson n’était plus fraîche depuis un bon moment, soit cette conne avait mis du citron ET de la crème, mais quoi qu’il en soit, le délicieux repas de tout à l’heure était en train de me tuer le bidou.
Hmmm, me suis-je dit, il est temps de partir.

À force de marcher, on a fini par se retrouver à égale distance de chez eux et du RER. J’aurais pu leur demander de repasser visiter leurs toilettes une dernière fois, avant de rentrer. Mais non. Je suis fou. Je me suis pris pour un surhomme, j’ai pensé que ça n’était pas si horrible que ça, vingt minutes jusqu’à chez moi avec Tchernobyl dans mon côlon, ça va je sais me retenir quand même. Alors je leur ai dit au revoir, en serrant les fesses, et je suis allé prendre mon train.

Quand je suis arrivé sur le quai, j’ai compris que j’avais fait une erreur.
Mes boyaux continuaient de s’autodétruire, il n’y avait pas de toilettes disponibles avant longtemps, j’étais perdu.
Bien entendu, j’étais debout, je n’aurais pas pu m’asseoir sans risquer d’exploser. De chez mon père à chez moi, il y a dix minutes de RER. Et pendant tout le trajet, dans mon wagon bondé, j’ai ressenti chaque vibration, chaque accélération, chaque coup de frein. Le plus important c’était de rester tranquille et d’éviter tout mouvement brusque. Ce connard de chauffeur ne l’entendait pas de cette oreille.
Alors, je me suis concentré. Tenir. Tenir jusqu’à la maison. Ou au prochain bosquet (en préférant quand même la maison, mais on verra en temps voulu).

Quand le train s’est arrêté à Vincennes, je suis descendu, en évitant toute précipitation, mais en ne traînant quand même pas trop, parce que voilà quoi.
J’ai marché, d’un pas décidé, posé mais nerveux, en sentant la réaction en chaîne provoquée par ce petit morceau de crème qui continuait son ouvrage destructif à l’intérieur de moi. Et plus j’approchais de la maison, pire c’était.
Encore cinq minutes jusqu’à destination. Aucune possibilité de s’arrêter en route : à Vincennes après dix heures, il n’y a plus rien, aucun café, aucun bar, aucun buisson. Alors j’ai dû lutter, tenter coûte que coûte de faire gagner l’esprit sur le corps.

En attendant l’ascenseur, j’aurais pu pleurer, avec mon alien dans le ventre qui menaçait de sortir. Quand les portes se sont enfin ouvertes sur mon troisième étage, j’avais les clefs à la main, la ceinture et les boutons de mon jean défaits, en espérant que je n’allais croiser personne dans cette posture délicate.
Euuuh… Non madame Voisine, je ne me touche pas dans l’ascenseur…

J’ai violemment ouvert et claqué la porte, et comme dans Olive et Tom, je me suis jeté au ralenti sur la salle de bains, qui heureusement se trouve juste à côté de l’entrée.
J’étais sauvé.

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Souvenirs de vacances danoises

25 mai 2008

En bon petit pédé honteux, un seul de mes parents est au courant de mes pervers penchants homosexuels (mes PPH, ou pipiètch, pour les amoureux des acronymes) : Papaprocellus. Quand je lui avais dit, au cours d’un repas, je crois qu’il l’avait plutôt bien pris :

- Ah… et j’imagine que maman n’est pas au courant ? Ouais, c’est pas plus mal… Bon et sinon, tu veux quoi comme dessert ?

Je crois bien que j’avais pris de la tarte au citron. Et donc non, pour plein de raisons, maman n’est pas au courant, et en effet c’est tout aussi bien comme ça : tout le monde s’accorde à dire que ça n’apporterait rien qu’elle le sache, et ça m’arrange bien (hein quoi lâche ?).

Mais en revenant de Copenhague, je me suis rendu compte que ça pouvait parfois poser des petits problèmes. Déjà, j’ai été obligé de passer certains instants sous silence, parce que “et le samedi soir on est allés faire un tour au sauna, putain ils sont chauds les Danois !”, c’est pas le genre d’anecdotes que Mamanprocellus approuverait, ah ça non alors.
Du coup, elle a dû avoir l’impression qu’on n’avait rien foutu (ce qui n’est pas entièrement faux).

J’ai aussi dû faire un rapide tri dans les photos, parce qu’il y a des choses qu’elle n’avait pas besoin de voir, genre “et là sur cette photo je mime une fellation avec ma paille, et là je fais semblant de me faire enculer par la statue, regarde c’est rigolo !”. Il est vrai, c’est rigolo. Mais Mamanprocellus, en plus d’être un peu réac’, a un sens de l’humour plutôt limité.
C’est pour ça que j’aurais peut-être dû trier en faisant plus attention.

On était en plein diaporama, “ah ça c’est la petite sirène, ça c’est une autre statue moche, ça c’est moi qui mange, ça c’est un lapinou qui faisait du saut d’obstacles”, quand soudain.
(Hop, je vais à la ligne, ça fait encore plus de suspense)

C’était au beau milieu des photos prises dans l’Ørstedsparken, un joli parc en plein centre ville où ça drague en permanence, près des arbres la nuit, et dans les toilettes la journée.
“Ca c’est moi qui bronze, ça c’est le lac, et ça… euh… ça… bah… comment dire ? Ben c’est une statue de deux mecs qui ont l’air de s’enfiler copieusement, quoi”.

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Don’t speak

28 avril 2008

Jeudi, comme presque toutes les semaines, j’ai sacrifié ma pause déjeuner pour aller voir mes grands-parents. Allez, ils sont vieux, ils valent bien un sandouiche dans le métro !
C’est pratique comme visite, ça me permet de leur faire plaisir -ce qui est plutôt bon pour mon karma- tout en n’y restant pas trop longtemps, parce que voilà faut pas pousser non plus.

À chaque fois que j’y vais, Pépéprocellus se sent obligé de me donner un petit billet. Là encore ça n’a pas loupé. Ca n’est pas tant au point de vue moral que ça me dérange, prendre de l’argent à une personne âgée ou à mon employeur, c’est du pareil au même. Non, ce qui me gêne c’est qu’il pense que je viens uniquement pour me faire payer, et qu’il se dise qu’il a besoin de sortir son porte-monnaie pour que je leur rende visite, alors que ça n’est pas le cas.

Alors comme à chaque fois, histoire de ne pas avoir l’air trop vénal, j’aurais bien aimé lui dire que c’est pas la peine, que je ne suis pas venu là pour les sous, et que même s’il ne me donnait rien je viendrais quand même. Pas par bête sentimentalisme familial hein, uniquement pour mes points de karma, bien entendu.
Mais une fois encore, je n’ai pas réussi. Alors je me suis senti coupable, mais parce que c’est plus facile et plus confortable, j’ai pris l’argent et je n’ai rien dit.

Par contre, à la différence des autres fois, quand je suis arrivé ma grand-mère dormait. Il m’a emmené dans la chambre pour me la montrer, tout petit tas sous les couvertures. Il l’a regardée un moment, et quand il a vu qu’elle respirait, il était rassuré et on a pu sortir. Ouf, parce que regarder dormir les vieilles dames, je ne suis pas entièrement fan.

Il a profité de cet instant privilégié entre nous autres hommes pour se confier un peu. Il m’a raconté qu’il n’en peut plus de devoir changer les draps tous les jours parce qu’elle s’oublie dedans avec ses ennuis gastriques (ewww, trop d’informations, trop d’informations !), et que c’est épuisant de passer la journée avec quelqu’un qui s’imagine fin avril que ce soir elle va à la messe de Noël, et que la plus grande victoire de ces derniers temps c’est d’avoir convaincu sa femme de mettre des couches, et qu’il ne sait pas quoi lui dire quand elle oublie que son fils est mort.

En général, quand quelqu’un commence à se plaindre et à déprimer, ce que je fais de mieux c’est répondre dans un demi-sourire triste pour montrer de l’optimisme et de la compassion que courage, haut les cœurs, ça va aller !
J’étais sur le point de me lancer, j’avais déjà entamé le sourire, et je me suis souvenu. Quand on est vieux, on ne peut pas faire machine arrière : à la limite on peut essayer de lutter contre les rides en se barbouillant de Q10+, mais ça ne sert à rien, on y passe tous, et personne ne peut gagner.

Et là, ma grand-mère a perdu. Je m’en suis rendu compte au moment où j’allais dire à mon grand-père que tout allait s’arranger, alors qu’on sait tous les deux que non, ça n’ira plus jamais mieux. À part le jour où elle mourra, mais ça sera quand même une amélioration très discutable.
Alors je l’ai regardé, avec mon sourire triste en travers de la gorge, et je n’ai rien dit.

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Les pieds dans le plat

20 février 2008

Hier soir je suis allé dîner chez Papaprocellus, qui est bien triste quand on passe plus d’une semaine sans se voir. Comme d’habitude, on a commencé la soirée entre couilles, parce qu’avec son boulot, Marâtre rentre souvent tard, working girl power.

Du coup c’est sur nous autres hommes qu’est tombée la lourde responsabilité de préparer le repas. Heureusement, une hotline était à notre disposition, alors Papaprocellus s’est pas gêné pour appeler sa meuf et lui demander de l’aide :

- Au secours, c’est quel bouton pour mettre le four en marche ?

Oui bon c’est sûr, comme ça il fait un peu boulet qui ne met les pieds dans la cuisine que pour piller le frigo, mais 1) à sa décharge le four est vraiment difficile à faire fonctionner, et 2)… ben en fait oui, il est un peu du genre à ne mettre les pieds dans la cuisine que pour piller le frigo, mon popa c’est l’hétéro type qu’on voit dans les pubs et qui ne sait pas comment laver son linge.

Une fois le four allumé, il a fallu passer à la partie dégueu du repas : préparer le poulet.

- Allô ? Oui donc là mon roudoudou, tu lui écartes les pattes arrière, tu dégages l’entrée du croupion et tu mets les abats à l’intérieur.

- Ok. Eww. Je le fais. Je te passe David en attendant.

Il a joint le geste à la parole, et je me suis retrouvé avec ma belle-mère au bout du fil.
Et là, gros blanc.

- … (merde je fais quoi je déteste le téléphone et j’ai jamais vraiment rien eu à lui dire ?)

- Alors, ça va ?

- … Oui. …

Finalement pour faire la conversation je lui ai raconté comment mon père tentait vainement de sodomiser un poulet avec ses propres organes, et quand le foie a été bien en sécurité à l’intérieur, je lui ai dit qu’on gérait et j’ai raccroché.
Soulagement.

C’est pas que je ne l’aime pas, non. Simplement, on ne peut pas dire que je sois un grand bavard, surtout avec la famille. Sorti des séries télé, les sujets avec lesquels je me sens à l’aise sont assez limités : pas le boulot, pas les études, pas la vie sexuelle, pas la vie sentimentale, pas la vie privée.
Donc là avec la grève des scénaristes… j’avais pas grand chose à raconter, quoi.

Et puis pendant le dîner, l’alcool aidant, je me suis dit que j’allais essayer de discuter un peu avec elle, depuis plus de vingt ans qu’elle est là, ça lui fera peut-être plaisir si pour une fois je fais un effort.
Elle parle souvent d’une de ses collègues à l’hôpital, une fille à moitié folle qu’on surnomme Tyrannosa, allez savoir pourquoi.

À chaque fois, les conversations tournent autour des plans machiavéliques que tout le service fomente pour s’en débarrasser : essayer de la tuer en posant des objets lourds et tranchants (genre une hache, qu’on trouve dans tous les bons services de chirurgie) sur le rebord d’une armoire branlante, scier la selle de son cheval pour la voir s’écraser comme une merde et se faire bien mal, et tout et tout.
Ils sont caustiques dans cet hôpital…

Alors moi j’ai cru bien faire en demandant :

- Et Tyrannosa alors, elle fait quoi en ce moment ?

- Oh bah, elle est malade !

Vu ce qu’on en raconte d’habitude, j’ai pris ça comme un “oh bah tu sais pas ce qu’elle nous a encore inventé cette conne ?”. Et à la façon dont elle l’a dit, j’ai compris qu’elle avait chopé la grippe ou une gastro.
Alors pour montrer à quel point je peux être fin et spirituel, j’ai voulu faire mon malin :

- Ah ben c’est cool, vous êtes tranquilles comme ça, tu dois être soulagée, et c’est bien fait pour sa pomme ! :mrgreen:

Je crois que pour tomber plus à côté de la plaque, il aurait fallu que je change de galaxie.
Belle-maman m’a répondu sur un ton bouleversé :

- Oui enfin non, là elle s’est piquée avec l’aiguille d’un patient séropositif, donc elle a peut-être le SIDA…

- …

Voilà voilà.
Pom pom pom tout va bien, on va oublier ma blague légère et passer à autre chose…

C’est évidemment sur cette heureuse note que s’est achevée ma brève période de sociabilité familiale.
Parfois je me dis que l’autisme, y’a que ça de vrai.

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Toutes les vieilles dames ne sentent pas le patchouli

28 janvier 2008

Maintenant que je suis devenu un vieux, je me sens obligé de passer plus de temps avec les gens de mon âge, c’est fini de traîner avec les p’tits jeunes d’Happy Time, il faut savoir grandir.
C’est pour ça que l’autre jour, pendant ma pause déjeuner, je suis allé voir mes grand-parents.

En plus, il faut se rendre à l’évidence, ils ne seront pas là éternellement, alors si je veux récupérer la part du lion dans l’héritage (et je le veux), c’est maintenant que ça se joue.
Et puis je les aime bien, surtout Méméprocellus avec sa purée dans la tête, même que maintenant elle commence à s’oublier et à souvent sentir la pisse. Du coup il faut penser à l’aimer avec une distance de sécurité, mais en général il suffit de lui faire la bise pour s’en souvenir.

Il faut aussi faire attention à ne pas s’asseoir dans son fauteuil, mais coup de pot il est facilement reconnaissable, elle s’installe toujours dans le même, c’est à dire celui qui a une serpillière sous le coussin.
Et moi, à chaque fois que j’y vais, je m’assieds toujours le plus loin possible d’elle, parce qu’en plus sinon elle m’attrape le bras pour me parler, et le toucher d’une vieille dame c’est quelque chose d’horrible, une accroche molle et flasque, avec une pression juste assez forte pour qu’on ne puisse pas s’en défaire trop facilement, un peu comme une main crispée de vieille momie, yeurk.

Alors ce jour là, en arrivant, j’ai fait comme d’habitude.
Je pose mon sac, j’enlève mon blouson, et je me vautre.

J’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.

Ce qui m’a d’abord frappé ça a été l’odeur. Hmm, ça sent l’pipi alors qu’elle n’est pas à côté de moi ?
Et juste après m’être installé, quand j’ai senti que l’assise de mon fauteuil était humide, l’horrible vérité m’a sauté à la gorge.
Je suis assis dans l’urine de ma grand-mère !

Gasp.
Qu’est-ce que je fais ? Je me lève d’un coup en expliquant mon problème ?
C’est très gênant, et ça ne se fait pas, il y a comme un accord tacite dans la famille : mon grand-père a mis les serpillières sous tous les fauteuils (bordel, j’aurais dû remarquer que maintenant ça ne se limite plus à un seul !), mais sans rien dire.
Si on ne parle pas des fuites urinaires, alors les fuites urinaires n’existeront pas.
Donc je continue à superbement ignorer l’éléphant dans la pièce ?

Non mais je suis quand même assis dans de la pisse, et ça sent, et je dois retourner bosser dans une demi-heure, et tout le monde va penser que je me suis fait dessus !
Et la seule autre place libre, c’est celle à côté de Méméprocellus, qui va m’agripper le bras si je me mets là, et je ne vois pas pourquoi elle n’aurait pas aussi pissé à sa place de d’habitude !

Charybde ?
Scylla ?

C’est à ce moment que le miracle s’est produit.
Mon grand-père a eu la bonne idée de vouloir me montrer l’avancée des travaux, sur l’arrière du bâtiment, il faut qu’on aille dans la chambre tu viens voir ?
Il avait à peine fini sa phrase que j’avais sauté sur mes petits pieds.

Tout en y allant, je me tâtais le cul pour voir si c’était très imprégné, et si ça sentait beaucoup.
C’était difficile à déterminer, parce qu’avec mon coup de stress, j’avais les mains un peu moites.

J’ai essayé de me dire que j’avais sûrement exagéré.
Ca ne doit pas sentir de trop, j’ai pas dû y passer plus de cinq minutes, le jean c’est épais, ça n’a pas pu pénétrer, et la serpillière avait dû remplir son rôle… Et puis si ça se trouve tout ça c’était dans ma tête, ma grand-mère sentait parce qu’elle avait fait sous elle, et j’ai imaginé que j’étais assis dedans…
Allez, on croise les doigts et on dit au revoir, pour avoir au moins le temps de sécher…

C’est ainsi que mortifié, j’ai repris le métro et je suis retourné bosser, en ayant l’impression de sentir la pisse à plein nez, et heureusement qu’Happy Time vend aussi du Fébrèze.

Procellus family, ou comment pimenter des pauses déjeuner un peu fades.

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Tu seras un homme, mon fils

25 janvier 2008

Lundi, c’était mon anniversaire. Même que je suis devenu un homme. Ben ouais, c’est bien connu, à vingt-six ans on est un adulte, un vrai, qui n’a plus droit à son livret jeune, qui arrête de bénéficier du tarif gibier au sauna, et qui a les moyens de payer ses billets de train plein pot.
Un homme, quoi.

Pour célébrer mon entrée dans le monde des grands, Papaprocellus a décidé qu’il était temps de m’initier aux plaisirs de la vie. Alors en guise de cadeau d’anniversaire, il m’a payé une pute.

Nan, je déconne.
Comme ils me l’avaient promis, Lui et Marâtre m’ont payé un restaurant étoilé Michelin (enfin, juste le repas hein), parce que soi-disant qu’à force de me nourrir uniquement chez McDo et à ne manger que des knacki et du jambon purée, je tue lentement la grande tradition gastronomique de mon beau pays.
J’aurais bien répondu que j’en avais rien à foutre, mais bon, je voulais pas risquer de perdre ce repas chaud et gratuit.

Quand je suis arrivé chez Papaprocellus, avec mon sweat et mon vieux jean et mes baskets sales, il a eu l’air un peu surpris :

- Ah tu y vas habillé comme ça ?
- Ben oui, moi on m’a juste dit de venir, pas de venir bien habillé, pourquoi, ça va pas ?
- Non non… Ca ira, c’est bon…

Parce qu’en fait à l’origine, ils m’avaient juste dit qu’on irait dîner dans un restaurant vers chez eux où ils vont souvent, et c’est très rigolo, on mange dans des éprouvettes, certains plats font sortir de la fumée par le nez, et on boit de la tarte tatin. Ces enfoirés de leur mère la pute avaient omis de préciser qu’en plus c’était un truc de riches.

Jusqu’à ce que Marâtre rentre du boulot pour nous y emmener, tout s’est bien passé. Mais quand elle est arrivée, elle a demandé à Papaprocellus de se changer, parce que quand même, voilà quoi.
Du coup, je me suis senti tout bête. Elle m’avait rien dit, mais j’ai quand même essayé de justifier mes haillons :

- Moi on m’avait pas dit qu’il fallait être habillé, d’abord !

Grands seigneurs, ils m’ont assuré que ça irait très bien.
Mais dans la voiture, la drama queen qui sommeille en moi s’est réveillée en sursaut. Oh mon Dieu mais je vais être mal habillé et tout le monde va me regarder et ils vont me jeter des pierres et des oeufs pourris et je veux mouriiir arrêtez la voiture !

Il s’est avéré qu’ils avaient raison. Je me suis rendu compte que je pouvais être dans une salle remplie de pépés en costumes cintrés et de bourgeoises assorties, porter un pull Gap moche et en sortir indemne. De toute façon le troisième âge, avec leur cataracte ça fait un moment qu’ils ne remarquent plus ce que portent les autres.

Le reste de la soirée a été assez anecdotique. Il a juste fallu un temps d’adaptation pour s’y repérer et choisir les plats, entre “Passion violente d’une Pintade de l’Allier servie tendre, émulsion d’un gratin Dauphinois et tuile de riz cassante”, “Saveur assoupie d’une Poitrine Pincée de moutarde de Charroux son et parfum d’un ‘chou mandarine’ combiné de Jambon Ibérique” et autres “Volcan éteint d’une pêche au Cassis surmonté d’un nuage de menthe glaciale”.
Moi aussi plus tard je veux faire ça comme métier, inventeur de noms à la con pour dire “du poulet”, “du jambon” et “de la glace” !

De dégustation de mini-plat en dégustation d’autre mini-plat, avec un garçon tout crispé (sûrement à cause du balai qu’il avait avalé) qui nous rappelait solennellement ce qu’on avait choisi avant de nous laisser y goûter, on est vite arrivés au dessert.
L’avantage de ce genre d’endroit, c’est que j’avais pas besoin de me demander toutes les cinq minutes si tous les serveurs n’allaient pas arriver en chantant “joyeux anniversaiiire” en portant le gâteau. La maison n’offre pas ce genre de triviale démonstration (et c’est tant mieux).

Je me suis demandé s’ils allaient quand même me donner mon cadeau à ce moment là, vu que je ne l’avais pas eu à l’apéritif.
Ca allait sûrement être un truc super cher, parce qu’il ne prenait pas beaucoup de place, sinon je l’aurais remarqué dans leurs affaires à l’un ou l’autre, quand on était arrivés.
Mais non.
Bah, ils me le donneront peut-être si je les laisse monter quand ils me raccompagneront ?

C’est quand ils m’ont laissé en voiture en bas de chez moi, en me souhaitant une bonne nuit et encore un joyeux anniversaire que j’ai compris.
Je les ai bien remerciés pour le resto, et je me suis senti vieux, vieux, mais vieuuux !
Alors ça y est, je suis arrivé à cet âge où on arrête de m’offrir des vrais trucs, genre le château Playmobil ou le bateau des pirates Lego ? Maintenant que je suis vieux, on ne m’offre plus que des souvenirs, des instants, des cadeaux d’adulte dont je n’ai que foutre ?

Heureusement, mes deux parents ne sont pas comme ça. Une fois passé le choc de cette intense déception, je suis sorti du caniveau où j’étais tombé à genoux, hurlant à la mort contre ce triste destin, et je suis rentré chez moi.
Là, je me suis jeté sur la DS que Mamanprocellus m’a offerte, et j’ai attrapé des pokémons jusqu’à ce que je me mette à rajeunir.

Ca n’a pas marché.

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Comment passer pour un petit joueur

25 décembre 2007

Noël, c’est une fête de famille.
En tout cas c’est l’argument qu’a avancé Papaprocellus pour que je vienne le passer avec lui. Alors que ça fait des années, depuis que Saint Juge a décidé que j’aurais deux fois plus de cadeaux que ces cons d’enfants de parents-encore-ensemble, que je passe Noël avec ma mère, et je vais voir mon père plus tard, pour lui souhaiter la belle et bonne année, et les vaches restent bien gardées.

Mais depuis un an ou deux, il a décidé que la famille, ça voulait dire “lui”, et il joue à chaque fois sur la corde sensible, “allez, c’est une fête qu’on doit passer en famille, et tu es tout ce qui me reste…”, avec en fond sonore une marche funèbre ou un truc bien larmoyant au violon, sans oublier ses grands yeux de Bambi.
Le problème c’est que j’ai déjà une tradition pour l’anniversaire de Djizeusse, c’est de le célébrer dans un pieux recueillement avec ma mère et mes cousines et mes grand-parents, ma vraie meute quoi, et je vais pas bousculer des habitudes vieilles de vingt-cinq ans juste parce que sentant que sa fin est proche, Papaprocellus se découvre une fibre familiale, bordel de queue !

Mais je suis un fils formidablement bon, alors j’essaye de concilier.
Même si ça veut dire me démerder pour fêter Noël pendant trois jours : le pré-réveillon avec mon père, le réveillon avec ma mère, et le jour saint avec Pépé et Mémé et toute la smala.
Même si ça veut dire passer tout un repas avec les parents et les oncles de ma belle-mère, que je connais à peine.

Mais ça peut-être sympa, surtout que GrandCon et sa femme sont là. GrandCon, c’est un mec qui a arnaqué les impôts tout ce qu’il pouvait pendant vingt ans en ne déclarant pas les fosses qu’il creusait dans les cimetières (le petit malin !), ce qui lui a permis de prendre sa retraite à cinquante ans pour se construire un petit palace sur la Côte d’Azur, où il coule des jours heureux entre sa piscine et sa femelle.
Sauf que la retraite, c’est un peu chiant, alors il faut bien s’occuper.
Du coup, pour ne pas perdre ses bonnes habitudes de truand, en ce moment il fabrique du vin d’oranges, en faisant macérer des… oranges, si si, dans de l’alcool pharmaceutique emprunté à Papaprocellus.

J’avais déjà goûté de l’alcool de framboises qu’un représentant avait préparé avec la même recette (enfin sauf qu’il avait mis des framboises à la place des oranges, hein), et c’était plutôt carrément dégueulasse. Le petit côté “alcool frelaté dans le garage, qu’on utiliserait d’ordinaire pour nettoyer les vitres”, ça m’avait un peu dérangé.
Mais j’en avais juste pris quelques gouttes en digestif, si ça se trouve, cette fois-ci ça sera différent.

Déjà là c’est en apéritif, et ça change tout.

Hmm, ouais, c’est fort et sucré, et ça a pas vraiment le goût d’oranges, mais au moins cette fois on n’a pas la désagréable impression de boire un mélange immonde d’alcool à 90° et de sirop de framboises…
Bon allez, si t’en reveux y’en rena, ça tente quelqu’un ?
Ouaiiis, on en redonne à David, il conduit pas !
Je finis poliment mon deuxième verre, en mentant à GrandCon que c’est délicieux, c’est très fin ça se boit sans soif.
L’avantage c’est qu’en arrivant à table, je suis un peu pompette, hihihi.

Alez, je vais manger un peu, pour éponger. Oh en plus c’est du poisson, ça veut dire qu’il va y avoir du vin blanc, j’aime bien le vin blanc !
J’en ai bu un verre, sur tout le repas (et peut-être un deuxième avec le dessert).

Il n’y avait plus qu’à laisser le mélange opérer.

En sortant de table, je me souviens avoir dit à Papaprocellus que j’avais mal à la tête, et il s’est moqué de moi, ha ha on a bu trop de vin blanc ?

Ensuite, plus rien.
Juste une terrible envie de mourir, quand j’ai commencé à refaire surface dans le RER, quelques heures plus tard, en me demandant comment j’avais fait pour arriver jusque là.

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La Métamorphose

18 décembre 2007

Quand on était petits avec mes cousines, on allait passer tous les étés deux ou trois semaines chez nos grand-parents. C’était bien. C’était la campagne, mais c’était bien quand même. Y’avait une caravane, qui nous servait de quartier général, un portique pour jouer à la balançoire, parce que les enfants ça a besoin de faire de la balançoire, sinon c’est malheureux, et on pouvait regarder la télé tard le matin avant d’aller se laver.
Du coup c’était un peu le Paradis à cette époque, nos soucis se limitaient à ne pas laisser de traces sur les vitres quand on faisait des courses d’escargots sur les fenêtres, ou ne pas faire trop de bruit quand on pouffait tard le soir alors qu’on aurait dû dormir, genre une fois, on a même dû veiller jusqu’à onze heures, j’te dis même pas comment on était trop des rebelles.

Mais notre révolte allait bien plus loin qu’un simple combat contre la honteuse dictature de l’heure du coucher. Un jour, on a décidé de transcender notre triste condition d’humains. Rien que ça, ouais.
On y a pensé pendant qu’on jouait à la balançoire.
Il y avait des petits oiseaux sur la mangeoire juste à côté du portique.
Et ils se sont envolés.

C’est à ce moment là que la vérité nous a frappés de plein fouet, shbam, purée mais oui mais bien sûûûr ! Comme un seul homme, on a eu cette épiphanie, Cousine#1 et moi (Cousine#2 était trop petite pour avoir des épiphanies, alors elle se contentait de nous suivre et d’être d’accord) :
Il faut qu’on devienne des oiseaux !

Sur le coup, ça nous a semblé être une putain de bonne idée, ça vit d’air pur et d’eau fraîcheuh l’oiseau, c’est la solution ultime à tous nos problèmes. Bon oui, on n’avait pas vraiment de problèmes, c’est vrai, mais d’un autre côté, pourquoi attendre d’en avoir ?

On n’avait que six ou sept ans à l’époque, mais justement, c’est l’âge où tout est possible. D’ailleurs, c’est aussi pour ça qu’on y a cru. Il y a bien un gros monsieur qui distribue des cadeaux sur son traîneau magique tiré par des rennes volants, une petite souris qui échange les dents mortes contre de la thune, et à Pâques, les cloches viennent en volant pour cacher du chocolat dans le jardin.
C’était donc tout à fait possible de se transformer en zozios comme par magie, juste parce qu’on le voulait.

Le problème, c’est qu’on s’est très vite rendu compte que le vouloir, ça ne serait pas suffisant. Il fallait le mériter, ça n’allait pas nous arriver comme ça.
Ce qui est cool quand on est petit, c’est que les solutions à nos problèmes de bambins nous apparaissent toujours assez facilement, c’est évident, tellement logique, et magnifiquement simple !

On veut devenir des oiseaux ?
Ben c’est facile, on n’a qu’à se nourrir au maximum avec les graines de la mangeoire ! Ca marche pour les oiseaux, s’ils en mangent, c’est pour rester transformés, duh !

C’est comme ça que pendant deux ou trois jours on a mangé tout ce qu’on a pu de graines pour moineaux.
On faisait bien attention à ce que nos grand-parents ne nous grillent pas, on savait que s’ils comprenaient notre plan brillantissime, ils essaieraient de nous en empêcher, parce que leur seul but c’était de nous retenir prisonniers, mais ils seraient bien attrapés quand ils nous verraient nous envoler, niark niark niark.

Mais la dure loi de la vie nous a vite rattrapés.
Au début on pensait que si ça ne marchait pas, c’est parce qu’on mangeait pas les bonnes graines, le secret de la métamorphose était enfoui dans quelques spécimens spéciaux, qu’on essayait de repérer (et c’est pas facile d’essayer de différencier des graines de millet, fallait qu’on soit vraiment motivés !).
Et petit à petit, on s’est lassés, ou on a compris qu’on ne se transformerait pas en oiseaux en mangeant leurs graines, tout ça c’est que des mensonges, et on a recommencé à jouer à Cosmocats et aux Trois Mousquetaires.

Avec quand même un petit goût amer dans la bouche.

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Les Pains aux Raisins (4/4)

12 novembre 2007

Le dernier jour au lieu d’aller nager, P’pa et M’man sont restés pour passer un peu de temps avec moi, le fruit de leurs entrailles, qu’ils avaient délaissé pendant deux semaines, bande de monstres.

Pour sceller ces belles retrouvailles, ils ont décidé qu’on allait faire… des pâtés. Moi j’aimais bien ça, les pâtés, même si j’étais une grosse quiche en travaux de terrassement. Je mettais toujours trop d’eau, et le sable restait collé au seau, ou en tombait en faisant sprotch.
Mais j’étais trop jeune pour voir plus loin que le bout de mon nez (j’ai bien changé, hein !), et mon esprit s’est arrêté sur “pâtés : cool !”.

Papaprocellus a commencé à creuser, et ô surprise, il a déterré un pain aux raisins.
J’ai tout de suite su que tout était perdu.

Et comme dans les films, j’ai compris que j’avais été joué, et que depuis le début toutes les forces de l’univers agissaient de concert pour me conduire à ma perte.
Même l’histoire de l’humanité était dans le coup. Pendant des millénaires, nos ancêtres ont été des nomades heureux, jusqu’à ce que ce con d’homo sapiens décide que ça serait tellement plus cool d’être propriétaire terrien et sédentaire. Et la tradition s’est transmise, étoffée, alourdie, pour finalement aboutir à mes parents, qui n’ont rien trouvé de mieux que de s’installer sur le même mètre carré de plage tous les jours pendant plus de deux semaines.

Alors je les ai regardés, impuissant et pétrifié, pendant qu’ils creusaient partout autour d’eux, et qu’ils sortaient du sable pain aux raisins sur pain aux raisins sur pain aux raisins.

Et depuis vingt ans, à chaque fois qu’on se retrouve en famille, ma mère trouve le moyen de ressortir cette histoire, en insistant bien sur comment j’étais trop un roublard de pousser le vice jusqu’à me mettre des miettes sur la figure pour faire croire que j’avais mangé.
À chaque fois je rigole avec tout le monde, et je détourne savamment l’attention sur Cousine, en leur rappelant que elle c’est pire, elle avait jeté sa viande sous la table pour faire croire qu’elle avait fini son assiette, ruse qui avait bien tenu cinquante secondes, comme quoi élaborer un plan machiavélique ça n’est pas donné à tout le monde.

Par contre, le jour où le paratonnerre Cousine ne fonctionnera plus, je serai obligé de tous les tuer.

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Les Pains aux Raisins (3/4)

11 novembre 2007

Je crois que c’est la première fois où je suis parti en vacances avec mes parents.
Tous les autres étés (quand même, ça fait trois !), pendant qu’ils partaient aux Seychelles ou au Mexique ou à Bali, moi je me retrouvais à passer un mois avec mes grand-parents, à regarder l’herbe pousser en Sologne ou la pluie tomber sur les plages du Pays Royannais.
Mais à quatre ans, on a l’âge de prendre l’avion pour aller en Grèce, ouais, trop cool, ouais, ouais, ouais !

J’étais tellement un grand garçon responsable que quand tous les passagers, le pilote et le copilote ont eu une intoxication alimentaire parce qu’ils avaient choisi le poisson, c’est à moi qu’on a demandé de faire atterrir l’avion.

Non, je déconne hein.
En fait, j’étais juste assez responsable (à l’inverse de mes parents, faut croire) pour qu’on me laisse tous les après-midi une petite heure sur la plage, avec une espèce de gros pain aux raisins tout sec pour m’occuper, pendant que les grandes personnes allaient faire de la plongée au large. Ou alors, vu qu’un an plus tard le divorce était prononcé, ils essayaient de se noyer réciproquement, faudra que je pense à me renseigner.

En attendant, tous les jours en revenant de sa baignade, Mamanprocellus sortait de l’eau au ralenti, lançait un petit rire cristallin en se secouant les cheveux, à droite, et puis à gauche. Dans sa lancée, toute contente de voir que j’avais bien mangé, elle me prenait dans ses bras, toujours au ralenti, et elle m’embrassait en m’essuyant les miettes que j’avais sur toute la figure, parce que forcément je mangeais comme un porc.
Forcément.

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Les Pains aux Raisins (2/4)

10 novembre 2007

Le problème de Mamanprocellus (enfin, un de ses problèmes, parce que bon, voilà quoi), c’est que comme toutes les anorexiques, elle aimait bien la nourriture. L’acheter, la préparer, la toucher et lui faire délicatement l’amour, glop glop, mais la manger, pas glop.
Du coup, il fallait bien que quelqu’un la mange, toute cette bouffe qui la faisait mouiller dans sa culotte. Et quand je suis né, tout petit et sans défenses, être chétif qui n’avait même pas demandé à venir au monde, c’est moi qui m’y suis collé.

Ah, si seulement j’étais né grand et fort et doué de parole, comme Papaprocellus, j’aurais pu faire pareil que lui, critiquer ce qu’elle venait de préparer, et avoir moi aussi le bonheur de voir la poêle partir direct au vide-ordures (Mamanprocellus, la modération faite femme), mais on me portait à bout de bras et on me nourrissait au biberon, ce qui limitait pas mal mon champ d’action.

Mais déjà à cette époque, j’étais plein de ressources, alors pour éviter de devenir un de ces bébés obèses qui ont toujours l’air d’avoir une balle de ping-pong dans chaque joue et de porter cinq ou six pulls sous leur layette, j’avais un truc infaillible : top modèle avant l’heure, je vomissais tous mes biberons (pas dans les toilettes hein, je faisais ça sur place, c’est moins avilissant).

Et puis j’ai eu quatre ans.

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