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Cooking Mama

19 septembre 2008

L’autre jour, je bossais avec Babacar (parce que dans la vraie vie elle a le prénom d’une autre chanson de France Gall), une charmante collègue Antillaise très classe et au bord de la retraite, avec des chignons, des châles, et des broches en véritable imitation d’or. Bref, une vieille dame très gentille, qui me rappelle ma grand-mère et que j’aime donc beaucoup, bien qu’elle soit un peu bavarde à mon goût.
Surtout qu’elle a un peu tendance à radoter, mais à son âge, c’est déjà bien d’arriver à ne pas pisser partout où elle s’assied.

Et comme toutes les fois où un client nous pose la question (”dites, y’a pas de vendeur ?!”), j’ai eu droit à son histoire préférée :

- Je ne vois pas pou’quoi les gens ont besoin d’un vendeu’ ! Moi je n’ai pas besoin de vendeu’, quand j’ai acheté mes meubles, il est venu me voi’, “vous avez besoin d’un ‘enseignement madame ?”. Mais non j’ai pas besoin de ‘enseignement, c’est moi qui sais ce que je vais mett’e chez moi, pas lui ! J’ai p’is mes mesu’es, ‘ega’dé les p’ix, je n’avais pas besoin de vendeu’ !

Ca fait trois fois que j’ai droit à ce même couplet, on ne s’en lasse pas.

Mais cette fois-ci, elle a enchaîné sur un sujet complètement inédit : la veille, elle avait fait de la pâtisse’ie. Alors pendant une heure, elle m’a raconté qu’elle avait voulu faire un gâteau immense, le plus gros du monde. Pour ce faire, elle a pris le plus grand de ses moules, doublé les quantités, et boum, au four.
Cette partie de l’histoire a pris une petite dizaine de minutes.

Les cinquante minutes suivantes n’ont été que lamentations : elle n’avait pas l’habitude de ce moule, et il est trop cuit, et nia nia nia et nia nia nia. Pour finalement me dire qu’elle en avait donné à son petit-fils qui l’avait trouvé très bon.
Et il ne disait pas juste ça pour jouer les lèche-boules, puisqu’il a voulu en reprendre. Mais il n’a pas eu le droit, parce que Babacar l’avait p’épa’é pou’ en off’i’ à tous les gens qu’elle aime bien.

Au moment de partir en pause, elle a donc sorti de son sac le plat le plus monstrueusement énorme que j’aie jamais vu, un truc grand comme une roue de tracteur, et à peu près aussi haut.

- Il a l’ai’ bon, hein ? C’est un gâteau au yaou’t, tu vois. Et je n’avais pas de yaou’t natu’e, alo’s j’en ai p’is un au cit’on.

Hmmm, c’est vrai qu’il a pas l’air mauvais !

Elle en a coupé plusieurs parts, avec un couteau sorti de je ne veux pas savoir où.
… Et m’a dit qu’elle allait en donner à quelques collègues au passage, avant de prendre sa pause, à tout à l’heure David !

Ooo…kay, donc quand elle parle des gens qu’elle aime bien, ça ne me concerne visiblement pas.
Blam, prends-toi ça dans les dents David.
C’est pas grave connasse, de toute façon j’en voulais pas de ton sale gâteau de merde, va crever, charogne, avec ton pied déjà dans la tombe !

Quand elle est revenue de pause, j’avais réussi à mettre le passé derrière moi, et à oublier ce terrible affront. J’ai eu raison, puisque juste avant que je me lève pour aller pauser à mon tour, elle a posé un sopalin à côté de mon clavier, sur lequel étaient posées deux énormes parts de son gâteau.
J’avais l’impression d’avoir un petit animal à côté de moi.

- Tiens David, toi tu as d’oit à deux pa’ts !

Oooh c’est gentil merci merci merci, pardon d’avoir pensé du mal de toi !
Et je suis parti en courant pour manger tranquillement.
Dans l’escalier, j’en ai pris un petit morceau du bout des doigts, pour goûter sans mordre à pleines dents, parce que c’est pas classe.
…
?
?
…
Ackkkk !!!

Oh mon Dieu mais quelle horreur ! C’était le truc le pire que j’aie jamais mangé, et pourtant j’en ai bouffé, des trucs dégueulasses !
Je ne sais toujours pas comment quelque chose pouvait être aussi gras et aussi sec, après une bouchée, j’avais l’impression d’avoir avalé un tampon à la sphaigne. Et il m’en restait deux parts, aussi grosses qu’un poulet.
C’est pas possible, c’est pas un aliment, c’est avec ça que le troisième petit cochon a construit sa maison !

J’ai envisagé de les jeter dans la première poubelle venue, mais j’ai pensé à Babacar, à ma grand-mère, aux vieilles dames qui préparent des gâteaux en se disant qu’elles vont faire plaisir aux gens, et je me suis forcé.
J’avais les larmes aux yeux, je tremblais de partout, mais petit bout après petit bout, je suis arrivé au bout de mon calvaire. J’ai cru mourir après la première part, quand je me suis rendu compte que j’en avais encore autant à accomplir, mais j’ai tenu bon, j’ai pris sur moi, je l’ai mangé quand même car c’était offert de bon cœur.

Au bout de vingt minutes, j’avais l’impression d’être enceint de vingt mois et de n’avoir jamais bu de ma vie, alors comme ma pause était finie, soulagement, j’ai jeté le reste de gâteau et je suis remonté. J’ai bien remercié Babacar en revenant, je l’ai félicitée, c’était délicieux, et je me suis effondré sur ma chaise, en réprimant un sanglot.

J’ai essayé de me concentrer sur le boulot, pour ne plus penser à ce que je venais de vivre. J’ai réussi, puisqu’au bout d’un moment Babacar m’a dit au revoir : sa journée était finie. Elle s’est approchée pour me faire la bise, et a posé quelque chose dans mon tiroir :

- Tiens, comme tu fais la fe’metu’e, tu as d’oit à une aut’e pa’t, pou’ ce soi’ !

J’ai eu beau supplier, crier, me traîner à ses pieds, jurer mes grands dieux que non, je ne faisais pas la fermeture, rien n’y a fait.

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au boulot

Arrêté par la tapette géante

13 septembre 2008

Pour fêter mon retour à Happy Time, après cinq glorieuses semaines d’arrêt maladie, ils ont décidé de me mettre toute la semaine en caisse. Les bâtards.
Nan mais ils m’ont bien regardé ? Même quand je me suis arrêté, ça faisait des mois que je n’étais plus allé en caisse, qu’est-ce que ça veut dire ? Genre nia nia nia, toutes les promotions que j’ai eues, les litres de sperme et de cyprine que j’ai dû avaler pour en arriver là, et je me retrouve à bosser en bas de l’échelle, avec la lie de l’entreprise ?

Heureusement pour eux, je suis docile et obéissant, j’ai fait ce qu’on me demandait. Surtout que c’est rigolo aussi, de jouer à la marchande.
Bonjour monsieur, ça va monsieur ?
Ca vous fait deux cent euros monsieur (oui, à Happy Time, c’est le tarif moyen, quoi qu’on achète).
Vous payez par carte bleue monsieur ?

Oui, monsieur payait par carte bleue.
J’ai fait comme on m’a appris. Même si l’appareil est posé juste devant son nez, c’est à moi de mettre la carte du client.
Alors je l’ai mise.
Comme une chienne. Encore, et encore, et encore. Who’s yer daddy, bitch ?!

Au bout d’un moment, le temps de reprendre mon souffle, j’ai suggéré à monsieur de composer son code, pour voir ce qui se passait.
Il a obéi, et pour m’occuper (signe que je travaille peut-être là depuis trop longtemps), j’ai commencé à compter les secondes entre les étapes du paiement : code bon, 1-2-3, validation en cours, 4-5-6-7-8-9, impression, 10-11-12 paiement accepté, on peut retirer la carte.

Sauf que là, arrivé à 4, le message sur mon viseur a changé : “carte interdite”.
Ah tiens ? Un peu de nouveauté dans ma morne existence ? Est-ce que je suis vraiment prêt à changer mes habitudes ?
J’avais intérêt, parce que sur ces entrefaites, le viseur m’a parlé à nouveau : “capturer carte”.

Et merde.

La capture de carte, c’est un peu comme faire un bon mot au Scrabble en utilisant le Z et le Q : si on joue bien, ça rapporte un max, mais c’est quand même assez difficilement réalisable.
Contrairement à ce que je m’imaginais quand j’en ai entendu parler la première fois, la capture de carte n’a rien à voir avec un safari, ou un truc cool du même genre : on n’a pas de lasso, pas de fusil, on ne traque pas sa piste encore chaude avec un guide local, et on ne doit pas l’affaiblir avant de lui jeter une pokéball.

Non, dans le commerce c’est beaucoup moins glamour : ce sont des cartes volées, ou sur lesquelles il n’y a plus une thune, et il faut déployer des ruses de Sioux pour : les récupérer, appeler la sécurité, leur demander de venir, faire patienter le client sans lui rendre sa carte, tout en le maintenant dans une ignorance totale et dans un état d’esprit calme et détendu, pour qu’il vive chez nous une expérience de shopping inoubliable.
Vu les circonstances, de ce côté là ça devrait être dans la poche.

Et ensuite, en bon chasseur de prime, on n’a plus qu’à attendre la récompense de Visa.

En voyant le message, il a fallu que je réfléchisse très vite. Après cinq semaines d’absence à me gaver de Soul Calibur et Torchwood, c’était pas évident.
J’ai commencé par sortir la carte de l’appareil, le visage impassible (parfois, je me dis que je devrais jouer au poker). Pendant le quart de poil de couille de seconde que ça m’a pris, j’ai eu cette idée absolument géniale : et si je mentais* ?

- Oh, fichtre, que c’est embêtant monsieur, il y a un problème avec la machine ! Je vais appeler quelqu’un pour qu’on vienne réparer, alors !

Ce qui m’a permis de justifier mon coup de téléphone à la sécurité, et je me suis senti tellement malin que j’ai failli mouiller mon caleçon.
Ma proie était ferrée, je la tenais entre mes doigts agiles. Il fallait faire attention à ne pas la laisser s’échapper, parce que si le mec en face demandait à récupérer sa carte, je n’avais pas vraiment de raisons de la garder. J’ai adopté l’attitude du “je joue avec la carte tellement je suis cool et nonchalant, j’attends qu’on vienne me dépanner, tiens si je me mettais à siffloter, fufufu…”
Tout en m’arrachant les yeux à scruter l’horizon, à la recherche de mon sauveur.

C’est une attitude qui a l’air assez efficace, puisque j’ai farpaitement réussi à endormir la confiance du sale voleur de merde client, qui pensait vraiment voir arriver quelqu’un de la maintenance. Niark niark niark, je suis machiavélique.

Bien sûr, il a voulu faire des histoires quand il a compris ce qui se passait, et je me mets à sa place : moi non plus j’aimerais pas faire mes courses et qu’un grand type à l’air patibulaire m’annonce froidement que j’ai perdu ma carte, ma dignité (parce que oui, c’est plus rigolo s’il y a plein de monde qui fait la queue autour), et que je ne repasse pas par la case départ.

Mais bon. La capture a réussi (je suis trop doué, je suis sûr que moi aussi j’aurais pu libérer Ingrid), ce qui veut dire : kaching.
Alors tant que ça n’arrive qu’aux autres et que ça me rapporte de l’argent, je suis prêt à accepter les injustices de ce genre.

*Attention les enfants, mentir, c’est très mal. Faites comme moi, ne mentez jamais.

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Au bout du fil

25 juillet 2008

Un des trucs les plus pète-couilles à mon poste actuel (donc mon ancien nouveau job, pas le nouveau nouveau job, que je n’ai pas encore commencé, mais ça ne saurait tarder), c’est quand un client se présente parce qu’il a perdu son copain Boulet dans le magasin, et du coup il faut qu’on l’appelle.

Je ne passe pas les messages (putain, Dieu merci !) : mon rôle se limite à appeler le service clientèle, qui met quinze plombes à répondre, pendant que le client trépigne et me lance des regards méchants, genre je fais tout mon possible pour lui gâcher la vie. Ensuite quand ça décroche, je leur explique qu’il faut faire un appel magasin, ils prennent leur micro, vont s’enfermer dans une pièce complètement hermétique, pour qu’il n’y ait pas de bruits parasites, et ils le passent leur message très très vite pour se dépêcher de sortir, parce que sinon ils meurent asphyxiés.

J’ai assez rapidement appris de mes erreurs. Au début, quand les gens me disaient “je pirrrdiou mon ami, vous pivez l’appiouler s’il vus plait ?”, je leur répondais “oui bien sûr, il s’appelle comment ?”, en composant déjà le numéro, comme ça, le temps qu’ils décrochent j’étais tout prêt.

Le problème, c’est que souvent, on me répondait un truc du genre “Strkwghtzlk Wolgrzqxpti”, avec un grand sourire. Alors là, je me trouvais bête. Je souriais aussi. Je demandais de répéter, toujours en souriant. Et on me répétait : Strkwghtzlk Wolgrzqxpti. Alors j’essayais de retenir en gros la prononciation, Tina Arena arrive bien à chanter en français comme ça, et je ne crois pas être plus bête qu’elle, ça me ferait mal.
Mais le temps que le service clientèle réponde, j’avais eu le temps d’oublier trente mille fois les sons que j’avais entendus.
Plus bête que Tina Arena.

Alors maintenant, trop fort le mec, quand on vient me voir pour les messages, je tends mon petit bloc d’une main, je compose le numéro de l’autre, et je demande aux gens de m’écrire le nom de la personne. Après, y’a plus qu’à attendre que ça décroche, je leur prononce très vite ce qui est écrit, en épelant bien le nom. Hop, je me suis débarrassé du bébé les doigts dans le nez.

Mais en apprenant des erreurs desquelles j’avais déjà appris, je me suis rendu compte que c’était has-been de faire passer des messages dans le magasin : six fois sur sept (j’ai compté), quand un couple se perd dans le magasin, un des deux va chercher l’autre dans tous les étages, logique, pendant que sa moitié l’attendra dehors, ce qui semble moins logique, et qui diminue de beaucoup l’utilité des messages, qui ne sont malheureusement pas diffusés dans tout Paris.

Alors, j’ai découvert qu’il y avait une alternative à ces appels au micro.
La première fois, c’est une petite dame enceinte jusqu’aux yeux qui m’y a fait penser. Le magasin était fermé depuis dix minutes. Elle cherchait son mari. Deux solutions s’offraient à moi. Soit je faisais passer un appel, j’attendais avec elle parce que je n’ai pas le droit de fermer l’accueil tant qu’il y a un client, on risquait d’y passer la nuit parce que son mari s’était sûrement fait sortir par la sécurité, rapport à la fermeture, tout ça…
Soit :

- Ben… S’il a un portable, je peux vous passer le mien, pour que vous l’appeliez ?

Et depuis ce jour, quand quelqu’un est vraiment désespéré, et encore plus quand il est mignon (ce qui veut dire que ça n’arrive pas souvent), je propose de prêter mon portable, ou encore mieux, j’attends qu’ils réclament, mendient, et supplient. J’aime les voir ramper à genoux en se traînant avec les coudes devant moi, et me proposer de me payer une communication qui ne me coûte rien.

Et à chaque fois, au moment où j’ouvre le tiroir pour attraper mon téléphone, je me souviens.
Et merde.

Je sais pas trop de quoi j’ai le plus honte.
Du vieux téléphone de merde dans son ensemble, de cet étrange vestige de la fin du vingtième siècle ?
Ou alors, de son écran monochrome -ou bichrome, si on considère que “vert” et “vert plus clair” ça fait deux couleurs ?
Et en fait non, à chaque fois, la plus grosse affiche c’est quand même mon petit Winnie déguisé en dauphin, accessoire überviril s’il en est. Bien sûr, je pourrais essayer d’expliquer que c’était un souvenir de Copenhague, que c’était rigolo sur le coup, et que pour une raison qui m’échappe, j’avais voulu l’accrocher à mon téléphone. J’avais du mal, alors Lapin m’avait aidé, en y passant lui aussi dix minutes, et du coup je n’ai jamais osé l’enlever, pour ne pas le vexer.

Peut-être que les gens comprendraient, expliqué comme ça ?
Et puis je me tais.
J’ai un Winnie déguisé en dauphin accroché à un vieux Nokia monochrome.
Est-ce que je peux vraiment dire quoi que ce soit pour m’en sortir ?

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au boulot

Il n’y a que des sottes gens

20 juillet 2008

Mon plus grand drame, c’est de ne pas savoir quoi faire comme boulot, ni même de ma vie. Bien sûr, je pourrais en parler à tous les gens que je rencontre, au cas où quelqu’un aurait une idée de génie à me proposer, la vision des choses qui éclairera toute mon existence sous un jour nouveau et me fera dire “mais oui, c’est ça que je veux faire !”.

Mais en plus de ne pas être du genre à aller parler aux autres de mes soucis, je me suis rendu compte, malin que je suis, que les gens ont tous la même réponse face à ce problème. Enfin non, pas une réponse, une question. Parce que les gens, c’est trop des surdoués, ils savent présenter l’équation simplement, et ils pensent à poser la question fatale, qui bien sûr ne m’était jamais venue à l’esprit avant leur brillante intervention :

- Ah bah c’est facile t’aimes quoi dans la vie ? Qu’est-ce qui t’intéresse ?

Sur un ton condescendant insupportable, avec un sourire satisfait et agacé. Satisfait d’être le petit génie qui va trancher mon nœud gordien, et agacé, parce que franchement si je ne trouve pas, c’est que je n’y mets pas du mien, je pourrais être comme tout le monde et avoir imaginé ma carrière de juriste depuis le collège, quand même !
C’est pour ne plus voir ce sourire ni entendre cette question qu’à chaque fois que le sujet pointe le bout de son vilain museau, je sors un mouchoir de ma manche, ou je me fous à poil, pour faire diversion.
Et en général, ça marche plutôt bien.

Ca m’évite d’avoir à me sentir un peu plus un loser à chaque fois, d’avoir à expliquer pour la enième fois que non, je ne sais pas ce que je veux faire, ce que j’aime ou ce qui me plaît, et de voir qu’en face on s’imagine que je suis un gros flemmard qui ne veut même pas se sortir les doigts du slip trois secondes pour se trouver un vrai job, alors que c’est franchement pas sorcier.

C’est aussi pour ça qu’Happy Time est si confortable. Je fais mes petites affaires tranquillement, en étant juste assez occupé pour ne pas déprimer à me dire qu’il faut trouver un vrai boulot, parce que eh, j’en ai un ! Le travail est rigolo, pas trop stressant, avec des horaires assez arrangeants… Bref, le petit boulot de rêve.

L’ennui, c’est qu’autour de moi personne ne loupe une occasion de me rappeler que c’est un petit boulot. Chaque fois que je vois ma mère, dans les dix minutes elle va me parler de mon petit salaire d’un ton chagriné, et en remettre une couche avec la régularité d’une horloge suisse, mes grands-parents proposent tout le temps de me payer pour reprendre des études, n’importe quoi, pourvu que ça soit autre chose…

Et plus le temps passe, plus mes compagnons d’infortune trouvent des vrais jobs, arrêtent d’être des pires losers que moi, et ça n’aide pas mon moral. Surtout que grâce à ce formidable outil qu’est facebook, je retrouve la trace de pleeein de copains d’école qui forcément ont tous des situations de rêve : “je viens de monter ma boîte ça marche super”, “on vient de me nommer à la tête d’une chaîne de télé câblée”, “je suis l’assistant personnel de Chris Evans, c’est vraiment l’enfer ma vie, je te raconte même pas”, “j’ai trouvé par hasard un job de voyageuse temporelle, d’ailleurs je pars avant-hier poser pour De Vinci, en fait la Joconde c’est moi”.

Pourtant, c’est pas faute d’avoir eu des idées et des projets fous. Depuis mon entrée en seconde (putain, en 1996, non mais je veux dire quoi, je suis entré au lycée il y a douze ans !), je me suis vu -dans le désordre- astronaute, avocat, journaliste, entrepreneur de pompes funèbres, patron de bar, prof, conseiller d’orientation, sans oublier le projet récurrent de fuite à l’étranger : en Australie, en Angleterre, au Danemark…
Comme je suis quelqu’un de très constant, courageux et optimiste, chaque projet a eu une durée de vie approximative d’un mois, avant abandon total et re-déprime parce que “je trouverai jamais ma voiiie”.

Surtout que chaque abandon est suivi des gros yeux pleins de reproches de la famille, et de l’inéluctable question, “mais tu vas faire quoi maintenant ?”. Ben continuer Happy Time, mais ça n’a pas l’air de compter pour “faire quelque chose”…
C’est dire si j’étais content de moi, avec mon projet de tourisme. Un vrai boulot, dont on peut parler la tête haute, un vrai avenir, quoi !
Je me voyais déjà tout ébloui par l’étincelle de fierté que j’allais allumer dans les yeux de mes parents, qui depuis le début me poussent à trouver autre chose que ce “boulot minable”. J’imaginais une scène bien gnian-gnian quand je leur en parlerai, où tout le monde se tomberait dans les bras les uns des autres en pleurant, genre “le retour du fils prodigue”, avec si possible un accompagnement au violon, des ralentis et une image grainée.

C’est dire si je me suis senti soutenu et encouragé quand mon père comme ma mère m’ont demandé du bout des lèvres, comme s’ils parlaient de fist-fucking : “le… tourisme…? Mais… Ca mène à quelque chose ?”.

La fuite à l’étranger, donc.

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au boulot, l'avenir, non, rien

À la croisée des chemins

13 juillet 2008


Ma dernière lubie, c’est de bosser dans le tourisme (pas pour avoir des prix sur les plages de sable blanc nia nia nia, j’ai horreur de ça), une fois que j’aurai fini de trouver Happy Time amusant. Mais bon, pour ça il faut une formation (pour faire du tourisme hein, pas pour ne plus s’amuser à Happy Time).
Alors, je me suis renseigné. Il y a moyen de préparer ça par correspondance, ce qui m’évite de retourner à l’école, et de me faire appeler monsieur et taxer mon tipp-ex par tous ces boutonneux à peine sortis du lycée, et en plus ça me permet de rester encore un peu dans mes murs actuels, tellement confortables. Le seul petit souci, c’est qu’il faut faire des stages, et j’ai beau ne pas bosser à temps plein, ça risque d’être problématique, au niveau des horaires.

Pas grave, je vais aller voir Naëlle, la fille chargée de… euh… de… en fait, personne ne sait. Même quand, ivre de curiosité, je lui ai demandé, elle n’a pas été capable me dire de quoi elle s’occupait. Mais tout le monde s’est accordé à dire qu’elle était la seule à pouvoir me renseigner.

Alors pendant ma pause, j’ai pris mon courage à deux mains (mais j’aurais pu le prendre avec une seule, c’est pas un gros courage) et je suis monté au septième, vers les bureaux, vers Naëlle.
Et vers la treizième dimension (insérer ici une musique angoissante).

Arrivé devant la porte, j’ai toqué mais pas trop fort, parce que tous ces murs en préfabriqué, on ne sait pas trop à quel moment ça va se casser la gueule, et quand on m’y a invité, je suis entré.
Naëlle et ses colocataires de bureau étaient là, ce qui tombait plutôt bien -enfin surtout pour Naëlle, parce que les autres je m’en fous un peu. Je venais de m’asseoir quand, surprise et joie mêlées, elles m’ont proposé une part de gâteau et à boire, toutes les trois en chœur.

Euh pardon ? Je venais voir Naëlle, mais peut-être que je suis monté trop haut et que je suis arrivé directement sur l’île du Plaisir ? Vous avez du nectar, et de l’ambroisie ? Bon je vais juste prendre un jus de pommes alors.
Du coup, c’est la bouche à moitié pleine des restes d’un gâteau d’anniversaire fêté en loucedé dans leur bureau (c’était donc ça) que j’ai dû expliquer le pourquoi de ma venue :

- ‘e oud’ai fai’ u’e fo’mafion dans le (un peu de jus de pommes pour faire passer) tourisme, et j’ai vu qu’il y avait des stages, comment je peux faire, dis, dis ?

- Bonne question, hé hé, j’en sais rien !

- Bah arrête de rigoler bêtement et cherche, non ?

Alors elle a renversé la tête en arrière et s’est caressé les cheveux à deux mains, dans une pose très L’Oréalienne, parce qu’être jolie, ça aide à mieux réfléchir -enfin peut-être pas, mais quand on ne sait pas quoi dire, il vaut mieux être bien coiffée.
Et soudain, elle a redressé la tête. Elle savait.

- Ce qu’il te faut c’est un fongécif !

- Hein pardon ? Mais non tu as pas compris, je n’ai pas de champignons, je veux bosser dans le tourisme !

- Non non, pas un fongicide, un fongécif, bêta !

- ??? C’est une insulte ? Ca se mange ? C’est sexuel ?

- Un fongécif, ça veut dire que tu arrêtes de bosser pendant un mois, six mois, un an, tout en continuant à percevoir ton salaire, et pendant ce temps on te laisse faire ta formation, à l’école, et après tu nous reviens, car ton âme immortelle nous appartient pour l’éternité.

- Hmm, donc mis à part le côté “école”, qui est hors de question, c’est super intéressant, non ?

C’est à ce moment là que Girafa, ma Big Boss, est sortie de son bureau, curieusement situé à l’intérieur de celui de Naëlle (l’architecte d’Happy Time boit).

- Comment ça on parle de fongécif, David veut nous quitter ?!

- Hein mais non pas du tout, c’est Naëlle qui me parle de ça !

- Oui, exactement. J’ai regardé mon agenda, j’ai vu que j’avais du temps libre, alors j’ai eu envie de proposer un fongécif à quelqu’un, et c’est tombé sur David !

- Ah mais il fallait me demander, Naëlle, si tu veux vraiment faire partir des employés j’ai des noms à te proposer !

Et elles ont rigolé toutes les deux, sans que je comprenne vraiment pourquoi, parce que le niveau des blagues : zéro.
Girafa est partie, et je me suis dit que j’allais en faire autant, surtout qu’avec tout ça ma pause touchait à sa fin. J’ai promis à Naëlle que j’allais me renseigner sur cette histoire de fongécif, oh oui alors, parce que les champignons, quelle horreur !

En sortant du bureau, j’étais tout songeur, à me demander si je n’allais quand même pas saisir cette chance en or de poursuivre mon désir fou de devenir “vendeur de rêve” (mais non, letudiant.com ne survend pas le job !), quand dans le couloir, j’ai croisé Girafa, “par hasard” (on ne me la fait pas à moi).

- Alors David, tu veux t’en aller, c’est vrai ?

- Beeen… Non, je voulais juste voir pour bosser dans le tour…

- Parce qu’en fait, je voulais te voir !
Voilà, j’aimerais te proposer une nouvelle promotion, un nouveau job moins stressant, pour lequel tu serais parfait puisque tu es un tel parangon de génialitude, et que tu sens tellement bon, et que ton corps de rêve semble avoir été taillé par les dieux !
Bien sûr, ça serait temporaire, tu pourrais arrêter à tout moment si ça ne te convient pas, mais au final ça serait pour t’offrir encore une autre promotion, et finalement voir si tu aimerais prendre ma place, voire celle du directeur ?

J’ai ouvert la bouche pour répondre…
Et je suis parti en courant.

Parce que maintenant à cause de cette conne, je dois choisir entre :
1) suivre une formation pour faire un boulot qui pourrait potentiellement me plaire (glop), mais en arrêtant Happy Time pour aller suivre des vrais cours avec des vrais gens (super pas glop), ou
2) grimper les échelons d’Happy Time, donc rester dans une boîte où je m’éclate pour avoir un boulot un peu plus intéressant (glop), mais pour au final me manger le mur, parce que le jour où je me rendrai compte que c’était un job de merde et que ce que je voulais faire c’est du tourisme, il sera trop tard (super pas glop).

Et je suis très mauvais pour faire des choix (c’est d’ailleurs pour ça que j’ai une Magic 8 Ball et un Oui-Ja Board, mais j’ai peur que là ça ne m’aide pas).

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au boulot

L’art de se faire des nouveaux amis - 2 (blame it on the karma)

12 juillet 2008

Aujourd’hui, j’étais en train de bosser quand j’ai vu arriver Salopa. Méfiance. Surtout qu’elle était encore avec fille que je ne connaissais pas, alors encore plus de méfiance, chat échaudé craint l’eau froide !
Soulagement, elle accompagnait simplement cette dame pour lui faire profiter de sa réduction employée, alors que c’est farpaitement interdit, mais dans mon infinie miséricorde, j’ai fermé les yeux (surtout que bon, moi-même je passe un peu ma carte à n’importe qui, alors charité hôpital tout ça).

Le problème c’est que Grolourdo rôdait. Et une femme qu’il connaît, accompagnée d’une autre qu’il ne connaît pas, il n’en faut pas plus pour le lancer.
Alors il s’est approché. Regard vers Salopa puis :

- Ah mais je vous reconnais, c’est vous qui tournez dans des films pornographiques !

Pouêt, pouêt !
Enfin non, personne n’a fait pouêt, il y a eu un petit silence.
Et un sourire désolé de la part de Salopa.

- … Je te présente ma mère…

J’ai bien mis cinq minutes à arrêter de rigoler.

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L’art de se faire de nouveaux amis

9 juillet 2008

À la lointaine époque (six mois déjà) où j’attaquais mon nouveau poste, ce que j’avais trouvé le plus bizarre c’est tous ces nouveaux collègues que je découvrais, alors que depuis un an je leur passais devant tous les jours, mais sans les voir, p’tin, mais on a les mêmes patrons, on marche sur le même sol synthétique en même temps, on se croise, mais on ne s’est jamais vus ? Trop wouah !

Un que j’ai tout de suite beaucoup aimé, c’est Grolourdo, qui passe son temps à faire des blagues super lourdes. Genre les jours où je bosse avec ma collègue Indienne très gentille mais un peu coincée du cul et qui ne parle pas encore très bien le français, il vient la voir pour a) lui apprendre un nouveau mot, aujourd’hui “fellation”, ou b) lui demander si elle crie quand elle fait l’amour.
Ho ho ho, Groulourdo, oh toi alors.
Et je le trouve super drôle, dans son rôle de gros lourd obsédé (enfin, j’espère que c’est un rôle, parce que sinon, ça voudrait dire qu’il est juste lourd, et pas drôle du tout).

Un de ses jeux préférés, que j’ai découvert avant même de connaître son prénom, c’est “ce soir j’organise une orgie (comme toutes les semaines) !”. La première fois qu’il a fait cette blague, en me demandant si ce soir je venais au château pour participer à la petite sauterie qu’il organisait, j’ai eu comme un blocage.
Euh, c’est quoi ce mec ? Et il est sérieux là ?
Après, je me suis vite rendu compte que c’était pour déconner. Ce que j’aime bien avec cette blague, c’est qu’il ne parle jamais ouvertement d’orgie, juste de “soirée au château”. Après, chacun est libre d’y voir ce qu’il veut. Avec ma pureté virginale, j’ai d’ailleurs cru pendant des semaines qu’il parlait de bals masqués, si si, c’est vrai.
Et de la même façon qu’on finit par adorer une chanson de merde qu’on entend toutes les deux heures à la radio (Madonna poweeer !), au bout de deux mois à bosser là, j’étais son plus grand fan.

Sauf que récemment, j’ai appris qu’il allait partir, ouin snif nooon, Grolourdo pars pas !
Alors un jour, pendant ma pause je suis passé le voir, pour profiter de ces derniers instants d’humour lourd. Il était en train de discuter avec Salopa, une vendeuse bonnasse mais un peu vulgos et qui parle toujours très fort. Ils déconnaient sur les soirées au château, que bien sûr on continuera à organiser quand il sera parti, maintenant qu’on est tous habitués à occuper nos soirées comme ça !
Alors j’ai participé un peu à la conversation, et du coup fait la connaissance de Salopa.

Après, je les ai laissés là et je suis sorti pour discuter avec des collègues qui étaient aussi en pause (et qui comme moi auparavant ne connaissaient pas Grolourdo). C’était chouette. Tous les gens que j’aimais bien à Happy Time, tous réunis au même endroit. J’ai discuté avec tout le monde, j’étais un peu le centre de l’attention, et ça ne me dérangeait même pas, oh yeah !
C’est pendant cette expérience sociale inédite et hors du commun que j’ai vu s’avancer Salopa avec une de ses copines.
Elles rigolaient.

Je ne me souviens pas vraiment de ce qu’elle avait à me demander, peut-être dix centimes pour prendre un café, ou un mouchoir, bref on s’en fout. Non, ce dont je me souviens bien, c’est la façon dont elle m’a présenté à sa copine, avec un gros clin d’oeil, au milieu de tous mes collègues, et des passants, et de tout Paris, avec sa voix qui porte :

- Ah bah on n’a qu’à demander au charmant jeune homme, et puis tu vois lui aussi c’est un gros partouzeur !
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au boulot, non, rien

Rain Man

3 juillet 2008

À mon poste dans les bas-fonds d’Happy Time, à l’abris de tous les regards, je suis bien tranquille. Mais là n’est pas la question, non. Ce poste, comme tous les autres postes, est installé comme suit : un plan de travail où je peux poser mon 20 Minutes pour faire les mots fléchés, et où les clients (quand il y’en a) peuvent s’affaler, taper du poing pour montrer qu’ils sont pas d’accord, oublier leurs affaires ou asseoir leurs enfants.
Et de chaque côté de ce plan de travail multi-usages à faire pâlir d’envie tous les designers d’Ikea, deux appareils, que j’appellerai “éléphants”, pour bien montrer à quel point c’est difficile de ne pas les remarquer, et aussi parce que c’est tout cool les éléphants, et en plus en utilisant des noms de code comme ça, j’ai l’impression de faire un job glamour style agent secret, ou scientifique qui fait des recherches ultra-secrètes.

(Si besoin était, preuve que l’éléphant c’est trop cool et trop meugnon)

Deux éléphants, donc : un pour moi et un pour les clients. Le mien me sert à voir ce que je tape sur mon clavier, et celui des clients, si je fais bien mon boulot, ne leur sert à rien : ça leur dit à peu près la même chose qu’à moi, mais avec moins de détails. Or je suis censé tout leur expliquer comme à des demeurés, et du coup ils n’ont même pas besoin de faire l’effort de consulter l’éléphant, et ça me permet de parfaire ma diction, parce que je me suis rendu compte que quand j’écoute ce que je dis, même moi j’ai du mal à me comprendre, tellement j’articule pas.

Quand je suis à ce poste-là, j’aime bien jouer avec l’éléphant des clients. Je le fais tourner sur lui-même, je lui offre une vraie vie, il fait des choses et de vit de bien belles histoires. Je pourrais aussi jouer avec mon éléphant à moi, mais ça serait beaucoup moins drôle, déjà parce que c’est mon outil de travail, si je l’abîmais je serais bien embêté, en plus je suis sûr que c’est interdit de jouer avec l’éléphant des clients, alors j’ai un peu l’impression d’être un rebelle.

Et puis c’est moins gênant si je casse l’éléphant des clients, parce que de toute façon comme je l’ai dit, il ne sert à rien.
Sauf ce soir, où j’avais un client étranger, qui ne parlait même pas le français, trop la honte. Bien sûr, j’aurais pu lui parler en anglais, mais au moment de lui donner ses sous, j’ai trouvé plus malin de lui montrer l’éléphant du doigt, pour lui expliquer combien il allait recevoir.
Et là, horreur, malheur, je me suis rendu compte que l’éléphant des clients avait disparu.
Nooon !

Clopin-clopant, j’ai réussi à me faire comprendre, en machinant mon éléphant à moi pour lui montrer ce que je refusais de lui dire (parfois, je refuse de communiquer, c’est mon côté autiste), et dès qu’il a été parti, je me suis précipité dans le bureau à côté, pour leur faire part de mon désarroi :

- Mon éléphant des clients a disparu, aaaah, au secours !

Comico a levé les yeux et m’a calmement répondu :

- Ben oui monsieur Procellus, mais vous savez, ça fait au moins deux semaines qu’il est plus là.

- ???

- Vous aviez pas remarqué ?

Ben non. Je viens de le voir.
Ca pourrait ne pas être grave, si je n’étais pas installé à ce même poste deux fois par semaine toutes les semaines depuis bientôt huit mois, avec rien d’autre à faire que de remarquer ce genre de petits trucs.

Je leur ai raconté à tous ma mésaventure, on a bien rigolé, ha ha, quelqu’un a piqué l’éléphant des clients, le con !, mais j’étais quand même sur le cul.
Je suis retourné “bosser”, et comme il n’y avait rien à faire, je suis rerereparti dans le bureau pour discuter avec Comico. Au bout d’un moment, j’ai remarqué une grosse tache verte dans un coin.

- Tiens, c’est nouveau votre énorme coffre vert chewing-gum, là ?

- Oulaaa… Non monsieur Procellus, ça c’est là depuis… depuis toujours je crois.

- Ooo… kay.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me poser des questions.
Est-ce que le moment ne serait pas venu de faire attention à mon entourage, d’ouvrir les yeux sur le monde et tout ça ? Je veux dire, ça fait bientôt deux ans que je bosse là, et je commence à découvrir des trucs qui se voient comme le nez au milieu de la figure, c’est peut-être pas normal ?
Alors, pour ne pas risquer de faire une autre découverte choquante, genre “aaah, mais en fait je fais un job pourri ?!”, je suis retourné dans mon coin, me balancer sur ma chaise, le regard dans le vague.
Et je me suis calmé.

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C’est la luuutteuh finaaaleuh

14 juin 2008

Je l’ai remarquée en revenant de ma pause déjeuner. Elle était placée l’air de rien entre la pointeuse et la machine à café (zone stratégique s’il en est), et tout le monde avait l’air de trouver ça normal. Je crois que j’étais même le seul à la regarder.
Pourtant, j’étais à peu près certain de ne jamais l’avoir vue avant, parce que quand même, je l’aurais remarquée : une vraie urne comme dans les vrais bureaux de vote, c’est le genre de truc qui ne m’échappe pas.
Alors je me suis frayé un chemin au milieu de ces traîne-misère qui faisaient la queue pour se payer un café dégueulasse à la machine, et je me suis approché de la note qui expliquait ce que faisait cette urne ici (Ha ! C’est pas si normal, s’ils ont besoin de l’expliquer !), en sirotant mon Caffé Moka Blanc de chez Starbucks, parce que nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Hmmm, alors c’est les syndicats (ces chiens qui poussent nos ratépistes à faire grève) qui organisent un grand sondage, pour savoir à quel point les responsables du magasin mettent tout ce festival et toute cette pression sur les employés pour leur faire vendre des cartes Faistoimettre aux clients, et on doit glisser nos réponses dans la boîte.
C’est vrai qu’ils sont assez lourds avec ça les responsables, surtout Jézabel : à chaque fois qu’on la croise, elle passe dix minutes à nous dire qu’il faut absolument qu’on en place, allez Denis David, c’est facile, quand les gens viennent récupérer leur argent, hop tu en profites pour les envoyer prendre un crédit au service adhésion !
Ben tiens.
Et qu’on a des réunions pour nous dire que la carte c’est trop bien, et nous expliquer les mensonges qu’il faut raconter aux clients pour les convaincre de se faire enculer à sec et avec des graviers, et nous motiver, parce qu’on ne le sait pas, mais vendre des cartes Faistoimettre, c’est tout ce qui nous manquait pour être heureux.

C’est bête, parce que je ne veux pas mettre le plus petit doigt dans le terrible engrenage du syndicalisme, après ils viendront me voler mon âme jusqu’au fond de mon lit et ils m’empêcheront de devenir Maître du Monde, mais pour le coup, j’aurais bien aimé donner mon avis sur la façon dont ils nous harcèlent avec leur putain de carte de merde.
En plus j’étais presque en retard, alors j’ai terminé mon gobelet et je suis retourné bosser.

Je me suis souvenu que j’avais de la chance, parce qu’une des filles avec qui je travaille aujourd’hui est à fond les bananes dans le syndicat, et en plus elle est bête comme ses pieds. C’est l’occasion, je serai le larron.
J’ai donc habilement manipulé ce faible esprit : en lui parlant des nouvelles directives qu’on a reçues, j’ai amené la conversation sur les chefs, et la façon dont ils nous font chier avec la carte.
Elle était mûre, il n’y avait plus qu’à laisser le fruit s’écraser mollement au pied de l’arbre.

- Tiens d’ailleurs tu as vu, ils font un sondage à l’entrée du personnel, au sujet de la carte !

Bingo.

- Hein, quoi, qu’entends-je, un sondage ? Oh ben non alors, ce que tu me dis me fait tomber des nues, quel dommage, je ne suis pas passé par là aujourd’hui, j’aurais bien aimé voir de quoi parlait ce sondage, que diantre !

- Oh ben bouge pas, je vais t’en chercher un, tu pourras le remplir tranquillement !

Hin, hin, hin, ai-je ricané dans ma barbe, en me frottant les mains de satisfaction.

Elle est revenue avec son papier, et j’ai attendu qu’elle s’en aille pour le remplir, parce qu’un questionnaire comme ça, c’est un peu intime.
Alors : nom, facultatif, ça tombe bien. Prénom aussi, c’est encore mieux. Parce que je suis courageux, mais quand même pas téméraire. En bon petit paranoïaque, j’ai coché toutes les cases en vérifiant en permanence qu’aucun de mes chefs n’était dans les parages.
Et en arrivant à la fin, j’ai commencé à réfléchir.

Merde, comment je vais faire maintenant ? Tout le monde va me voir, surtout les chefs, l’urne est juste devant la porte où ils sont toujours à fumer leur clope quand je m’en vais, s’ils me voient mettre mon questionnaire dedans, ils vont savoir que j’ai des choses à leur reprocher, alors que c’est surtout après Jézabel que j’en ai, mais je suis physiquement incapable de délation, alors je vais tous les mettre dans le même panier, et ils vont se liguer et faire de ma vie un enfer !
Bien sûr, je pourrais le mettre dans mon sac et le remettre demain en arrivant, il y a toujours moins de monde à ce moment-là, mais je me connais, si je range un truc dans mon sac, je me souviendrai qu’il était là dans six mois, en tombant sur son cadavre en putréfaction.
Non, le plus simple c’est de le garder à la main, comme ça je suis sûr d’y penser.
Mais quand je vais passer par le bureau pour partir, ils vont voir ce que je tiens, et on se retrouve à la case départ, aaah ! Mais pourquoi est-ce que j’ai voulu remplir cette merde ?!
Heureusement, je suis un esprit plus que brillant.
J’ai eu l’idée de plier la feuille, et de la glisser dans ma poche, à côté de la carte de pointage. Eh, fallait y penser hein !

En plus, en arrivant devant la porte, je me suis félicité de ce plan judicieux : l’urne est juste à côté de la pointeuse, je vais pouvoir glisser mes réponses l’air de rien, en pointant nonchalamment, pendant que comme prévu, ils sont tous à un mètre en train de fumer et discuter. Pom-pom-pom…

Sauf que merde.
J’avais pas prévu que l’urne est une vraie urne.
Je pose mon questionnaire sur la fente, mais il faut aussi que j’actionne le levier, pour qu’il tombe dedans.
Alors, au milieu du hall bondé, à deux pas de mes responsables qui me tannent, j’ai poussé la manette.
DING ! A voté.
C’est passé inaperçu, bien entendu.

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Mon jambon star

30 mai 2008

C’était jeudi dernier, je rentrais juste de vacances. Une de mes premières clientes de la journée s’est approchée, et je l’ai accueillie avec un grand sourire, pour essayer de me donner une contenance.
Un peu comme aujourd’hui, quand je me suis occupé du monsieur qui n’avait pas de mains, mais juste des moignons avec lesquels il manipulait son portefeuille et toutes ses affaires, et qu’il a fallu que j’accroche son sac à son poignet inexistant, en essayant de ne pas regarder trop fixement ou de me demander ce que je voyais exactement : est-ce qu’il est amputé au niveau des poignets ? Des coudes ? Mais qu’est-ce qu’on voit au juste, c’est quoi cette extrémité de bras qui bouge toute seule ?!
Je n’ai pas arrêté de sourire. Même si tout le temps qu’il a été en face de moi, mon esprit essayait de ne pas vomir ou hurler ou pleurer ou se jeter contre les murs pour ne plus voir, ou un peu des quatre en même temps, je lui ai souri, l’air de rien, genre, “ah bon ? Vous n’avez pas de mains / d’avant-bras ? J’avais pas remarqué !”.

Eh bien la semaine dernière c’était le même genre de plan, mais sur un registre un peu différent. Je l’ai vue arriver de loin, parce que c’était difficile de ne pas, avec son mètre quatre-vingt, ses quatre-vingt-dix kilos et une carrure à pouvoir étrangler des ours à mains nues. Elle avait une coiffure improbable, avec des longues mèches noires de plein de longueurs différentes, une frange à la Ugly Betty, des grandes lunettes opaques qui lui bouffaient la moitié du visage (mais qui étaient parfaitement justifiées, parce que, ouh, la luminosité à Happy Time, protégeons nos yeux !).
Niveau fringues, c’était le même assortiment bizarre, une jupe longue à froufrous, une veste en cuir pleine de pin’s, ouverte sur un décolleté pigeonnant, pieusement caché une croix de vingt centimètres sur dix.
Le bon vieux look trashy-gothico-bigot qui passe partout, une espèce d’Harajuku Girl qui se serait habillée dans le noir.

Là encore, en bon professionnel, j’ai souri poliment, et fait ma petite affaire sans juger (enfin si, mais sans le montrer). Le problème, c’est qu’une fois qu’on en a eu fini, elle ne partait pas. Elle avait tout rangé, sa carte, ses sous, ses machins, mais elle continuait à fouiller dans son sac.
Toujours en bon professionnel, je suis resté sage et immobile. Peut-être que si je ne parle pas et que je ne bouge pas, elle va oublier que je suis là et s’en aller ?

Mais non, en fait elle n’avait pas oublié (mémoire d’éléphant !). Elle était tellement satisfaite de son remboursement qu’elle voulait me faire un cadeau. Oh non madame, je n’ai pas le droit, vraiment, allez si vous insistez vous pouvez, mais c’est bien parce que c’est vous !
Sauf que tu parles d’un cadeau.

- Tenez… Gmpffff C’est ma carte visite. Oui parce que je suis mannequin (!!!). Alors je vous laisse ça, vous pourrez vous vanter auprès de vos collègues ! Ben oui, c’est toujours flatteur de dire “j’ai parlé à un mannequin (et elle faisait pas loin du double de mon poids)“.
Oh mais vous savez, je vous la donne pas pour vous draguer hein, non (là, elle se met la main entre les seins et me montre sa croix) : j’ai fait voeu de chasteté depuis deux ans !

- Euh… Oui… Merci… C’est très gentil… Euh… Il faut partir maintenant…

Après son départ, j’ai attrapé le cahier de liaison, qui nous sert à raconter nos malheurs, comment les vendeurs c’est trop des salauds de pas faire leur boulot, et les clients ils veulent ça et ça, alors peut-être qu’on pourrait blah blah et ouin ouin ouin…
J’y ai raconté mon expérience, histoire de partager avec mes collègues ce moment intense. Pour leur montrer que je suis quelqu’un de formidable qui ne ment jamais, j’ai collé la carte de visite, en précisant bien que “madame machin, mannequin alternatif, m’a laissé sa carte. Si quelqu’un veut aller voir son site, parce que moi, ça va aller merci”.

Et aujourd’hui, j’ai croisé un de mes chefs, avec qui je m’entends bien.

- Ah David, je viens de lire le cahier de liaison, j’ai vu ton mot…

- Hi hi oui oui, c’était une grosse habillée comme un sac, et…

Il m’a coupé, d’un ton glacial :

- Oui, ça n’était pas vraiment en rapport avec le travail. Le cahier de liaison ne sert pas à ça.

Comme quoi c’est faux, ça n’impressionne personne de savoir qu’on a parlé un mannequin. Ou alors, il est allé voir le site. C’est pour ça qu’il est fâché.

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Contre les matins difficiles

18 mai 2008

J’ai des amis formidables. Pour fêter mon glorieux retour des hostiles territoires du nord, l’un d’eux a décidé d’organiser une petite fête en mon honneur, vendredi soir prochain. Enfin, j’aime à penser qu’il l’a organisée pour ça, même si une partie de moi sait bien que ça n’a rien à voir, et que je ne suis qu’un invité parmi tant d’autres.
Mais bon, dans le petit monde que je crée dans ma tête, tout tourne autour de moi, même les soirées. Et dans ce monde, je suis empereur et je pratique avec succès la télékinésie et la pyrokinésie. C’est chouette. Mais je digresse.

Le problème, c’est que vendredi, j’aurai repris le boulot, et qu’on n’a pas tous la chance de se toucher la nouille dans un bureau du lundi au vendredi et le samedi c’est repos. Quand on a le malheur de travailler dans le commerce, le samedi, on n’y coupe pas.

Or, si je bois comme un trou vendredi soir (enfin, “si”…), il y a des chances que j’aie une tête de cul le lendemain matin, dans le meilleur des cas.
Alors pour éviter la gueule de bois du samedi au boulot, qui est le jour où les chefs et les clients sont super lourds, j’ai trouvé un super système, si si, un truc carrément génial : ne pas y aller !
Tadaaah !

Ca ne règle qu’une partie du problème : vu que j’aurai à peine recommencé à bosser, ça va être difficile de reprendre une journée de congés comme ça, surtout en m’y prenant trois jours à l’avance.
Mais ça me laisse jusqu’à mercredi pour trouver une excuse, un impératif de dernière minute (l’impératif du samedi… en plus on n’a jamais dû leur faire…), parce que “dites, je pourrais avoir mon samedi, pour pouvoir me mettre minable vendredi soir ?”, je doute que ça passe.

Par contre, ça va être difficile : pour le moment les seuls trucs auxquels je pense sont de l’ordre de “la cousine au second degré de ma grand-tante par alliance est morte, on l’enterre samedi”, ou “il faut que j’aille faire castrer ma licorne en urgence, et le vétérinaire n’avait que samedi à me proposer”.
Mais j’ai confiance. Je sais mentir.

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Ces petites humiliations au travail (2/2)

5 mai 2008

Bien sûr j’aurais aussi pu mal le prendre, quand je suis entré dans le bureau sur le coup de huit heures, affamé comme toute la Somalie, et que tout le monde se régalait avec des hamburgers.
Comico, le seul chef mâle de cette soirée, et le seul à ne pas manger, a tenté de prendre ma défense :

- Eh bien mesdemoiselles vous avez encore oublié monsieur Procellus (oui parce que toutes les semaines ça se passe comme ça) ? Je pense que dans trois mois elles penseront enfin à toi quand elles commandent…

La première à avoir fini sa bouchée a fait genre elle s’excusait :

- Oh David on est désolées. Tu voulais manger quelque chose ? Enfin bon là c’est trop tard, hihihi.

Connasse. Oui, je le voulais. Mais de toute façon, j’aurais pas pu en profiter : eux ils peuvent bâfrer tout ce qu’ils veulent parce qu’ils sont cachés dans le bureau, mais si de mon côté j’accueillais les clients avec les mains dégoulinantes du jus de gras de mon Gros Mac et de la sauce pour les frites, ça risquerait de ne pas le faire.
C’est pour ça que là encore, j’ai décidé de passer outre et de ne pas me vexer.

Non, ce que j’ai vraiment mal pris, c’est la toute fin de soirée.

Comico était en train de discuter à côté avec un collègue qui passait par là et que je trouvais mignon, jusqu’au jour où j’ai appris qu’il avait déjà fait deux enfants à sa copine, alors j’ai décidé que peut-être il fallait que je me fasse une raison, et je m’en étais désintéressé.
Du coup, même si la porte était ouverte, j’écoutais leur conversation d’une oreille très distraite, et j’en ai même loupé le début. J’ai commencé à prêter attention au moment où Comico lui expliquait la tecktonik :

- …ce que c’est ? C’est trop marrant la tecktonik, ils ont l’air de canards qui se sèchent les plumes, tu as jamais vu ?

Jusqu’ici, rien d’anormal. Mais c’est juste après qu’il s’est mis à me tirer à boulets rouges dans le dos :

- Mais tiens d’ailleurs, monsieur Procellus est expert en tecktonik, on va aller lui demander !

!!!
J’ai tout de suite lâché tout ce que je faisais (c’est à dire rien, mais du coup je me suis arrêté) pour faire irruption dans le bureau. Comme c’est Comico, je me suis dit que peut-être il disait ça pour me taquiner, le fripon.
Mais non. Quand il m’a vu, il m’a posé la question, “Ah, tu es balèze en tecktonik, toi, non ?”. Il était super sérieux.

Je ne vois pas d’où il a cru ça. Si encore j’arrivais au boulot habillé / coiffé comme ça :
(monsieur que je ne connais pas sur la photo, pardon, mais voilà quoi), ou si je me mettais à danser entre deux clients je ne dis pas, mais non !
Non non non non non !

Je crois que je n’ai jamais été aussi vexé de toute ma vie -en tout cas au boulot. Alors pour leur faire comprendre, et parce qu’à mon entretien annuel on m’a reproché de ne pas aller vers eux en cas de problème, je les ai tous massacrés, en tuant Comico un petit peu plus que les autres.

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Ces petites humiliations au travail (1/2)

4 mai 2008

Une autre journée caché dans ma petite pièce. Heureusement cette fois, j’aime bien les chefs qui sont dans le bureau d’à côté. Parce que souvent, c’est que des têtes de cons (normal, c’est des chefs), alors je leur parle pour faire genre, alors qu’en vrai, j’les aime pas. Mais non, ce soir, bonne pioche.
Comme ils sont gentils et trop cool, je laisse la porte ouverte, pour profiter de la bonne ambiance qu’ils ne vont pas manquer de distiller, ouais, allez, on va s’éclater, quelqu’un a de la tequila ?

J’aurais dû savoir que je me trompais lourdement.

Le premier signe est arrivé au milieu de la soirée.
Je lisais tranquillement, sans déranger personne, pendant qu’ils rigolaient de leur côté. Et d’un coup, shblam. La porte de communication qui claque.
Comme je suis quelqu’un de prévoyant, j’avais des papiers à leur apporter, ce qui m’a donné l’occasion de voir un peu de monde (parce que sinon, le soir de la nocturne y’a pas un chat, c’est triste un magasin vide, on en pleurerait), et surtout de rouvrir la porte. Bordel.

Je retourne m’asseoir, je recommence à lire, et shblam, la porte qui se referme. Vu la situation du bureau, ça ne vient pas d’un courant d’air. C’est pas grave, j’ai toute une tripotée de documents en réserve, je peux leur en apporter toute la soirée. Leçon numéro 1 : n’ayez pas peur d’être lourd. Je suis donc retourné les voir, j’ai rerelaissé la porte ouverte, non mais qu’est-ce qu’ils s’imaginent, je vais pas me laisser faire, ils ne peuvent pas me tenir à l’écart, bande de chiens !

Je suis reretourné m’asseoir, pour me rendre compte qu’en fait ils peuvent.
C’est dommage parce que ça devenait intéressant, une des chefs est célibataire, alors un autre voulait lui présenter un copain, mais elle a refusé parce que… C’est là qu’ils ont claqué la porte pour la troisième fois.
Sûrement pour protéger mes chastes oreilles, hein…

La soirée s’est poursuivie avec cette délicieuse dynamique : quand je me faisais trop chier, j’allais faire signer un truc bidon ou demander un renseignement, j’arrivais à entendre trois minutes de leur conversation et ils me fermaient la porte au nez, genre ils ont des trucs à dire qui ne me concernent pas ? Bande de rats puants.
J’ai fini par les laisser gagner, j’ai compris, ma présence n’est pas désirée, eh bien vous ne méritez pas que je vous accorde mon attention, peuh. Leçon numéro 2, sachez quand même vous arrêter.
Et puis c’est pas grave, c’est pas comme si c’était vexant de se faire claquer la porte à la gueule toute la soirée, hein…

Non, ça n’aurait pas été grave, s’ils s’étaient limités à leur rejet perpétuel… Ah, si seulement…

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Mes mains qui saignent, dressées comme un totem

17 avril 2008

Alors que j’étais encore trop petit pour m’en souvenir, ma famille a été massacrée par l’homme blanc, dans sa folle conquête de nos terres. Je ne sais pas ce qui aurait pu m’arriver, si je n’avais pas été sauvé de justesse par ce clan de bisons qui m’ont élevé comme un des leurs.
Puis, quand j’ai été assez âgé pour me rendre compte que je fricotais avec la mauvaise espèce, j’ai été recueilli par la tribu des Happy Time, qui font commerce de peaux de bêtes, de machines à fabriquer son propre pemmican et autres trucs inutiles sans lesquels on ne pourrait pas vivre, avec les Micmac, et les Algonquins, et les Apaches, et les Kutenai… Oui c’est vrai, les Happy Time seraient prêts à vendre n’importe quoi à n’importe qui, ça ferait presque d’eux (de nous, pardon) des putes, mais bon. On ne choisit pas sa famille.

Depuis presque deux cycles que je suis un des leurs, je commence à comprendre leur fonctionnement, à lire les changements du vent, les nuances des couleurs, et tous ces trucs de tarlouze qui sont monnaie courante dans ma nouvelle tribu. C’est pourquoi j’ai immédiatement su que quelque chose n’allait pas quand j’ai vu arriver notre Sachem, Powhatawanda.
C’est un très joli nom, en français, je crois que vous le traduiriez par “femme à l’allure de tonneau et qui parle avec une voix aussi haut perchée qu’elle est courte sur pattes” (bon ok c’est nul, mais à ma décharge ça n’est pas moi qui ai commencé à la comparer à un tonneau).
Elle s’est avancée vers moi, le regard sérieux et l’air grave, et s’est exprimée en ces termes :

- Ugh, papoose Procellus. Il y a bien longtemps que tu es parmi nous, et tu vas bientôt atteindre l’âge d’homme. De dures épreuves t’attendent, pour célébrer ton passage.

- Euh hein ?

- Tu vas passer ton entretien annuel.

- Ah ok.

- Les dieux de notre tribu ont parlé. C’est à moi de te faire passer les épreuves.
Pour nous prouver que tu es un homme et que tu es digne de rester parmi nous, tu devras me faire jouir, en n’utilisant que ta langue.

- Aaaah !

- Non, je rigole. Je te demanderai juste de remplir ton auto-évaluation. Tu as jusqu’à la prochaine lune. Nous nous reverrons à ce moment-là, pour comparer la vision que tu as de toi, et la mienne. Je vais de mon côté préparer ta visite avec les autres chefs de notre tribu. D’ici là, que Waconda t’imprègne de sa sagesse.
J’ai parlé.

Non mais elle a trop tiré sur le calumet de la paix, ou quoi ? Elle me donne des devoirs ?
J’ai jeté un coup d’oeil aux parchemins qu’elle m’avait laissé. Euh, il faut que je dise si je pense que je suis un membre sérieux de la tribu ?
Et si j’estime être rigoureux dans les tâches que les grands guerriers me confient ?
Ah merde, y’a même une question sur comment je m’intègre à une équipe ? Mais c’est pas possib’, je m’intègre pas, je les déteste tous !
Et puis qu’est-ce qu’elle croit, à me demander de m’auto-apprécier ? Elle ne sait pas que j’ai une confiance en moi qui vole en permanence au ras des mocassins, surtout en période de forte dépression ?

Après avoir refermé le petit dossier (douze pages, ça devient un petit dossier), la terreur abjecte de l’attente a commencé.
À la prochaine lune, je risque donc de mourir.
Est-ce que je vais me faire exclure de la tribu parce que je ne fais quasiment rien de ce qu’ils demandent, “signaler à mon sachem supérieur les dysfonctionnements du système”, “être enthousiaste quant aux différentes animations mises en places par le grand Manitou”, et autres conneries du genre ?
Est-ce qu’ils vont me scalper parce que je ne me rase qu’une fois par semaine, et qu’un bon membre d’Happy Time se doit d’être glabre, et ils se disent que ça m’apprendra à avoir la peau du visage toute lisse et douce ?

La bonne nouvelle, c’est que ça n’est pas tout de suite : j’ai bien calculé, en additionnant la floraison des cactus et la mue des tatous* et en rapportant ça à la course de notre soeur Lune dans le ciel, mon rite initiatique tombera jeudi prochain (je me suis bien fait chier pour mes calculs, parce que c’était marqué sur le petit dossier).
Jeudi, en sachant que ma semaine commence le mercredi et qu’en général je me rase pour le premier jour de boulot, je serai encore présentable pour apparaître devant les esprits des ancêtres.
Bien, tout cela se présage plutôt bien.

La mauvaise nouvelle, c’est que Powhatawanda m’a rendu visite la semaine dernière.
Jeudi prochain, c’est aujourd’hui.
Adieu, donc.

*Bravo, les tatous ne muent pas ! Si tu t’es fait la remarque tout seul, tu es trop fort. Félicite-toi, tu l’as bien mérité.

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Monsieur le nouveau directeur

12 avril 2008

Et hop, comme l’année dernière à la même époque, on m’a envoyé en réunion, pour entendre parler de la qualité de notre accueil dans le magasin. Genre c’est important, l’accueil des clients.
J’y suis allé en traînant la patte, parce que mon bouquin recommence à devenir bien, et on m’avait prévenu que la réunion durait plus de deux heures, et fait chier merde.
En plus je veux pas y aller, maintenant que j’ai monté un échelon, je vois pas pourquoi je devrais me taper une réunion avec les autres grouillots, c’est vrai quoi (leçon n°1 : reniez vos origines), et puis on m’a dit que le nouveau directeur en profitait pour nous identifier tous individuellement, sûrement pour faire des repérages et préparer en secret l’invasion de ses camarades aliens. Je les sens les coups tordus de ce genre, c’est comme un sixième sens.

Qu’à cela ne tienne. Je me suis perdu un peu en chemin, parce que ça se passait dans une partie du magasin que je ne connais pas (vous le saviez vous qu’il y a des backrooms dans les sous-sols d’Happy Time ?), mais j’ai été sérieux, et je suis arrivé presque à l’heure. Après avoir passé cinq minutes à choisir une chaise, non, trop basse, trop molle, trop branlante -il faut savoir être exigeant, j’étais prêt.
Je leur ai donc fait signe qu’on pouvait commencer.

En fait non, ça n’était pas moi qu’on attendait, mais le nouveau directeur.
On a bien fait, parce que je me suis fait un nouvel ami, quand il est arrivé.
Pour commencer, il nous a serré la main à tous.

Je voulais faire bonne impression, et mes parents m’ont bien appris qu’une poignée de main franche, ça plaît toujours. Il ne faut pas tendre une main de mollusque hémiplégique, mais une poigne de fer, pour montrer qu’on est un mec qui en veut, avec des couilles en acier trempé, ouais !
Le problème c’est que ses parents ne devaient pas avoir les mêmes principes que les miens, alors je lui ai à moitié broyé la main molle et moite qu’il me tendait.
Oups, bêtise ?

Ca n’était que le début d’une longue série.
Pendant que j’essayais de lui expliquer pourquoi sur certains points on a des scores de merde en qualité d’accueil, en lui expliquant que vraiment on fait un métier ingrat et difficile, il m’a simplement répondu sur un ton froid de directeur :

- Vous savez, si c’était facile on n’aurait pas besoin de vous, on le ferait nous-même.

Ooo… kay.
Connard ? Tu veux la guerre sale fils de pute ?
Enfin je pouvais pas vraiment lui répondre ça, on ne se connaît pas encore assez, alors je lui ai juste fait mon regard qui tue : on plisse les paupières au maximum en prenant un air méchant et vindicatif, ça fait peuuur, brrr !

Et puis on est entrés dans le vif du sujet. Plein de consignes aussi bizarres qu’étranges : on ne doit pas dire “Bonjour !” quand un client se présente, mais “Bonjour monsieur !” (ou madame, si c’est une femme), c’est plus poli. Euh oui monsieur le directeur, mais c’est pas naturel et c’est idiot, non vous trouvez pas ?
Non il trouvait pas, alors je me suis tu.

Par contre, quand il nous a dit qu’il voulait qu’on regarde le nom des clients sur les cartes bleues pour leur dire “Au revoir monsieur Dupont !”, je me suis lancé, et j’ai (vainement) tenté de faire valoir mon point de vue.

- Ah non je suis désolé mais ça me choquerait qu’on m’appelle par mon nom de famille quand je fais mes courses.
- Oui bah faites-le quand même, les clients aiment.
- Euh non au contraire, je suis pas sûr qu’ils apprécient qu’on observe leur carte bleue comme ça.
- Les magasins de luxe appellent les clients par leur nom, alors on le fait.
- Ouais mais on n’est pas un magasin de luxe, on vend des vibros cachés dans des livres, vous savez ?
- Je veux qu’on appelle les clients par leur nom.
- M’en fous j’le ferai pas d’abord.

J’ai gagné, il a fini par s’en aller -enfin ça c’est dans ma tête, en vrai il est parti déjeuner, mais j’aime me dire que c’est ma force de persuasion hors du commun qui l’a poussé hors de la pièce, pour le renvoyer dans l’enfer directorial dont il n’aurait jamais dû s’évader.

La réunion a pu continuer comme sur des roulettes, maintenant que l’autre crétin avec ses mains molles n’était plus là pour nous embêter.
Mais ils m’ont obligé à me remettre en question, ces salauds, je commence à me demander si je suis autant fait pour ce job que je le pensais (et ça serait dommage, un boulot aussi épanouissant).

Ils nous ont posé une question innocente : quel est l’aspect le plus rigolo et sympathique du métier ?
Dans ma tête, je réfléchissais.
Qu’est-ce que je trouve amusant dans mon travail ?
Hmmm, toucher l’argent ? Jouer avec l’argent ? Compter l’argent ? Quand même pas renifler l’argent, ça serait bizarre ?

Non, c’est “le contact avec la clientèle” qu’il fallait répondre.
Ah. Ca.

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Behind closed doors

8 avril 2008

Un peu de géographie Happy Timienne, pour bien comprendre ce qui va suivre.
En ce moment, je navigue entre quatre postes, à quatre étages différents. À l’étage tout en bas, dans les bas-fonds du magasin, ma petite pièce à moi où je bosse est adjacente au bureau des chefs. Tellement adjacente que je suis obligé de traverser ledit bureau pour aller bosser, c’est la seule porte d’entrée.
Bon, je fais un schéma, parce que vous êtes tous des buses et vous n’y comprenez rien (comment ça j’ai trop de temps libre à Happy Time ?) :

Ensuite, on est censés être indépendants : je vis ma vie avec les clients qui arrivent face à moi, pendant qu’en arrière-plan, ils passent leur journée à refaire les plannings et manger du chocolat (si si, c’est ça être chef).
Ca, c’est sur le papier, parce que dans la réalité les choses sont un peu différentes.

Déjà, quand je bosse là, j’aime bien laisser la porte de communication ouverte, parce que je suis tellement bien caché qu’aucun client ne me trouve ou presque, alors c’est un peu moins triste de les entendre s’amuser à côté pendant que je meurs d’ennui.
Et puis c’est facile de faire passer la journée plus vite, il suffit d’avoir toujours un bouquin avec soi.

Mais l’autre jour, alors que j’étais en train de lire la suite et fin des aventures de Lyra, Barbamama -une de mes chefs- est passée devant la porte, s’est arrêtée pour me dire bonjour (elle est gentille Barbamama), et a fait les gros yeux en voyant ce que je faisais (de la lecture, donc).
Elle m’a expliqué que je peux lire tant que je veux, personnellement elle s’en bat les trompes, mais vu mon emplacement stratégique, ça serait bien d’éviter, il y a des chefaillons moins gentils qui risquent de me tomber dessus. En plus en ce moment ils ont plein de réunions avec la nouvelle direction (ouais, on vient de changer de direction, on n’a peur de rien), et un des points abordés systématiquement c’est la lecture des chargés d’accueil : il faut pas. J’essaye de ne pas le prendre pour moi, mais là, avec mon bouquin sur les genoux, c’est pas facile.

Alors quand elle est passée une deuxième fois et que j’étais encore en train de lire, elle a pris les mesures qui s’imposaient : elle a fermé la porte, pour que je puisse continuer mon bouquin sans risques d’être dérangé.
Gnin hin hin hin !
Sauf qu’en fermant cette porte, elle m’a fait basculer dans ce monde merveilleux où ma vie est écrite par un mauvais scénariste de sitcom.

D’un côté, je suis bien triste d’être coupé de toute l’animation du bureau, mais de l’autre, il y a quand même des avantages à être indépendant !
Je peux par exemple m’adonner à mon activité préférée de quand je suis tout seul au boulot : me coincer un stylo entre le nez et la lèvre supérieure pour me faire une moustache. Trooop fort !

Évidemment, ce genre de jeu c’est drôle cinq minutes, pas plus, et le troisième tome de la Croisée des Mondes est vraiment super chiant, alors il a vite fallu trouver autre chose à faire.
Tiens, si je fouillais dans les tiroirs ?

Ah trop fort, y’a une collègue qui a oublié son catalogue de vacances, je vais le feuilleter !
Hop, je le pose sur le bureau, et je me plonge dedans, en faisant tourner la chaise sur elle-même, un peu comme un rocking-chair horizontal, et c’est mieux, parce qu’un rocking-chair normal ça file la gerbe.

Alors que je finissais mon tour de chaise en feuilletant la Grèce, limite à faire des fils avec mon chewing-gum en tirant dessus, je remarque que quelqu’un s’avance dans la partie clients. Je lève les yeux.

C’était le sous-directeur.

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, il était accompagné d’une quinzaine d’autres personnes.
Bordel on se redresse et on fait glisser le catalogue dans la corbeille à mes pieds, vite !

Et ils ne passaient pas juste comme ça, nooon, ça aurait été trop beau que le Big Boss me prenne la main dans le sac pendant sa promenade digestive -oui bon c’est sûr, j’étais pas en train de piquer dans la caisse, mais l’interdiction de lecture venant de lui directement, je doute qu’il le prenne très bien. Une fois que tout le monde a été arrivé, je les ai vus se déployer en face de moi, au ralenti comme dans un film, et ils se sont mis à me regarder.
Eh ?

Ils venaient pour analyser la disposition des postes de travail, et voir quelles modifications on pourrait y apporter, alors ils sont bien restés dix minutes à m’observer sous toutes les coutures, comme une bête curieuse.
J’adore, j’étais super à l’aise, avec tous ces yeux fixés sur mon absence de travail.

Y’en avait même un qui prenait des notes, et un autre qui me posait des questions pour savoir ce qu’à mon avis on pourrait faire pour améliorer notre qualité de vie.
Euuuh… Ben au point où on en est, une télé ?

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Money Money Money

2 avril 2008

Aujourd’hui on va bien rigoler, je vais vous parler de mon salaire, “Oh nooon David, pas l’argent, c’est sale, s’il te plaît !”. Eh bien si.
Tout d’abord il faut savoir qu’au bout d’un an et demi dans la boîte, je n’ai toujours pas réussi à lire ma fiche de paie. C’est vrai quoi, c’est compliqué, y’a plein de chiffres, et des colonnes, et des machins, du coup je regarde toujours le total et c’est tout, sans savoir combien je suis payé de l’heure ni rien. De toute façon je suis sûrement plus heureux en n’en sachant pas trop.
Et quand je discute avec les collègues, apparemment je suis pas le seul à ne rien comprendre à leurs calculs (ou alors, ils essayent juste d’être gentils et me disent qu’eux non plus n’y captent rien juste pour ne pas me vexer, c’est possible aussi).

La seule personne à avoir à peu près essayé de m’expliquer comment ça fonctionne, c’est Girafa, ma grande chef, quand j’étais allé la voir pour demander ma promotion. Elle avait passé vingt minutes à essayer de me dissuader de vouloir ce nouveau poste. Sans succès, tout ce qu’elle me disait ça avait l’air super fun :

- Et tu seras confronté à plein de connards clients très énervés, tu es un peu le défouloir de bout de course…
- Bring it on, bitch ! :D

Résignée, elle avait fini par me parler des avantages : “bon, et il y a aussi la question du salaire…”.
Je savais bien avant d’aller la voir que c’était payé un peu plus. Mais je voulais pas passer pour une pute vénale, alors j’ai fait mon fayot à mort. J’ai avancé la main pour l’arrêter, et j’ai lancé ce qui va sûrement rester dans les annales des grands moments de Procellus :

- Oh non mais tu sais, c’est pas pour l’argent !

Le tout accompagné d’un petit sourire timide mais complice. La grosse honte, quoi.
Elle a quand même continué à m’expliquer.

Notre salaire Happy Timien est divisé en deux parties. On a le fixe d’un côté, qui ne bouge pas (d’où son nom), auquel on additionne la prime de magasin, qui elle varie en fonction du chiffre d’affaire (donc ceux qui savent où je bosse, viendez un peu plus dépenser votre argent chez nous, Dieu me le rendra bien).
Et là, avec le nouveau job, pour continuer de m’enculer mais pas trop, on augmente mon fixe (c’est bien), et on baisse ma prime de magasin (c’est moins bien).
Rien ne se perd, rien ne se crée.
Girafa m’a expliqué à quel point ça allait changer mon train de vie : pour un temps plein, ça fait à peu près une différence de cinquante euros brut par mois.
…
Ok, je suis à temps partiel (par fainéantise, oui et alors ?), donc c’est vraiment pas pour l’argent.

Et hier, j’ai reçu mon premier nouveau salaire, youhouhouuu !
C’est là que ça devient rigolo.

Parce qu’avec mon nombre d’heures, quand on me baisse la prime de magasin et qu’on m’augmente le fixe, je gagne moins qu’avant.
Heureusement que c’est pas pour l’argent, sinon j’aurais été un peu déçu.

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Vis ma vie de Sophie Marceau

26 mars 2008

Maintenant que je suis un homme, et que j’ai entamé ma lente ascension jusqu’au sommet d’Happy Time, que je ne suis plus ce simple grouillot au service de tous et supérieur à aucun, j’ai décidé de renouveler ma garde-robe. Finis les vieux ticheurtes moches, je vais essayer d’avoir l’air un peu plus sérieux, alors de temps en temps, je vais porter une chemise, tenue d’adulte s’il en est !
J’en avais déjà une très jolie, qui faisait habillé sans faire pingouin, avec des couleurs mais rien de trop criard, bref, parfaite pour ce que je voulais faire : avoir l’air adulte mais pas trop. Le problème, c’est que suite à un malencontreux accident de lavage, maintenant elle est toujours jolie en bas, mais la moitié supérieure est complètement décolorée, alors forcément, ça le fait beaucoup moins.

Pas grave, direction Gap (le magasin, pas la ville), ils devraient bien avoir quelque chose de mettable ! Presque immédiatement, en rentrant dans la boutique, nos regards se sont croisés. À l’autre bout de la pièce, elle était là, étendue lascivement sur un présentoir : la chemise de mes rêves.

D’une blancheur immaculée, toute de lin tissée, une merveille. Parce que oui, j’aime beaucoup les chemises en lin, je sais pas pourquoi, mais je trouve que ça fait pirate sensuel. Alors forcément, c’est un peu mon rêve d’aller bosser habillé en pirate sensuel. Un rapide coup d’oeil au prix, ah ouais, quand même ? Mais… elle a été tissée à la main par une princesse Perse ou quoi, pour coûter autant ? Pas grave, de toute façon elle est jolie, et elle est toute douce, on dirait des fesses de bébé (vérifions quand même la composition ?), j’achète !

Longtemps je l’ai gardée dans le dressing, sans oser la porter. Et un jour je me suis décidé. Délicatement, je l’enlève de son cintre, et je la mets. La salope.
Je passe tellement de temps à l’enfiler (la salope, bis repetita placent), à me dire qu’elle est douce et gna gna gna que je finis par me mettre en retard.

J’arrive à l’heure mais essoufflé à Happy Time, tout heureux dans ma nouvelle tenue.
Et je me dis que j’ai eu raison de la mettre, parce que tout le monde est très gentil avec moi, tous les vendeurs qui travaillent dans les parages viennent me papillonner autour, ça fait une heure que je suis là et j’ai déjà eu deux propositions de mariage, dis donc c’est chouette d’avoir autant de succès !

Au bout d’un moment, j’ai eu envie de pipi. Je suis allé aux toilettes, j’ai fait ma petite affaire et je me suis lavé les mains. Ce faisant, j’ai levé les yeux vers la glace au-dessus du lavabo.
Là, j’ai compris le pourquoi de mon succès du jour.

Certes, ma chemise est très jolie.
Mais elle est aussi excessivement transparente.
J’ai donc passé la journée à montrer mes tétons à tout le magasin.

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L’amant de Lady Chatterley

20 mars 2008

En ce moment à Happy Time, on fait des travaux. D’ailleurs, tous les employés le disent, même ceux qui sont entrés dans la boîte il y a dix ans : “depuis que je suis arrivé c’est en travaux”.
Et c’est vrai, petit bout d’étage par petit bout d’étage, ils rénovent, jusqu’au moment où ils auront fini et ça aura pris tellement longtemps qu’il faudra recommencer du début, c’est l’histoire de la vie.

Hier, on rénovait le petit bout d’étage en face de mon poste.
Je m’étais emporté de la lecture, parce qu’il n’y a jamais personne le mercredi soir, et si j’ai l’air de m’ennuyer les chefs vont encore me donner des trucs à faire.

J’avais à peine entamé le tome 2 de La Croisée des Mondes quand j’ai remarqué un mouvement juste devant moi. Vite j’ai rangé le bouquin, j’ai enlevé les pieds du bureau et j’ai planqué ma clope et ma bière, un client, ayons l’air disponible !
Ca n’était pas un client. C’était L’Ouvrier, en train de faire des trucs au mur à côté de moi.

Une toute petite vingtaine d’années, une casquette sexy (et pourtant, c’est pas donné à tout le monde de rendre une casquette sexy !), un joli nez tout mignon, une barbe de trois jours pour pas faire trop gamin, parce que bon, ouvrier c’est un métier d’homme, y’a que dans le porno gay où on veut nous faire croire que des minets prépubères construisent des immeubles.
Il avait eu la bonne idée de mettre plein de trucs dans ses poches (son mètre, un niveau, une enclume, un congélateur…), du coup son pantalon arrêtait pas de tomber, et on voyait son boxer qui dépassait, gnihihihi.

Évidemment, il avait quelque chose qui le grattait sous son ticheurte, alors il passait souvent la main dessous pour se soulager, et à chaque fois ça soulevait du tissu, et à chaque fois comme par hasard, ça montrait un peu de son ventre, plat comme une patinoire, avec plein de jolis muscles dessinés dessus, awouaaah… Même ses bras étaient tous musclés, mais pas du vilain muscle de gym queen bleargh, non, du joli muscle de travailleur manuel, noueux et naturel.

Bref le fantasme idéal, ni trop viril ni trop fiotte, même pas trop cliché, juste parfait.

Même qu’il montait sur un escabeau juste sous mon nez, pour faire plein de trucs en haut du mur.
J’ai passé je sais pas combien de temps à mater, à me décaler dès qu’un client arrivait pour pas qu’il me bloque la vue. Je sentais bien les litres de bave couler de ma bouche pour me détremper les genoux, mais c’est pas ma faute, il était trop beau !

À un moment, il s’est rendu compte que mon poste allait le gêner pour prendre ses mesures. Il a bien essayé de tendre les bras au maximum, mais il a dû se rendre à l’évidence : c’était pas pratique du tout.
Comme dans un film, au ralenti, nos regards (ivres de désir) se sont croisés.
Et j’ai compris que mes fantasmes les plus fous allaient enfin se réaliser, il allait avoir besoin de moi, and then at the end they fuck.
Il a fait une dernière tentative, essuyé un nouvel échec.
Alors il m’a demandé, tout sourire :

- Dis saurais-tû atteindreuh c’muuur une fois ?

Patatras.
L’accent belge.
Je n’ai rien contre nos amis d’outre-Meuse, ils sont tellement gentils qu’on leur pardonne Amélie Nothomb ou Natacha Amal, j’adore la Belgique (c’est vrai !), woohooo le Manneken-Pis et les frites, je les remercie même de nous avoir fait parvenir Peyo et les Leonidas, mais bon faut bien reconnaître qu’avec les Picards, ils se partagent le prix de l’accent le plus tue-l’amour du monde, si si je vous assure.

D’ailleurs à la fin de la soirée, j’étais arrivé à la page 100 de mon bouquin.

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Rions un peu avec les handicapés (et non pas d’eux, parce que ça serait mal)

7 mars 2008

L’autre jour à Happy Time, un vendeur est arrivé avec un client aveugle malvoyant aux capacités visuelles diminuées, en me demandant d’appeler quelqu’un pour l’aider à faire ses p’tites courses.
Facile. Je sais très z’exactement ce qu’il faut faire.

Je prends mon téléphone, et je compose de mes petits doigts agiles le numéro du service clientèle, vous inquiétez pas, je les appelle tout de suite.
Ca sonne là monsieur, ils vont pas tarder à décrocher.
D’un instant à l’autre.
Ca sonne toujours, hein.
Ils vont me répondre.
Vous bougez pas, surtout.

Au bout d’un quart d’heure, j’ai essayé leur deuxième numéro.
Vous inquiétez pas monsieur, vous voyez ce… Oups, pardon. Enfin bon si vous pouviez voir, j’ai à la main un annuaire rempli de numéros pour les joindre !

Au bout du cinquième essai, quelqu’un a enfin décroché. Hourra !
Mais là, j’ai rencontré un nouvel obstacle.

- Oui bonjour, je suis avec un client…

Alors merde, est-ce qu’on peut encore dire “aveugle” en face de la personne, ou est-ce que maintenant ça va être politiquement incorrect, vu qu’on est censés dire “malvoyant”, c’est sûrement que “aveugle” ça le fait pas, mais d’un autre côté, est-ce que “malvoyant” ça fait pas un peu faussement condescendant, oh mon Dieu et si j’hésite trop longtemps à dire quelque chose ça va être encore pire, allez David lance-toi !

- …non-voyant, et il voudrait qu’on l’aide à f…

- Ah d’accord attendez ne quittez pas.

Alors donc monsieur, je les ai eus, et euh, comment dire, ils m’ont mis en attente… D’ailleurs je mets le haut-parleur, qu’on puisse tous profiter de leur musique de patientage tellement irritante. Ca va bien sinon ? Il fait chaud hein pour la saison…

Les dix premières minutes, c’était assez facile de se donner une contenance, de faire semblant de furieusement essayer d’avoir quelqu’un au bout du fil, mais dix minutes, c’est mon grand maximum.
Surtout que je ne pouvais pas combler en lui faisant des petits regards désolés, là j’étais en direct à la radio, il fallait maintenir une ambiance sonore en permanence.

Heureusement, lui avait un peu plus l’habitude, et il n’a pas arrêté de parler, jusqu’à ce que le service clientèle se décide à nous envoyer quelqu’un.
On a donc eu droit à l’embarrassante discussion sur les origines de sa maladie, et sa désolation en se disant qu’il ne pourra pas avoir d’enfants parce qu’ils risqueraient d’être aveugles eux aussi.
C’est toujours très facile de savoir quoi répondre dans ces cas-là.
“Oh mais non, ne dites pas que vous avez 95% de chances de faire des p’tits aveugles, focalisez plutôt sur les 5% de chances de ne pas leur refiler votre cécité !”
Voilà voilà, l’optimisme selon Procellus…

Mais il n’était pas là pour se confier, non.
Lui son truc, c’était de nous raconter des blagues, à Collègue et à moi.

Pour situer, Collègue est une femme que nous qualifierons galamment “d’un certain âge”, récemment mutée d’un autre Happy Time de pauvres qui vient de fermer, une histoire terrible et très chiante sur laquelle je n’ai pas demandé de détails, ça va quoi.
Et pendant toute la journée, Collègue m’a parlé de comment ça se passait avant dans son autre magasin, “et qu’il fallait qu’on soiye gentils avec le client, malgré qu’ils nous parlaient mal…”.
Et si vous ne voyez pas l’erreur, vous n’êtes pas digne de ce monument littéraire qu’est mon blog.

Mais le talent de Collègue ne réside pas que dans son utilisation approximative du français, non monsieur !
Elle brillait aussi par ses capacités intellectuelles hors du commun.

La plupart des blagues du client étaient des devinettes, et des classieuses s’il vous plaît :

- Vous connaissez la différence entre un pull-over et une moule ?

Et Collègue est comme tous ces gens un peu simples, pouah les gens simples, elle compense en étant une véritable crème (moi je suis brillant, donc je peux me permettre d’être un salaud).

Alors à chaque devinette, une lueur enfantine venait illuminer son visage, et pour lui montrer que celle-là elle la connaissait pas, elle agitait vigoureusement son sourire béat de gauche à droite.
Je n’ai pas eu le cœur de lui expliquer ce qu’être aveugle impliquait.

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