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Ma réalité

10 octobre 2009

L’autre soir j’étais au boulot, un peu secoué par la broncho-pneumonie qui a failli avoir ma peau, et qui m’a offert la voix de Macha Béranger pendant tout un week-end. La soirée touchait à sa fin, et c’était plutôt chouette, parce que je m’ennuyais ferme (comme d’habitude, me direz-vous), surtout que personne n’avait pensé à me laisser un 20 Minutes.

C’est à ce moment-là, quelques minutes avant la fermeture, qu’un premier caissier m’a appelé : un client venait de lui présenter une carte qu’il n’avait jamais vue. La carte Butterfly, censée donner 9% de réductions aux touristes dans toute une chiée d’enseignes Parisiennes, dont Happy Time.
J’ai envoyé mon meilleur élément sur les lieux, et quand je l’ai revue, elle m’a confirmé que non, elle n’avait jamais vu cette carte, et qu’elle ne voyait pas trop comment on pouvait appliquer les réducs : aucun numéro sur la carte, pas de puce ou de piste magnétique, bref, trop le truc de ouf, quoi.

Entre temps, j’avais quand même reçu un deuxième appel d’un autre caissier, à qui on avait présenté exactement la même carte.
Trop dingue, il se passe des trucs nouveaux dans notre magasin ! Folie !

J’ai attendu deux ou trois jours, le temps que l’évènement remonte des limbes de mon subconscient, pour en parler à ma Big Big Boss, qui est toujours au courant de tout, qui sait tout sur tout et tout le monde, même que ça fait un peu peur, parfois.

Et c’est au moment où les mots sortaient de ma bouche, “carte Butterfly”, “9% de remise”, qu’un doute atroce m’a assailli : est-ce que c’est vraiment arrivé ?
Parce que plus j’avançais dans mon histoire, et plus j’avais l’horrible impression d’être en train de lui raconter un rêve. Un rêve certes très réaliste sur le boulot, mais un rêve quand même.

L’autre solution, encore plus plausible, c’est que ma bronchite et l’otite que je couvais (mercredi, cinq jours avant de prendre l’avion, j’ai appris que j’avais une otite : c’est une expérience dont je suis certain de revenir plus riche -si toutefois j’en reviens) m’ont tellement ébranlé que je me suis mis à avoir des hallucinations, là, comme Ally McBeal, sur mon lieu de travail.

Ça serait très facile à vérifier : je me souviens parfaitement qui m’a appelé pour me poser la question (la première fois), qui j’ai envoyé au secours de ce pauvre tâchon -cette multitude de détails précis qui me fait plus pencher vers l’hallucination que le rêve-, mais je n’ose pas, je connais déjà leur réponse, et j’ai un peu peur de leurs réactions.
La chemise qui s’attache dans le dos, ça n’irait avec aucun de mes pantalons.

Et c’est là que je me dis que j’ai tout de même eu de la présence d’esprit, ce même jour, de ne parler à personne des énormes pylônes futuristes qu’ils avaient installé sur les quais de ma station de métro, et que je n’ai revus aucun autre jour.

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au boulot

Les stigmates de ma personnalité

26 août 2009

Il y a deux semaines au boulot, j’ai eu droit à mon entretien annuel. Je suis un employé modèle, donc je n’ai eu que des compliments, mais Girafa s’est sentie obligée de me faire un reproche. Oh, j’imagine qu’elle a passé du temps à chercher, la salope. Mais vu ce qu’elle a trouvé, je pense qu’elle aurait dû plancher un peu plus :

- David, un de tes gros défauts… C’est que tu es une peste.

Ouuutch, a répondu ma virilité. Mais je n’ai pas cherché à me défendre plus que ça : déjà parce que je suis un lâche, mais en plus je sais qu’elle a raison.

Évidemment, ça n’est pas ma faute. C’est une malédiction, un mauvais sort que je supporte depuis toujours : dès que je remarque un défaut chez quelqu’un, qu’il bosse mal ou se comporte comme un con (bien sûr que non, ça n’est pas objectif), je ressens le besoin d’en parler à qui veut l’entendre.
Mais plutôt que de m’énerver et de me mettre à gueuler comme un putois, je préfère en rire -aux dépens de la personne. Oui, je me fous de sa gueule. Mais avec bonne humeur et entrain, c’est tout de même plus agréable pour les autres !
Et dans le monde du travail, bien qu’il soit fort aisé de baver sur les collègues, il semblerait que ça ne soit pas très bien vu.

Quand j’en ai parlé aux rares collègues que je tolère, j’ai tenté de défendre ma cause : oui, je critique les gens. Mais ça n’est pas parce que je dis des saloperies sur leur façon de bosser que ça n’est pas la vérité.
Elle, qui passe ses soirées à bloquer la ligne du bureau pour appeler son mari et savoir si son chiard a pris son bain ou ce qu’il a mangé, ça n’agace que moi ?
Et lui, avec son énergie de poireau, qui ne vient que pour mater les petites caissières, on doit le défendre ?

Non, mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, David.

Alors mercredi dernier, pour m’aider, Grololos a suggéré de mettre en place une thérapie expérimentale : je me mets un élastique autour du poignet, et à chaque fois que je crache sur quelqu’un (métaphoriquement, bien sûr, je sais quand même me tenir), WASHLAC !, je me claque le bras.

Évidemment, ça ne marchera jamais : je suis trop bête pour mettre en rapport la douleur et mes accès de bile, mais c’est devenu très pratique : quand quelqu’un entre dans la pièce, au lieu d’attendre qu’il sorte pour lancer ma saloperie, je regarde Grololos (qui pense comme moi mais sait tenir sa langue) et shlac, avec un regard entendu.
Au moins, ça m’apprend la discrétion.

Mais ça m’a également permis de me rendre compte que peut-être, je balançais trop. Le mercredi, je ne suis là que quatre heures. On a mis la thérapie en place au bout de deux heures.
En deux heures de temps, quand je suis sorti, mon poignet n’était plus que douleur :

Pour le bien de mon bras, pitié, arrêtez d’engager des incompétents !

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au boulot

Dix bonnes raisons de te larguer

20 juillet 2009

On ne le dira jamais assez : Happy Time est la plus grosse boîte à pédés de Paris. De la direction aux sous-fifres, des clients aux livreurs, ils en sont tous. Les seuls à faire leur coming-out, ce sont les hétéros, et la plupart du temps on ne les croit pas. Et on a bien raison parce qu’en grattant un peu, il s’avère toujours qu’ils sont au moins bi.

C’est pour ça que lorsque messieurs Lelaid et Lemoinslaid, deux de nos caissiers, sortaient ensemble, ça ne choquait ni n’intéressait personne. Leur relation s’est mise à passionner le service le jour où, après six mois de vie commune, Lemoinslaid a envoyé un SMS à Lelaid pour lui dire que tout était fini, allez, tcha’tchao !
En plein pendant sa journée de travail, monsieur Lelaid, grand hystérique devant l’Éternel, a fini à l’infirmerie, et bam, deux semaines d’arrêt de travail. Chochotte, va.

Le plus terrible dans cette histoire, c’est que monsieur Lelaid essaye maintenant de se remettre en selle et de ne pas se laisser abattre : un de perdu, dix de retrouvés !
Et il a décide qu’un de ces dix, ça serait moi.
Argl.

Je ne sais pas comment gérer ce genre de situations. Il n’a jamais rien tenté, c’est donc difficile de l’envoyer chier une bonne fois pour toutes, et je ne suis pas un monstre, je ne tire pas sur une ambulance déjà en flammes.
Bien sûr, je pourrais essayer de transformer ça en un plan cul vite fait bien fait, mais il est vraiment très moche, et à la limite je préfère son ex.

Tout a commencé doucement : de petits bonjours un peu appuyés, il en est venu à m’appeler quand je suis dans le bureau pour me raconter sa vie, aussi intéressante qu’un épisode de Derrick, et à me complimenter sur ma tenue, tous les jours.
Alors que bon, s’il y a un domaine pour lequel je suis conscient de craindre du boudin, c’est bien en ce qui concerne mon sens de la mode et mes goûts vestimentaires. Je n’ai pas les jolis ponchos d’Ugly Betty, mais s’il y avait une police de la mode, je croupirais en prison à me faire enfiler comme un pull par des gros machos toute la journéee (soupir…).

Il y a deux semaines, monsieur Lelaid me demandait, toujours au téléphone, où on pouvait trouver un article dont je n’avais jamais entendu parler, et ses intentions se sont précisées. Plutôt que d’avouer mon ignorance, solution la plus simple, adulte et responsable, j’ai fait la connerie de distraitement lui répondre :

- Hmmm, je sais pas, t’as regardé dans ton cul ?

Car au travail, David est drôle, très drôle.
Sa réponse à lui m’a un peu désarçonné :

- Oh non non, tu sais malheureusement, en ce moment il n’y a rien dans mon cul, gnuhuhu…

Aaah ! Trop d’informations ! Trop d’informations ! Les moches n’ont pas de vie sexuelle, non non non !
J’ai violemment raccroché, le souffle court, et j’ai juré sur la tête d’Harry Potter, de Doctor Who et tout ce qui est sacré dans ma vie que jamais, plus jamais je ne ferais ce genre de blague au téléphone.

Et plus le temps passe, plus il devient collant. La semaine dernière, on assistait tous les deux à la même réunion. En une demi-heure, j’ai changé trois fois de place. À chaque fois, il a trouvé le moyen de se déplacer aussi, pour être toujours à côté de moi, et a fini assis par terre, à mes pieds.

Mais c’est samedi où il a dépassé les bornes Maurice, me forçant à prendre les mesures qui s’imposaient.
Après une dure journée de travail, je me préparais à traverser la rue, Grololos à mes côtés. C’est alors que j’ai senti une résistance dans mon dos : monsieur Lelaid était derrière nous, avec une de ses copines, et il se tenait, tout sourire, à la boucle de mon sac.
J’adore.

Regard interloqué vers Grololos : “non mais je rêve, ou il y a un moche accroché à mon sac ?”. Sa copine a dû sentir le malaise, puisqu’elle lui a dit, en gros, “d’arrêter de faire chier David”. Il a rétorqué que non, il me kiffait.
Aaargl !
Il avait plu.
On était arrivés à la bouche de métro.
C’est là que j’ai trouvé la technique pour m’en décoller : je me suis cassé la gueule dans l’escalier.

Je ne me suis pas fait mal, car je suis bionique.
La surprise l’a fait lâcher prise, et j’ai pu prendre mon métro tranquillement.

Si j’avais su plus tôt qu’il suffirait de quelque chose d’aussi simple…

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au boulot, la luxure

Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver

14 juin 2009

À Happy Time, on n’est pas généreux sur la paye, comme me le rappelle quotidiennement Maman Procellus, mais on a un bon comité d’entreprise. Ils offrent (enfin, “offrent”, hein, comprenons-nous bien) souvent des voyages au bout du monde, pour que les moins fortunés aient le plaisir de partir en Chine, au Yémen ou en Turquie avec touuus leurs collègues, et ça c’est trop du bonheur.

Tous les ans pour la fête des mères, ils offrent aussi des cadeaux pour féliciter les reproductrices, avec une coupe de champagne en prime : du coup elles reviennent travailler en fin de journée complètement pompettes. Ils sont pas cons, notre comité d’entreprise : des cadeaux pour la fête des mères dans la plus grosse boîte à pédés de Paris, ils sont sûrs de ne pas se ruiner.

Mais cette année, ils ont entendu la révolte gronder dans nos rayons : des miyards de pédés et goudous pas contents d’être toujours lésés lors des distributions de cadeaux, parce qu’à Noël c’est la même histoire : on offre des trains électriques aux bambins, mais nous autres grands enfants, on peut se toucher (et on ne se prive pas).

C’est pour ça que l’autre jour, ils ont affiché ce mot, qui disait en gros qu’en “ces temps de crise, la culture est trop souvent oubliée. Pour permettre à tous de rêver un peu, notre CE offrira donc un chèque culture de 50 neuros à tous les employés”.

Enfin, un beau geste !

Mais le seul problème, c’est l’idée qu’ils ont l’air de se faire de la culture.
Parce que parallèlement à cette opération “la lecture pour tous”, le magasin a essayé de booster ses ventes de livres, en organisant un évènement digne des plus grands salons littéraires.

Le jour où on nous offrait un chèque culture, comble de l’hypocrisie, on recevait également Sophie Favier en dédicace, pour la sortie de son livre “Comment j’ai perdu 10 kilos en 3 mois”.

Ce jour-là, pour la première fois, j’ai eu honte de travailler à Happy Time.

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au boulot

Je ferme un oeil et je deviens Roi

11 juin 2009

Jeudi dernier, pour mon début de semaine -oui, mes semaines commencent tard, mais c’est pas ma faute à moi, c’est mon emploi du temps qui est fait comme ça- j’étais au défouloir pour clients, à discuter avec Fantine et une autre collègue blonde sans intérêt aucun, qui ne sera donc pas nommée ici. Un de nos gardes républicains Happy-Timiens s’est approché, avec à son bras un homme étrange : il portait des lunettes de soleil à l’intérieur (le con) et un grand bâton blanc, un peu comme Gandalf.
Il nous a expliqué qu’en réalité cet excentrique était un aveugle -ahhh, c’est donc ça !- et nous a demandé d’appeler le service clientèle, pour qu’ils envoient quelqu’un l’aider à faire ses achats.

Le problème, c’est que le règlement vient de changer : le service clientèle ne peut plus s’occuper des cas sociaux, on doit donc mettre en place un système de chaîne. C’est à dire que depuis l’entrée du magasin, les vigiles accompagnent le pas-d’z'yeux au rayon désiré, où ils refilent le bébé au vendeur, qui passera la patate chaude au rayon suivant (enfin, si notre non-voyant a d’autres courses à faire, bien entendu). Et ainsi de suite, jusqu’à la caisse.
C’est à ce moment que le système de la chaîne atteint ses limites : les caissiers ayant interdiction de quitter leur poste, le client est obligé d’attendre sagement dans un coin que la journée soit finie, afin que la personne qui l’a encaissé puisse le raccompagner jusqu’à la sortie.

Et ce jour-là, j’avais la bougeotte. On était trois chargés d’accueil, à un poste qui ne comporte que deux places. J’en ai profité pour faire mon Samaritain, et j’ai décidé d’accompagner Gandalf faire ses achats.

Ce fut ma première erreur de la journée.
La seconde a été de lui demander : “alors monsieur, qu’est-ce que vous êtes venu acheter chez nous ? :D “.
Il ne voit pas.
Et il cherchait une petite pochette pour ranger ses papiers, et remplacer sa banane moche -on le comprend.
Pendant notre voyage jusqu’au territoire de l’Homme, j’ai commencé à lui expliquer ce qu’il pourrait trouver : euuuh, c’est comme un petit sac-euh, en bandoulière (une besace David, ça s’appelle une besace), c’est à la modeuh, je sais pas si vous connaissez…?

Je me suis cru sauvé au moment où un vendeur s’est présenté à nous. Patate chaude, hop, à toi ! Mais vu la tournure que prenaient les évènements, j’ai décidé de rester.
J’avais pourtant expliqué en arrivant, le plus politiquement correct du monde, que j’accompagnais un client non-voyant. Mais monsieur Tact n’avait manifestement pas la lumière à tous les étages, il n’a pas arrêté :

- Alors vous voyez, j’ai ce modèle-ci… Il y a le premier que je vous ai montré, sinon… Et je ne sais pas si vous avez vu, mais les poches sur ce modèle…

En montrant à chaque fois les besaces à Gandalf, qui souriait, imperturbable, mais ne réagissait évidemment pas plus que ça. Le fait que j’attrape tous ses articles pour les mettre dans les mains du client qui se mettait à les tripoter si sensouellement ne lui a fait tilt à aucun moment.

Du coup, j’ai décidé que je ne l’aimais pas, et j’ai tout fait pour lui pourrir sa vente. Dès qu’il s’éloignait un peu pour aller chercher le modèle suivant, je me transformais en immonde Iago du commerce, et déversais mon fiel dans l’oreille de Gandalf :

-Alors celui-ci, le vendeur le porte en ce moment même, et je n’aime pas du tout, on dirait qu’il a un k-way en bandoulière… Le deuxième ? Moui, si vous voulez vous promener avec le même sac que Paris Hilton… Ah ben oui, le cuir de cette besace peut être chouette, elle coûte quand même 220 neuros !

Et ainsi de suite.
Une fois qu’il a été dégoûté de tous les modèles qu’on lui présentait (oui, bon, il est reparti bredouille, mon plan n’était pas si infaillible, mais je travaille mal dans l’urgence), j’ai dû lui faire à nouveau traverser tout le magasin, pour l’amener au rayon des tue-cafards, où je l’ai confié aux bons soins de monsieur le droguier, afin de retourner à mon poste.

J’ai poliment pris congé, et j’ai couru pour raconter cette histoire à Fantine et à la blonde, qui m’ont toutes les deux posé cette excellente question :

- Mais ? S’il est aveugle, comment il sait qu’il a des cafards ?

Question qui m’a tenu éveillé jusqu’au lendemain matin.

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au boulot

L’insouciance des vacances

19 mai 2009

Il y a un an, presque jour pour jour, je passais une nouvelle étape dans ma douloureuse exploration du monde des grands : pour la première fois de ma vie d’adulte, je posais mes congés d’été. En vingt six ans, c’est un problème auquel je n’avais jamais été confronté : les vacances faisaient partie de la vie, quatre mois de repos après chaque année scolaire, un peu plus avec la fac.
Mais là, je devais choisir des dates, qu’elles soient acceptées, et on me donnait quatre mois pour y réfléchir, alors que j’ai déjà du mal à me projeter d’une semaine sur l’autre. Trop dure la vie !

Surtout que les vacances, ça n’est pas vraiment mon truc : je n’aime pas le soleil, je m’ennuie à la plage, et au bout d’une semaine, ma maison me manque et je deviens comme E.T., à vouloir fabriquer une antenne avec des boîtes de conserve pour qu’on vienne me chercher.

Je m’étais longuement trituré les méninges : une décision comme ça, on ne la prend pas à la légère. J’avais fait plein de diagrammes compliqués, avec des courbes et des formules mathématiques pas encore découvertes. J’avais passé des heures à l’ordinateur, à faire des recherches et des comparaisons à m’en brûler les yeux, pour arriver à un savant résultat : je poserais deux semaines tout début juin, et pitètre une autre fin octobre.

C’était la combinaison idéale. Un peu de temps pour souffler avant de partir quelques jours me changer les idées, et j’avais une semaine pour me remettre de cet arrachage à mon foyer doux foyer. Le plan infaillible, surtout qu’à cette période-là il ne ferait pas encore trop chaud.

Curieusement, quand j’ai donné mon projet à Girafa, avec mes grands yeux brillant d’espoir, tout inquiet à l’idée qu’elle me dise “non écoute, il y a déjà trop de monde sur ces dates-là, refais-moi tout ça”, elle a rigolé, et m’a dit oui tout de suite.
L’avantage de ne pas supporter les températures supérieures à vingt degrés, c’est que personne ne se bat pour partir en même temps que moi.

Plus la date approchait, plus j’étais tout fou et intenable. Mes premières vacances choisies, les miennes, à moi, pas à des dates imposées par le calendrier scolaire ! Yipppeee !
J’étais tellement joyeux que j’ai eu envie de faire un peu mon kéké.

J’ai réfléchi à une blague pendant des jours et des jours, jusqu’à lui donner la perfection du diamant : ma dernière semaine de boulot, j’attends qu’il y ait assez de monde dans le bureau. Ni trop, sinon je passerai inaperçu, ni trop peu, sinon ça ne sert à rien. Quand ils sont assez nombreux, je fais mine d’aller voir l’emploi du temps de la semaine à venir, et je commence à m’inquiéter : “Ralala c’est bizarre, je suis pas sur les plannings de la semaine prochaine !”, histoire d’attirer l’attention sur moi.
Et quand tout le monde s’interroge, la résolution de mon hilarant gag arrive, cerise sur un gâteau que tous vont bientôt m’envier : “ah ben chuis bête ! C’est mes vacances, bande de moules !”.
Et je n’ai plus qu’à partir, impérial.

Le jour J, je suis donc arrivé dans le bureau, en pouffant à l’idée du bon tour que j’allais leur jouer. J’ai attrapé le planning de la semaine suivante, et ouvert des grands yeux pleins d’effroi : j’étais encore noté dessus.
Plan B ! Plan B !

Je me suis mis à pousser des hurlements effarés en courant partout dans le bureau, pour expliquer à qui voulait l’entendre mon horrible situation. Pour me calmer, on m’a conseillé d’appeler Girafa sur le champ.
Elle m’a alors expliqué que suite à un malheureux concours de circonstances, elle avait oublié de communiquer mes dates de vacances aux filles du planning, qui ne savaient donc pas que je ne serais pas là, et comme on en avait parlé deux mois plus tôt, Girafa m’avait complètement zappé.

C’était aussi un peu ma faute : en bon puceau des congés, je ne savais pas qu’il fallait signer un papier pour montrer qu’ils avaient été acceptés, genre une conversation ne suffit pas pour les valider, bureaucratie de merde.
J’avais passé mon dernier jour de boulot avec des sueurs froides partout dans le dos, parce que sans mon papier, pas de Copenhague. Et comme ils demandent en février de leur rendre nos projets de dates d’été, je risquais de me faire envoyer bouler, en m’y prenant vingt-quatre heures à l’avance.
Heureusement, tout avait fini par s’arranger.

Alors cette année, je m’y suis pris différemment. Déjà, j’ai ressorti le tableau Excel de la dernière fois, pour reposer les mêmes dates. Une nouvelle fois, Girafa a ricané quand je lui ai dit à quel moment je souhaitais partir.

Le jour du départ approche : dans trois semaines c’est la quille. Et cette fois-ci, j’ai bien remarqué que je n’avais -à nouveau- pas signé mon bon de sortie, on me la fera pas deux fois de suite ! J’ai donc tout de suite appelé Girafa.
Trois semaines avant le départ. Deux mois après avoir posé mes dates.

- Allô, c’est David bordel. Je t’appelle parce que je n’ai toujours pas signé pour mes vacances, et l’autre moche là-bas, elle part après moi et elle a déjà eu son papier, d’abord !

- Ah, justement je voulais t’en parler, parce que pour moi, tu fais partie des gens qui ne m’ont pas encore donné leurs dates…

J’ai insisté pendant dix minutes, en faisant intervenir tous les détails qui pouvaient me revenir : ce qu’elle portait, où on se trouvait, les réactions qu’elle a eues… Mais rien. Elle ne se souvient absolument pas qu’on ait eu une conversation au sujet de mes vacances.

Si j’étais parano, je pourrais croire qu’elle m’en veut.

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au boulot

Parce qu’on est tous des stars

29 avril 2009

L’autre jour, alors que je m’ennuyais ferme au boulot, on m’a envoyé remplacer une caissière, “pour un temps indéterminé”. Je savais que je venais de me faire avoir : certes, la journée promettait d’être looongue, j’étais normalement bloqué jusqu’à la fin à un défouloir pour clients horrible, où personne ne vient jamais, à part les vendeurs du rayon voisin. Passer huit heures d’affilée à faire la conversation à des pédés quinquagénaires qui chantent Dalida en imitant Renato et Zaza sauf que c’est pour de vrai : mon rêve.

Mais la caisse où je devais faire mon remplacement est encore pire : personne ne passe, jamais, ni clients, ni vendeurs, ni lutins malicieux. Perdu au milieu des canapés et des lits, condamné à guetter le chaland en souriant bêtement, vive l’attente active (c’est toi la tante active, ho ho ho).

Alors forcément, quand un péquenaud vient payer, on le voit arriver de loin, dans ce désert aride. Et c’est rigolo, celui-ci j’avais l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. Quand il est arrivé à la distance où je peux enfin distinguer autre chose que formes et des couleurs, ça a immédiatement fait tilt : Christian Rauth.

Mais siii, Christian Rauth, celui qui jouait Auquelin dans Navarro ! Lui, là :

Dès que j’ai vu qui c’était, je me suis senti un peu gêné : c’est vrai quoi, reconnaître Christian Rauth de Navarro et des Monos, c’est quand même un peu la teuhon. Du coup j’ai fait comme si de rien n’était, et j’imagine que ça a dû l’arranger aussi : quand on est Christian Rauth, ça doit pas être facile à vivre tous les jours.
Ceci dit, la facture qu’il m’a présentée était à son vrai nom : il est donc soit masochiste, ou il se prend pour une vraie star, ou bien il a tristement conscience que personne ne sait plus qui il est, à part les mamies et les fans de Roger Hanin (genre).

Et justement, il y en avait une à côté, de mamie. Assise à un bureau avec sa petite fille, elles étaient en train de finaliser une vente, quand elle a tourné la tête dans ma direction.
Derrière la cataracte, ses yeux se sont tout de suite illuminés, comme ceux d’un enfant au matin de Noël quand elle a vu Auquelin. D’un coup, la petite dame toute sèche et toute voûtée a laissé la place à une gamine insupportable, qui trépignait sur sa chaise en ouvrant et en fermant la bouche à toute vitesse.

Elle m’a jeté un regard, pour me dire “Mais ! Mais ! Vous avez vu ! Il y a une célébrité à votre caisse monsieur !”. Je lui ai souri très poliment, et fait un petit signe de tête : “Oui, je sais j’ai vu”, et je suis retourné à ma star déchue.
Les conversations télépathiques : ça n’existe pas que dans les films.

En repartant, il est passé à côté de la vieille dame, et son pacemaker a failli griller. Elle tirait frénétiquement sur la manche de sa petite fille, mais la pauvre n’avait que vingt ans, et c’est un peu jeune quand même (surtout qu’il était de dos) : elle n’a pas compris ce qui agitait autant mère-grand.

Une fois leur vente terminée, elles sont venues à ma caisse :

- Oh, vous avez vu monsieur ! C’était… Mais qui c’était déjà… Palsambleu !

- Christian Rauth madame… Vous l’avez vu dans Navarro… Mais il n’ ya vraiment pas de quoi en faire un tel plat…

J’avais du mal à y croire. Reconnaître un acteur de la trempe de celui-ci, c’est une chose. Mais en être tourneboulée au point d’en discuter avec le caissier, c’était déjà plus improbable.
Elle était toujours en train de payer, les joues encore rosies de ses émotions, quand la collègue sus-remplacée est revenue. Pour rire, je lui ai lancé un spirituel :

- Tiens, tu viens de louper Christian Rauth…

Contre toute attente, elle est devenue hystérique :

- Ahiii ! Mais c’est l’acteur de Père et Maire ! Où ça ? Quand ça ? Il a acheté quoiii ?

J’étais atterré.
Des gens. Des vrais gens. Fans de Christian Rauth. Et du coup, ça a relancé la vieille groupie de plus belle. Je ne savais plus où me mettre, alors je suis parti.
Je les ai laissées toutes les deux, à s’alimenter de plus en plus fort comme une explosion nucléaire, à s’échanger le nom des stars qu’elles avaient pu croiser dans notre magasin, et attention hein, pas de la gnognotte, quand je les ai quittées elles en étaient à Anny Duperey, eh faut pas déconner !

Procellus, ou le star system des has (never) been.

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au boulot, ma télé et moi

Les habits neufs de l’empereur

22 avril 2009

Bientôt, je vais devoir me rendre, la mort dans l’âme, au mariage de ce cousin que je connais à peine. Dans le Nord, si Dieu ne s’est pas décidé à faire disparaître cette non-région d’ici là. À chaque fois que je vois mon père il m’en parle : “allez tu viendras dis dis tu viens allez viens viens viens il faut que tu viendes !”, et ainsi de suite pendant des heures, en se roulant par terre et en tapant du pied, même que s’il continue ses caprices, il aura rien que du charbon à Noël.

Son principal argument pour me traîner à cette noce de merde c’est que “tu ne vas pas te transformer en ours, quand même !”.
Tout d’abord, je me permets de rigoler bien fort : HA HA HA !
Ensuite, je m’insurge : ne pas assister au mariage d’un quasi-inconnu avec une fille que je n’ai vu qu’une fois en .jpeg, ça ne fait pas de moi un ours. Vouloir passer tout mon temps libre enfermé chez moi et montrer les dents dès qu’on veut m’emmener en soirée, ça, peut-être. Et encore.
L’autre soir, Papaprocellus qui pense avoir réponse à tout m’a rétorqué que certes, je le connais à peine : mais c’est justement l’occasion d’élargir mon cercle social !
Et là c’était mort : après “élargir mon cercle”, le mini Bigard qui sommeille en moi s’est mis à rire si fort que je n’ai plus rien entendu. Je le cache pourtant du mieux que je peux ce petit salaud, mais parfois il réussit presque à se frayer un chemin à l’air libre. Il cherche à tuer ma réputation, je le sais.

Pour l’instant, je tiens bon : j’ai presque réussi à faire accepter à mon père l’idée que peut-être je ne viendrais pas. À celui-ci, au moins, parce qu’un mois après, la fifille d’un couple de ses amis que je connais depuis tout petit se marie aussi. Décidément, c’est contagieux.
J’ai fêté la nouvelle année avec elle pendant presque la moitié de ma vie, alors ça pourrait être rigolo de venir.

Mais le problème, comme j’en parlais avec Grololos, c’est que je ne sais pas quoi me mettre. Trop dure ma vie ! Je ne suis jamais allé à un mariage, à part celui d’une amie de lycée, mais j’étais arrivé quand ils sortaient de la mairie, et c’est à peu près le moment de la cérémonie auquel j’avais prévu de partir. Et vu que son mariage a duré à peine plus longtemps que celui de Britney et Jason Alexander, je ne suis pas sûr que ça compte vraiment.
Du coup, je suis tout novice : comment on doit s’habiller pour aller nocer ? Chic ? Très chic comme pour les soirées de l’ambassadeur ? Avec des gants et une canne ?

J’ai demandé des conseils au boulot, vu que Grololos a le même souci que moi : invitée à deux mariages en mai et juin, elle doit aussi trouver sa tenue. Mais sa jambe presque intégralement plâtrée risque de freiner sa créativité vestimentaire. Alors, quand je lui ai demandé ce que je pourrais porter, elle a dû faire un méga-transfert de la mort qui tue :

- Tu pourrais mettre… Un costume en lin ! Avec une chemise à jabots ! Et puis et puis, un chapeau, je suis sûre que tu as une tête à chapeaux ! Hein les filles, il a une tête à chapeaux ! Et aussi, et aussi un labrador, achète un labrador, c’est toujours très chic un labrador ! Et puis un carrosse, et…

Devant tant d’enthousiasme, j’ai fini par sourire et me taire, en attendant que ça passe et en pensant à autre chose, en me demandant qui allait bien pouvoir m’aider.
Finalement, c’est Lapin (oui, celui-là même, j’ai une vie sentimentale difficile à suivre) qui s’y est collé.

Il était content, Lapin, surtout que je ne suis absolument pas chiant, en ce qui concerne les vêtements : soit je ne veux rien essayer parce que rien ne me plaît, soit je sais exactement ce dont j’ai envie, et je refuse d’essayer -ou de regarder- quoi que ce soit, vu que rien de ce que je vois ne ressemble à ce que je veux.

Là, on était dans le second cas de figure. Ma tenue parfaite m’était apparue une nuit, dans un rêve : c’est celle-là qu’il me fallait !
Un joli complet à la Kennedy, avec une chemise blanche, qui aurait des rayures blanches aussi, ni trop voyantes ni trop discrètes, et une cravate rayée rose, parce que j’ai beau porter des vêtements d’homme, je n’en suis pas moins fiotte.

Alors ce samedi, profitant d’avoir eu ma journée à Happy Time, je l’ai traîné dans les boutiques. Si j’avais été Lapin, je crois que ce jour-là je me serais défoncé la tête avec un club de golf. On a regardé des centaines de cravates : trop roses, trop rayées, pas assez foncées, trop claires, trop saumon, trop framboise, avec les bonnes rayures mais pas de la bonne couleur…
Mais pour ma défense, une vision c’est sacré.
Et puis, je n’irais pas jusqu’à dire que c’est bien fait, salaud, fallait pas me quitter !, parce que je ne suis pas si mesquin, mais même s’il est revenu, tout finit par se payer.

De fil en aiguille (et on admire ce sens de l’à-propos), on s’est retrouvés à Happy Time. J’avais déjà le costume et une chemise “qui pourrait faire l’affaire si vraiment on ne trouvait rien de mieux”. Ne manquait plus que la cravate.
J’étais en train de dire à Lapin que si on croisait quelqu’un que je connaissais, il me prendrait sûrement pour un loser, à avoir eu mon samedi pour revenir au magasin, quand patatras : on est tombés sur un copain de la sœur de l’ex de Lapin, collègue de son état, et véritable commère -bien qu’hétérosexuel, comme quoi…

J’avais trouvé la bonne cravate, avec une autre chemise, ‘achement mieux que la première, bien que ne collant pas du tout à la vision, mais c’était pas grave : tout en rose, qui contraste à merveille avec mon costume anthracite, je suis certain d’éclipser la mariée. J’avais payé. Il n’y avait plus qu’à partir, mais il a fallu qu’on tombe sur ce crétin.
On s’est enfuis dare-dare après lui avoir dit bonjour, parce que je déteste me justifier et raconter ma vie aux gens, mais c’était trop tard : dans les cinq minutes, mon téléphone sonnait.

Grololos et deux autres bureautières poussaient des cris d’orfraies dans mon oreille, que c’était inadmissible de passer à Happy Time sans venir les narguer dans notre clapier slash bureau, viens immédiatement !
Alors, pour ne pas passer pour un salaud en plus d’un loser, j’y suis allé.
J’ai dû expliquer pourquoi j’étais venu : bla bla bla deux mariages, bla bla bla chemise…

Elles ont exigé que je leur montre mes achats, et je me suis exécuté. En plus d’être un loser, je me suis transformé en gros snob :

- Bah David, t’es con, tu as acheté une chemise et une cravate aujourd’hui alors que tu sais qu’on est en soldes dans trois jours ?

- Ouais, j’sais, mais boââârf…

Alors, j’ai paniqué : je savais que je venais sûrement de dire une connerie grosse comme moi, et qu’elles allaient me lapider, se moquer de moi et me cracher à la figure. Je me suis dit que ça serait sûrement moins grave si j’ajoutais quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose.
J’ai décidé d’avoir l’air cool :

- Nan mais en plus, t’vois quoi, les mariages ça me saoule, j’suis même pas sûr d’y aller…

- Ah bon ? Alors pourquoi tu viens d’acheter un costume et des chemises ?

J’étais pris au piège, prêt à m’écrouler sous le poids de mes contradictions internes. Je voulais rétorquer qu’on s’en foutait du mariage, j’avais surtout acheté le costume parce que c’est cool, et que ça me rassure dans mon statut d’adulte d’avoir autre chose que des t-shirt Gap et des pulls Jules dans mon armoire.
Mais plus on me demande des explications, plus je m’affole, et plus les idées se mettent à s’agiter dans tous les sens. Alors je me suis mis à bafouiller, à toutes les insulter, à faire des bulles avec ma bouche, et je suis reparti en courant et en hurlant.

Les relations sociales et moi, on a encore du chemin à parcourir.

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au boulot, non, rien

Dessine-moi un agneau

15 avril 2009

Samedi dernier, je travaillais avec Grololos. Je l’aime bien, Grololos, elle est rigolote, même si elle pue le déodorant bon marché et que du coup si je m’approche trop, je suis obligé de lui parler en apnée.
Notre gros problème, c’est que chacun d’entre nous fait ressortir ce qu’il y a de pire en l’autre. Nos instincts les plus bas, les plus vils, nos traits de caractère les plus honteux se retrouvent complètement exacerbés dès qu’on s’approche l’un de l’autre, un peu comme un yin et un yang maléfiques, ou du Coca et des Mentos : les deux sont délicieux, mais ils ne doivent jamais se rencontrer, ou alors kaboom !, c’est la fin du monde -je suis certain que Victor Hugo ne l’aurait pas mieux dit.

Bien sûr, je suis un ange, alors ça ne va jamais chercher bien loin : beaucoup de laxisme, une régression sans limites, et surtout, oh oui, surtout un côté commère et langue de pute que je m’ignorais. Dès qu’on discute, je me mets à casser du sucre sur le dos des autres : même les collègues que j’adore et dont j’accepterais un rein sans hésiter (comme je l’ai déjà dit, ma générosité est sans limites), dès que Grololos en parle, je ressens le furieux besoin de les souiller et de les avilir.
C’est bestial et animal, je le sais, mais c’est plus fort que moi.
Et puis, c’est bon.

Heureusement, on ne fait pas que critiquer les autres, sinon on se lasserait : la semaine dernière par exemple, on a travaillé ensemble au défouloir pour clients, et pour s’occuper, on a passé notre journée à dessiner. Pendant qu’elle décalquait des Monsieur-Madame qu’une cliente était venue se faire rembourser, je m’amusais à faire les contours de ma main, en me mettant du feutre partout sur les doigts. Si j’avais su que les marqueurs étaient aussi traîtres, j’aurais davantage écouté les cours de maternelle.

Du coup, quand on s’est retrouvés ensemble au bureau samedi, j’étais tout content : on n’a aucun client en ce moment, ça veut dire qu’on va encore pouvoir ne rien foutre, youhouuu !
L’ennui avec le bureau, c’est qu’il y a beaucoup de responsables qui passent, alors on est obligés de se contenir (un peu). Pas de dessins, et on ne peut pas dire du mal des gens, parce que c’est mal vu.

Mais en fin de soirée, on ne tenait plus -enfin, surtout moi. Comme c’était Pâques, je me suis senti obligé de marquer le coup, en faisant par exemple un joli dessin sur le tableau qui nous sert à noter les promotions du moment, et autres informations importantes. J’ai quand même attendu que les chefs s’en aillent, vu qu’un dessin est tout sauf une information importante, et c’était tipar mon canard.

Ma première idée a été de réaliser un gigantesque triptyque représentant l’agneau sacrificiel avant, pendant et après qu’il soit devenu gigot pour ôter le pêché du monde (oui, les chrétiens ont de curieuses croyances).
Mais bien vite, je me suis souvenu : je suis une quiche en dessin. Sorti du bonhomme-bâton, je ne sais rien faire. Alors, j’ai dessiné un œuf, parce que de toute façon, tout le monde s’en fout du côté bigot, de même que Noël ne vaut que par les cadeaux, le seul intérêt de Pâques, c’est les chocolats.

J’ai donc pris mon plus beau marqueur effaçable -quand même-, et sous un magnifique “Joyeuses Pâques !” qui a fait l’admiration de mes collègues parce que, je cite, il n’y avait “même pas de fautes” (en même temps, sur deux pov’ mots, ça m’aurait fait mal), je me suis lancé dans mon grand œuvre.

La langue tirée parce que je m’appliquais vraiment, j’ai mis une bonne minute pour arriver à ce résultat (en gros) :


Tadaaah !

Une fois mon dessin terminé, je me suis reculé, un sourire satisfait aux lèvres, pour admirer mon ouvrage : j’ai trouvé ça beau.
Alors, je me suis retourné.

Ça faisait donc une bonne minute que Girafa, ma big boss, se tenait derrière moi. Les bras croisés, droite comme la justice, elle m’observait avec un petit sourire bizarre, la tête légèrement penchée sur le côté, à la manière des oiseaux de proie.

-Ah… Euh… Tiens, tu étais là, gnihihi ?

Plus jamais je ne dessinerai sur mes heures de travail.

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Comment on m’a guéri

8 avril 2009

Quand je suis entré à Happy Time, petit caissier inexpérimenté, ignorant tout des choses de la vie, Madame Un n’était pas encore chef du premier étage. Tout comme moi, elle n’était rien qu’une petite chefaillonne (si si, c’est un mot) de bas étage, qui mettait des pantalons trop serrés, m’apprenant ainsi, alors que je n’avais rien demandé, qu’elle portait des boxers.

À cette époque, je détestais tout le monde : les collègues, les patrons, les clients… Mais elle, je la haïssais. Elle nous prenait tous de haut, elle me donnait des ordres, genre, elle voulait que je travaille, que je fasse des trucs, et tout ! En plus, avec sa coupe et sa voix, elle me rappelait une prof de lycée que je brûlais toutes les nuits dans mes rêves, c’est dire si elle était mauvaise.

Dans un sursaut d’humanité, il m’arrivait parfois de discuter avec deux ou trois collègues. La plupart du temps, on disait du mal des autres -parce que c’est mon principal sujet de conversation. Grâce à mon légendaire sens du timing, à chaque fois que je finissais de vomir ma bile sur celle qui allait devenir Madame Un, je me rendais compte qu’elle était à portée d’oreille.
C’est un don que j’ai développé : alors que certains maîtrisent la télékinésie, la précognition ou se mettent à cracher du feu, moi, je gaffe.

C’est handicapant, certes. Mais on finit par s’habituer, et ça ne m’a pas empêché de gravir les échelons aussi vite qu’un spoutnik (mais sans arriver bien haut) et d’être accepté dans le saint des saints : le bureau -où le boulot est tout aussi chiant qu’avant, ce qui n’empêche pas les collègues qui stagnent d’imaginer qu’on a sucé (et avalé) pour y arriver.

La seule différence, c’est que maintenant, je vois les chefs de près. Y compris Madame Un. En travaillant toute la journée avec elle, et non pas sous ses ordres, je la découvre sous un jour nouveau. C’est grâce à cette proximité que j’ai appris qu’elle n’a pas que la voix rauque et grasse de celles qui fument deux paquets par jour : elle en a aussi l’haleine de fennec.

Mais surtout, sous ce costume de harpie, j’ai vu que se cachait une femme charmante, drôle et agréable, avec un cœur gros comme ça. À tel point que je me suis surpris à feindre des oooh et des aaah quand elle m’a montré les photos de son bébé, un beau berger allemand de quinze ans, sur le mini-écran de son portable (comment font les pauvres sans iPhone ?), et que j’ai fait mine d’être triste quand il est mort, une semaine plus tard, bouhou.
Et à force de faire semblant, comme dans un beau film de Bollywood, j’ai commencé à vraiment bien l’aimer (Madame Un, j’entends, pas son chien crevé). Alors je me suis mis à chanter, avec soixante danseuses qui faisaient voltiger leurs saris en arrière-plan.
C’était beau.

Je la porte tellement dans mon cœur que je n’ai pas hésité une seule seconde : pour ses cinquante ans, j’ai donné cinq euros, afin qu’elle ait un beau cadeau. C’est vrai, ma générosité est sans limites.
Après avoir investi tant de temps et (surtout) d’argent dans cette relation, je ne pouvais plus faire machine arrière. Madame Un et moi, on est liés, à la vie à la mort. D’ailleurs, quand j’ai appris qu’elle était tombée dans son escalier, je l’ai appelée, pour prendre de ses nouvelles.
Avec le téléphone du bureau.
Et je me suis foutu de sa gueule, parce qu’elle ne sait pas marcher.
Mais c’est l’intention qui compte, comme on dit dans ces cas-là.

De toute façon, les sentiments sont là : Madame Un, maintenant, c’est trop ma cop’s. C’est pour ça que le jour où j’ai vu qu’elle était inscrite sur facebook et que je pouvais officialiser cette belle amitié, sans hésiter, je lui ai envoyé une friend request.
Dans les heures qui suivaient, le réseau social le criait au monde entier : nous étions vrais z’amis !

Mais entre temps, comme je m’ennuyais, j’avais fait un test à la con sur facebook : “quel type de pays te convient le mieux ?”. Le questionnaire était très bien fait : en répondant que je préférais partir à la montagne plutôt qu’à la mer, j’ai appris que j’étais fait pour les pays froids (normal, j’aime pas l’été, et pas la chaleur).
Ca n’a pas échappé à Madame Un. Le temps de faire un tour sur mon mur, d’analyser ce qu’elle lisait, elle lançait, au vu et su de tous mes contacts : “moi c’est le soleil et le string !”.

Pouêt. Pouêt.

Sur mon beau mur tout propre. Entendre parler du string de cette quinquagénaire que j’aimais tant a été comme une révélation.

C’est ainsi que s’achève l’éphémère expérience de ma sociabilité.
Dans la douleur.

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au boulot

C’est en faisant des erreurs qu’on apprend

25 mars 2009

Bien sûr, en ce qui concerne les relations sociales, je pars de très bas : elle n’est pas si loin l’époque où je devais vider une bouteille entière pour ouvrir la bouche en soirée, ou celle où je me mettais à grogner et aboyer dès que qu’on tentait de me faire la conversation.
Il y a encore moins d’un an, je m’avalais un mois et demi d’arrêt de travail parce que j’allais me retrouver coincé dans un bureau avec des vraies gens, et que ça faisait quand même grave peur.

Maintenant, j’ai bien changé. Je laisse les gens m’approcher et me parler -oui je sais, c’est bien généreux de ma part, et je reste (un peu) avec les collègues le soir après avoir pointé, quand ça n’est plus obligatoire, pour échanger les derniers ragots. Certes, je n’ai pas le choix : quand on passe la journée avec les mêmes personnes et qu’on est obligé de les attendre pour sortir, la fuite est plus difficile. Mais j’ai appris à faire avec !
Même, l’autre fois au lieu d’aller directement au métro, j’ai accompagné Grololos pendant dix minutes jusqu’à sa boulangerie, parce qu’elle est sympa, qu’elle avait commencé à me raconter une histoire dont je ne pouvais pas ne pas connaître la fin, et que j’espérais qu’elle m’achèterait des bonbons.
La chienne, elle a juste pris une baguette, puisse-t-elle s’étouffer avec.

Du coup, j’ai arrêté de l’aimer, et j’ai reporté tout ce trop plein d’amour et de compassion qui me caractérise
(faire une pause pour les rires)
sur Boñassa, une de mes chefs qui m’appelle Dabid avec son accent portugais rigolo.
Elle est gentille cette chef-là. En plus, elle est même assez gironde pour avoir l’immense honneur d’avoir été draguée par mon père, un jour où il me cherchait dans le magasin. Il pensait me trouver à mon habituel poste du défouloir pour clients, mais manque de pot ce jour-là, c’est elle qui s’y collait.
Il s’est approché, et a pris sa voix de crooner pour lui sortir :

- Bonjour… Je suis venu ici à la recherche de mon fils, mais, hmmm, manifestement vous n’êtes pas lui…

Bien sûr, il y a toujours deux versions à chaque histoire. Mais que ça soit celle de Boñassa, brillamment narrée ci-dessus, ou celle de mon père, qui la qualifiait de “jeune femme charmante”, ma réaction a été la même : ewww !
On ne fait pas du rentre-dedans à mes boss, et encore moins quand je m’entends bien avec !

Parce que oui, depuis que je suis rentré à Happy Time, je l’aime bien Boñassa, même si elle est un peu bizarre : l’autre jour, son mari a cassé la voiture, alors elle a demandé à tout le monde si on ne connaissait pas une voyante, parce que la seule explication à l’accident, c’est qu’on a dû leur jeter un sort.
Voilà voilà…

Mon problème avec les gens que j’aime bien, c’est que j’ai la maturité émotionnelle d’un enfant de sept ans : quand j’aime bien une fille, je lui tire les couettes. Enfin, pas littéralement bien sûr, mais je la vanne tant que je peux -et je peux beaucoup.
Ca reste toujours très soft, je me moque de son accent, et on évite les “dans ton cul”, ou les “crève, morue” quand elle me demande un service, parce qu’elle est quand même ma chef.

Mais l’autre jour, pendant qu’on rigolait, j’ai un peu trop pris la confiance, et mes mots ont dépassé ma pensée. Au moment où je le disais, j’ai senti qu’on ne se connaissait peut-être pas assez pour ce genre d’humour.

Elle a regardé sa montre, et a annoncé à la communauté qu’elle avait bientôt fini sa journée. J’ai regardé l’horloge, comme je n’ai pas de montre. Moi, il me restait encore trois heures à tirer.
Je n’ai pas réfléchi, et je lui ai répondu comme à une pote qui serait partie trois heures avant moi.

C’est ainsi que “pour rire”, dans un bureau plein comme un œuf, j’ai traité ma chef de salope.

J’ai encore beaucoup à apprendre.

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Pourquoi je ne cherche pas à me faire des amis au travail

10 février 2009


Bien sûr, j’ai eu du mal à me faire à mon nouveau poste : le boulot n’avait plus rien à voir avec l’ancien, j’avais presque des responsabilités (les malades), et surtout, on avait remplacé le contact avec la clientèle par des collègues avec qui je dois rester enfermé toute la journée, dans la même pièce. Quand on est autiste et paranoïaque comme moi, ça donne une réaction du genre : aaaaah !
Parce que même si c’est des boulets, on les aime bien les clients, surtout quand ils m’abreuvaient de cadeaux, de drogue ou d’insultes -heureusement pour obtenir des résultats similaires, il me reste encore les plans cul.

J’ai quand même fini par m’habituer et apprivoiser le travail, debout sur ma chaise avec un fouet à la main, à crier des ordres en allemand à tous les caissiers qui appellent. Après des débuts hésitants, je réponds maintenant à toutes les questions qu’on peut me poser, je m’avance dans le boulot, bref, j’assure.
Je suis même à l’aise avec les gens, et il m’arrive d’avoir des discussions personnelles avec mes collègues : à celle qui me parlait de ses remontées acides quand elle boit du jus d’orange (ewww), j’ai raconté ma fausse dent qui a bougé en poussant toutes les autres, et qui me fait saigner la bouche en permanence, ‘iens, ‘ega’de (ewww encore plus, Collègue : 0, David : 1).

Le bureau du sous-sol est devenu mon fief, ma terre de prédilection, mon domaine : on me reconnaît quand je décroche, je n’ai plus peur de m’engueuler avec les petites caissières de merde (dont je n’ai jamais fait partie, non non non), je suis enfin devenu quelqu’un.
Aujourd’hui, je peux enfin dire la tête haute que ma vie ressemble en tous points à ce dont je rêvais quand j’étais petit.

Enfin non, absolument pas. J’ai un boulot de merde (comme me le rappelait ma mère hier encore), quand je rentre le soir, j’ai à peine la force de ramper jusqu’à mon lit, et je me fais exploiter.
Mais en bon masochiste, j’adore mon job, je m’y éclate comme une bête.

C’est pour ça que samedi, quand on m’a annoncé qu’on allait former Putasse (son vrai prénom est encore pire) pour bosser avec moi, sur mon terrain, j’ai tiqué. Certes, on est plusieurs à occuper ce poste. Mais les deux pauvres jours où elle vient travailler, la place est déjà prise. Par moi.
Comme elle n’arrive qu’en fin d’après-midi (contrat de feignasse), j’ai passé toute la matinée à supplier Girafa, ma big big boss : ça ne sert à rien, à l’heure où elle vient tout sera déjà fait, elle va être dans mes pattes, bouhouhou…
Une nouvelle tête dans une équipe que j’ai mis six mois à accepter ? Je crois pas, non.

Rien n’y a fait. À seize heures pétantes, Putasse était là, avec son chewing-gum, son humour de pouffe et ses hanches généreuses.
Comme prévu, elle a passé la journée dans mes jambes, à discuter avec ses copines, sans que je lui explique quoi que ce soit sur ce qu’on attend d’elle, parce que faudrait voir à ne pas pousser le bouchon trop loin, Maurice.

J’étais tout occupé à la détester quand j’ai eu une idée de génie. À l’heure où le magasin ferme, quand on s’apprêtait tous à faire nos heures supplémentaires, je lui ai proposé de partir, ça ne sert à rien que tu restes, tu ne verras rien de plus ce soir, allez je te fais une fleur, vas-y on peut fermer sans toi !

Un samedi soir, soutenu par Girafa, je n’ai pas eu à lui dire deux fois. La porte s’était à peine refermée sur son gros cul que je commençais déjà à la descendre en flammes, auprès de tous. À qui voulait l’entendre, je répétais que vraiment, elle ne convenait pas pour le poste, t’as vu comme elle a deux de tension, et elle travaille pas elle discute…
Je n’ai rien laissé passer. L’ambulance flambait déjà, mais je continuais de la bombarder, à bout portant et au mortier. Sans scrupules.

Alors oui, c’est pas joli joli, moralement très discutable et sûrement une très mauvaise gestion de mes points de karma.
Je vais probablement être réincarné en pot de chambre, mais vu comme ça a bien marché, je suis content de moi, vous n’avez pas idée. :mrgreen:

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René Coty, notre Raïs à nous

29 janvier 2009

Pour mes premiers jobs d’été, je me suis retrouvé dans l’hôtellerie, à servir des repas en chambre à de riches touristes, dans un grand hôtel Parisien dont je tairai le nom -qui évoque pourtant une héritière souvent vêtue d’un chihuahua.
À ce moment-là, c’était facile : quand on recevait un pourboire, il fallait le redescendre à notre quartier général du room-service, le mettre dans la cagnotte, et à la fin de la semaine, on les répartissait équitablement entre tous les membres de l’équipe. Oui, j’entrais dans le monde du travail sous la bannière écarlate du communisme, Robert Hue avait mollement étendu son bras jusqu’à nous.

Je n’aimais pas les pourboires : si le client n’en donnait pas, je n’osais pas réclamer -toussoter légèrement en présentant la paume, la mendicité avec beaucoup de classe-, mais je savais que si je n’en rapportais pas, madame Thénardier, ma chef de rang, allait encore m’attacher au radiateur et me battre avec la serpillière.

Alors je mentais : aux riches américains, je faisais mes grands yeux plein de larmes en leur disant que non, le service n’est pas compris en France, que nenni messires, votre générosité vous honore. Parce qu’en plus, ma technique marchait bien : je revenais souvent avec un gros billet que je jetais avec fierté dans la cagnotte. Regardez ce que je rapporte, bande de rats, et je le partage sans amertume : de toute façon je ne suis pas si vénal, je ne fais pas ça pour l’argent. Sales pauvres, vous me dégoûtez !
Et là-dessus, je retournais dans mes étages, bouillant intérieurement d’être obligé de partager mon billet, gagné à force de manières mielleuses et de minauderies.

En rentrant à Happy Time, j’ai cru être arrivé au bout de ce supplice (oui, parfaitement, un supplice, voilà ce que c’est que de gagner de l’argent !) : en caisse, dans un grand magasin, si vraiment je veux un pourboire, je n’ai qu’à me servir.
Je me trompais lourdement : on a même une procédure assez compliquée si quelqu’un laisse un pourboire, pour réussir à faire passer l’argent dans notre poche sans être suspectés de vol. Galèèère !
Heureusement pour moi, on ne m’a jamais laissé un centime.

Non, moi ce que j’attire, ce sont les cas sociaux qui vont me remercier en me laissant une barrette de shit, la carte de visite d’un mannequin freelance obèse, des badges Obama 2008 ! (Barack je t’aime, je suis ta chienne, fais de moi ce que tu voudras !), et bien souvent, des numéros de téléphone.
Mais jamais, jamais je n’aurai cru qu’on pouvait laisser ça.

C’était vendredi dernier. Je faisais mon remboursement tranquillement, en souriant parce que les médicaments me rendent heureux -et aussi parce que le petit garçon qui habite dans ma tête aime bien jouer avec les sous.
La dame m’a demandé un renseignement, un service, et comme elle avait l’air gentille et qu’elle m’avait déjà dit à deux reprises que j’étais “un amour”, je n’allais pas la contrarier, alors je lui ai rendu et elle a disparu.

Cinq minutes plus tard, elle revenait, pour un nouveau service, je sais plus quoi, lui faire de la monnaie pour le photomaton ou une connerie du genre. Je m’exécute.
Encore une fois, j’étais un amour.
Elle range sa monnaie, se répand en remerciements, et avant que j’aie pu comprendre ce qui se passait, elle s’était mise à débiter des bondieuseries et m’avait collé une sainte image du Christ dans les mains.
“Pour qu’il éclaire votre chemin”.
!&#krfptspt ?!!

Et sans que j’aie pu lui répondre que comme je suce des bites, s’il éclairait mon chemin ça serait plus avec les flammes de mon bûcher que sa miséricorde, elle était partie, et je me retrouvais avec mon petit Jésus qui me fixait de son regard larmoyant, avec les bras écartés.

Pour ne pas le ramener dans ma maison, temple du vice et de la luxure, où j’aurais risqué de le choquer, j’ai accroché mon Christ rédempteur sur un des murs, caché des clients, avec un petit mot pour expliquer que je ne cherchais pas à convertir mes collègues.
Pour l’instant, tout le monde trouve ça très drôle.
Ce qu’ils ne savent pas, c’est que ça nous servira aussi de protection : avec un peu de chance, tous les vampires qui passeront à proximité seront immédiatement réduits en cendres. C’est aussi ça, le pouvoir de Jésus.

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Disque non système

14 décembre 2008
- Tu sais te servir d’Excel, David ?

- Oui, enfin j’ai eu des cours à la fac, je sais plus trop comment ça marche, la création de formules matricielles et tout ça…

- Hein ? De quoi tu parles ? Quelles formules ? C’est facile regarde : cette touche, ça sert à écrire en noir, cette touche-là c’est pour imprimer, là c’est pour tirer des traits…

- Ah ok, si c’est ça ta question, oui, je sais me servir d’Excel.

La raison de cette interrogation ? Quand on est la bitch du bureau, il faut savoir rendre service. Par exemple en préparant les emplois du temps pour le lendemain. Ils arrivent deux ou trois jours à l’avance, mais c’est tout caca, une succession de noms les uns à la suite des autres, qui dit juste qui travaille à quel étage et à quels horaires.

Forcément, ils sont préparés par le planning. Ces mêmes gens qui ont déjà voulu me faire travailler à deux postes simultanément, ou à cause de qui je suis arrivé un matin à la surprise générale, puisque sans le savoir j’avais posé ma journée.
Alors forcément, il faut repasser derrière eux. Pour que leur torchon soit plus pratique à lire, je dois recopier ça dans un amour de petit tableau Excel : les noms en ligne, et plein de colonnes dans lesquelles il faut noter l’heure d’arrivée, de départ, laisser plein de cases vides pour pouvoir inscrire leur heure de mangeage, de pause, et ainsi de suite.

C’est aussi fun et intéressant à faire qu’à raconter.
Le pire dans tout ça, c’est quand même la case de la GP (pour Gestion Programmée, on avait plus simple comme nom, mais c’était trop facile, justement). C’est là qu’il faut absolument indiquer la durée de travail de nos esclaves, puisque leur salaire sera fonction de ce chiffre. Niark niark niark.
Bien sûr, on pourrait soustraire l’heure d’arrivée à l’heure de départ et boum, on a un temps de travail.
Mais ça serait trop simple. À cette durée initiale, il faut retirer l’heure de repas, le temps de pause (qui varie en fonction des horaires du jour), et faire une habile conversion, parce que la GP se calcule en base 10.

J’ai passé un bac littéraire, la dernière fois que j’ai eu un cours de maths, il fallait trouver la température qu’il faisait à une heure donnée, en lisant un graphique. Oui oui, on suivait le programme de primaires handicapés.
Alors là, calculer la GP, comment dire…? Non ! Ma tête, elle explose !

Heureusement, il existe une antisèche : trois pages de tableaux recensant tous les horaires possibles et imaginables, avec la GP correspondante :

Oui bon, la photo n’est pas très bonne, mais je l’ai prise un peu à l’arrache avec mon portable, sans vraiment prendre le temps de faire la mise au point, parce que j’avais un peu peur que quelqu’un entre à ce moment-là et qu’on me coffre pour espionnage industriel, ou un truc dans le genre.
Le calcul est assez compliqué pour attiser les convoitises de nos concurrents, méfiance.

Ceci dit, l’original est à peine plus lisible, je me colle donc des migraines à m’en faire exploser les yeux à faire cette putain de GP de merde.
C’est ce que j’avais fait ce soir-là.
L’emploi du temps de tous les étages, avec des jolies couleurs pour savoir qui était d’ouverture, qui de fermeture, et je ne parle pas de la demi-heure que je venais de passer à déchiffrer les feuilles pour bien calculer la durée de travail de tout le monde.

Tout était fini, je n’avais plus qu’à imprimer. Je me suis levé pour répondre au téléphone et faire une pause. Une de mes boss a eu besoin de l’ordinateur.
Elle a regardé mon emploi du temps, l’a trouvé beau.
Elle m’a demandé poliment : “je te le mets tout p’tit ?”.
Ben oui, connasse.

Je le savais pourtant que ces gens-là ne sont pas doués avec les machines. J’avais lu les programmes de “perfectionnement Word /Excel” affichés un peu partout. Je le savais. D’ailleurs, quand on appelle ça “le mettre tout p’tit”, forcément on risque de faire une connerie.
J’aurais dû m’en douter.

Quand je suis retourné sur le PC, plus rien n’était ouvert. Elle avait “mis tout p’tit” mon heure de dur labeur en “appuyant sur la croix”. Évidemment je n’avais pas pensé à sauvegarder, comptant inconsciemment sur une sauvegarde automatique inexistante.

VDM.

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Say my name, bitch !

2 décembre 2008

Quand Girafa avait parlé de me changer de poste, elle m’avait décrit en détail le profil qu’ils désiraient, et ça m’avait un peu surpris. Ce qu’il fallait pour ce boulot c’était Divad, mon jumeau maléfique qui m’est diaboliquement opposé en tout : quelqu’un avec des grandes capacités sociales, à l’aise au téléphone, de bonne humeur et rigoureux dans son travail.
Elle avait bien insisté sur le besoin de rester souriant en toutes circonstances, surtout au téléphone, parce qu’un sourire ça s’entend. Alors même si on m’appelle vingt fois de suite pour la même question idiote, je dois garder à chaque fois du soleil dans la voix : “mais non voyons, il n’y a pas de questions idiotes ! (Il n’y a que des sottes gens. Et tu es leur chef)”.

Ca n’a pas été facile, mais j’ai appris. J’ai appris le téléphone, à parler à des gens que je ne vois pas, et en leur souriant. Même si quand je ne suis pas en ligne je suis morne et dépressif et que j’ai envie de me trancher la gorge à mains nues, dès que ça sonne, j’attrape le combiné et j’y vomis toutes mes ondes positives de ma voix chaude et enjouée. Et je retombe dans ma neurasthénie dès que je raccroche.
C’est chouette, ce job va m’aider à entretenir ma schizophrénie.

On m’avait aussi prévenu qu’au début, tout le monde allait me demander qui j’étais, quand je décrocherais. Alors même si on m’a demandé cent fois “c’est qui ?”, j’ai répondu cent fois en souriant “c’est David, tu appelles pour quoi ?”.
Par contre, on ne m’avait pas prévenu que j’allais être confondu. La première fois, je n’y ai pas fait attention, j’ai décroché :

- Bureau du quatre ? :) (Parce que le bureau est au quatrième étage, malheureusement ça n’est pas un chouette code d’agent secret)

- Nounours ?

J’ai failli mal le prendre : Nounours c’est un moche avec qui je bosse, et il a une voix toute niaiseuse, pas comme moi avec mes intonations de crooner. Mais je n’ai rien dit, ou plutôt si, je l’ai poliment corrigée, cette gourde, avant de poursuivre la conversation.
Et c’est arrivé, encore et encore et encore. Tout le temps, tous les jours, on me confond avec Nounours, ou Pierre, ou Paul, ou mon chef que je suis le seul à trouver beau (dans ces cas-là je suis flatté, mais ça n’arrive pas souvent).
Et systématiquement, je réponds comme si c’était la première fois, et que c’était encore rigolo au bout de trois mois que personne ne me reconnaisse, bande de raclures.

Et parfois…
Je m’en souviendrai toute ma vie. C’est arrivé un jour où j’étais particulièrement en forme. Quand le téléphone a sonné, je l’ai attrapé, mes chacras tellement béants que mon yang coulait à flots, sur la chaise, sur mes chaussures et dans le combiné. J’ai pris ma plus belle voix, celle avé le bel assent channntant du sudeuh (non c’est pour rire, je hais l’accent du sud et ses propriétaires, si ça ne tenait qu’à moi, on atomiserait tout le sud de la Loire -et un jour, ça ne tiendra qu’à moi) :

- Bureau du quatre ? :D

- … Euh…? Nathalie ?

Je ne crois pas que je m’en remettrai un jour.

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Dial M for Murder

15 novembre 2008

Avec ma dernière promotion, la partie immergée de mon job est de… répondre au téléphone. Tadaaah ! Je dois “réceptionner les appels” des caissiers qui ont des problèmes, besoin d’un renseignement, ou qui veulent savoir où est leur pote… Heureusement, je ne fais pas que ça : j’ai aussi le droit de jouer avec Excel, et quand je suis vraiment très très sage, on me laisse faire du découpage.
Oui, c’est un travail enrichissant et palpitant.
Non, ma vie n’est pas un échec.

Et puis j’ai parfois la chance d’avoir une collègue -que je déteste, sans raison particulière, ou alors j’ai oublié-, parce que les jours comme le samedi, ils avaient calculé qu’on reçoit en moyenne trois cent coups de fil, et avec une seule bouche c’est pas facile de répondre à tous (même si les chefs ont aussi le droit de répondre pour nous aider, mais quand ça devient trop dur ils ont toujours autre chose à faire, moi aussi plus tard je veux être chef).
C’est pendant un de ces samedis que mon pire cauchemar de travail s’est produit.

Je jouais avec l’agrafeuse en chantonnant, lalala lala lalaaa…, quand le téléphone a sonné. Comme j’étais occupé et loin du poste, Collègue a décroché. Je la hais et c’est rien qu’une sale morue, alors forcément je n’écoutais pas vraiment ce qu’elle disait.
Mais une petite phrase a éveillé mon attention et m’a fait lever la tête vers sa conversation :

- Hmmm ? Oui, il est devant moi…

Sur la demi-douzaine de personnes présentes à ce moment-là, j’étais le seul garçon, je me suis donc senti un peu concerné. Je lui ai fait mon regard interrogateur, en mimant “gné ?” avec mes sourcils.
Une lueur vilaine s’est allumée au fond de ses yeux.

- D’accord… Je lui dis…

Je savais que je n’allais pas aimer ce qu’elle avait à me dire : j’ai fait une horrible erreur et je suis viré, ou je vais avoir un rappel à l’ordre, ou c’est la gendarmerie qui appelait et quelqu’un a eu un accident…
J’aurais préféré.

Elle a raccroché, un sourire vicieux caché au coin des lèvres. Elle a planté son regard torve dans le mien. J’ai vu le tout petit instant d’hésitation lui traverser l’esprit : je le fais, je le fais pas…?
Elle l’a fait.
Elle a souri, la hyène, et en articulant du mieux qu’elle pouvait, elle a lancé :

- La maman du petit David attend son fils à la caisse 932…!

Ma vie qui défile devant moi. Flashbacks de mon enfance, des bisous gênants devant la grille de l’école, et tous ces moments d’affiche totale devant les copains. Mais l’heure n’est pas aux vilaines réminiscences ou aux vieilles rancœurs. À cet instant, il faut réagir.

- … Euh… Je… Jem’absentetroisminutesd’accord…

- Meuh oui mon pitit David, va voir ta maman !

- Ha ha ha !

Plus jamais je ne me moquerai de ceux qui prétendent avoir du mal à contrôler le volume de leur voix quand ils sont stressés en les traitant de simulateurs : ça peut vraiment arriver.
Je suis donc parti en courant et cramoisi, plus vite j’arriverai sur les lieux du crime, plus vite ça sera fini.

Et là, devant trois caissières hilares -dont celle qui avait passé le coup de fil, avec qui je parle depuis bientôt un an mais dont je n’ai appris le prénom qu’il y a deux jours grâce à Facebook- se tenait fièrement ma mère : elle avait confondu “je suis au bureau, si tu viens à Happy Time appelle-moi et je m’éclipserai discrètement” avec “je suis au bureau, fais-moi appeler et je viendrai te voir”.

Mon Dieu, comme on ne choisit pas sa famille…

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Et tu enfanteras dans la douleur

10 novembre 2008

Le plus rigolo avec mon nouveau poste, c’est que plein de gens avec qui je bossais avant me traitent maintenant comme si j’avais un quelconque pouvoir, ou même des responsabilités vis à vis d’eux, et du coup ils viennent me parler de leurs problèmes, genre j’en ai quelque chose à foutre.
C’est par exemple le cas de Cheveux Gras, une fille qui est rentrée dans la boîte pile en même temps que moi, même qu’on avait fait notre formation ensemble (et déjà à l’époque, elle ne connaissait pas le shampooing). Elle est arrivée l’autre jour dans le bureau où j’ai pris mes quartiers d’hiver, et après m’avoir salué avec respect et déférence (parce que c’est vrai, je suis un peu le mec qui est presque juste en dessous de sa n+1), elle m’a annoncé :

- Au fait, je suis enceinte…

- Ah. Euh… Ben… Félicitations…? (Ewww !)

J’ai réprimé tant bien que mal mes instincts de Lieutenant Ripley : je me suis assis sur mes mains, pour ne pas risquer de lui cramer la gueule au lance-flammes, à elle et à l’alien qui lui pousse dans le ventre. Et surtout, je me suis concentré sur l’idée que la Compagnie pourrait encore avoir besoin d’elle, une fois qu’elle aura vêlé.
Je me suis quand même reculé un peu, au cas où ça serait contagieux, et j’ai fait discrètement sonner mon téléphone (l’avantage d’avoir deux lignes) :

- Ah par contre Cheveux Gras, tu m’excuses, ça n’arrête pas de sonner ce matin, je dois te laisser, à plus tard hein, et encore félicitations ! (Brrr)

Une fois seul, j’ai voulu m’accorder une petite pause pour me remettre de toutes ces émotions, mais je me suis souvenu que je ne faisais rien, avant que Cheveux Gras vienne me déranger. Alors j’ai juste attendu que toutes mes chefs soient là, en me préparant à avoir l’air débordé.
Quand elles sont arrivées, on a pu commencer notre débriefing sur tout ce qui va mal dans le magasin en ce moment, une façon de polie de dire qu’on a échangé nos ragots. C’est comme ça que j’ai appris que nos pompiers (ouaiiis, on a nos propres pompiers !) étaient bourrés en permanence, et qu’on venait d’en virer un parce qu’il piquait des cannettes de Coca pendant ses rondes de nuit.
Le con.

Le moment était parfait. Je leur ai annoncé l’horrible nouvelle :

- Ah, j’ai vu Cheveux Gras, elle est enceinte…

Sous-entendu : “non mais vous y croyez, quelle conne hein ? Quand on n’est pas capable de mettre un stérilet correctement on se fait ligaturer les trompes, parce que maintenant il va falloir la remplacer, et attendre huit mois qu’elle revienne pour nous raconter comment son chiard est le plus joli et qu’il va sûrement mourir parce qu’il a pleuré bizarrement ce matin”.

Mais j’avais oublié un détail : à cet instant précis, j’étais entouré de femmes.
Les “ohhh !” et les “ahhh !” ont fusé, et on a passé une heure à se raconter nos souvenirs de grossesse, et comment on l’a appris, et à qui on l’a dit, et elle a de la chance…
Mais non les filles mais arrêtez, c’est horrible, une femme enceinte c’est chiant et caractériel et ça se croit tout permis et ça a des hémorroïdes, tout ça pour sortir un petit troll tout fripé qui va brailler à s’en péter le cul pendant au moins quinze ans, et si ça se trouve elle va vouloir qu’on lui touche le ventre pour le sentir bouger !
Ohhh. Ahhh.

Je ne me suis jamais senti aussi seul.

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Encore une histoire de bouffe au boulot (1/2)

15 octobre 2008

Samedi, c’était le dernier jour de Comico, un de mes collègues. Je savais depuis un moment qu’il devait partir et ça n’avait rien d’étonnant : il suffit que je commence à bien m’entendre avec quelqu’un pour que systématiquement il démissionne (non non, je ne le prends pas personnellement).
Il m’avait même invité à sa soirée de départ, avec touuus les gens du service : ceux que je n’aime pas, ceux qui ne m’aiment pas, ceux que je ne connais pas -voilà, c’est ça, tout le service. Au moment même où je lui répondais “oui oui avec plaisir !”, l’énormité de ce que je disais me frappait en pleine tête, aïeuh.
Aller à une soirée ? Avec des gens du boulot ? Genre, leur parler, faire du social, tout ça ? C’est à dire que non, quoi, il faut que je me défile, c’est une question de vie ou de mort !

Malin que je suis, au bout de vingt-quatre heures ininterrompues à chercher des alibis foireux, j’ai fini par trouver : “ah, crotte, je viens de me rendre compte, samedi, c’est le 11 ? Ça tombe mal, c’est pile en même temps que l’alignement des planètes, mes ragnagnas, le retour de mon jumeau maléfique que je vais devoir combattre (oui, tout ça en même temps), ça va pas être possible pour moi…”.

Il n’y a vu que du feu, tellement je suis fourbe, mais j’ai quand même dû me taper son pot de départ, le samedi après-midi. Là non plus je ne voulais pas, mais je me suis forcé, pour une raison qui m’échappe encore aujourd’hui.
Bien évidemment, j’ai quand même mis une heure à me décider, et à force d’hésitations, quand je suis arrivé il n’y avait plus personne et il commençait à ranger.

- Ah monsieur Procellus ! Vas-y installe-toi, prends du gâteau, tu veux boire quoi ?

J’ai pris de l’Oasis.
Par contre, en guise de gâteau, c’était un peu décevant : il n’y avait plus que les restes d’une boîte d’assortiments Delacre, et tout le monde s’était jeté sur les bons au chocolat, il ne restait que les dégueulasses dont personne ne veut jamais : les biscuits secs aux amandes et les langues de chats.
Là, on dit tous ensemble : beeerk !
Et on a bien raison.

Mais dimanche (ouais, on était ouverts dimanche, c’est trop de bonheur), tout a changé.
Oh oui, comme tout a changé.

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Ok+ / Ok-

11 octobre 2008

Vendredi, j’étais en formation pour apprendre à gérer les situations difficiles et les clients agressifs. Ca tombe à point nommé : depuis janvier c’était quasiment l’intitulé de mon job, et maintenant avec mon nouveau poste je n’ai plus aucun contact avec la clientèle. Mais mieux vaut tard que jamais, et comme l’a dit la formatrice : “ce qu’on va apprendre aujourd’hui pourra toujours vous resservir”.

Je savais avant d’y aller que ça allait être bidon. Tous ceux à qui j’en avais parlé avaient la même réaction : un grand éclat de rire, un petit air désolé, et parfois ce geste étrange : les deux poings fermés, les pouces levés, et ils se regardaient en rigolant et en s’échangeant des “ok+ / ok+ ! Hihi moi je suis plutôt ok+ / ok- !”.
Je me sentais un peu mis à l’écart, avec leur très private joke.
Mais bientôt, moi aussi je pourrais la faire !

Comprendre une blague est une motivation très légère, alors j’y suis allé en traînant la patte, ce qui ne m’a pas empêché d’arriver dans les premiers, pile en même temps qu’une de mes collègues très sympathique et que je viens de découvrir, (en plus elle me trouve très beau et me couvre de compliments, mais je la soupçonne fort d’être lesbienne, on ne me la refera plus), mais qui s’en va pour toujours à la fin du mois.
J’étais très content de la voir, surtout que j’avais laissé ma convocation sur mon bureau le coin de la table où je ne mange pas, alors je n’avais pas le code.
Ah salut, shmeuack, shmeuack, dis, tu as le code j’espère ? Oui ? Allez, une troisième bise alors.

Histoire de jouer les gros suceurs et de souligner notre ponctualité, j’ai proposé qu’on rentre. Enfin, dans le bâtiment, pas l’un dans l’autre, attention aux malentendus !
Arrivé en haut de l’escalier, horreur, j’ai vu l’animatrice : une espèce de petite femme d’un mètre vingt les bras levés, qui a l’air d’avoir une bouée sous ses fringues (vraiment, un énorme peuneu de semi-remorque !), mais en fait non, ce sont ses rondeurs pleines de charmes. Elle était coiffée en brosse, et couverte de mélanomes énormes et en relief, sur les bras, la figure, partout, iiih me touche pas, garde tes cancers de la peau, sorcière !

Quand tout le monde a été arrivé, on a pu débuter notre voyage initiatique au pays de la non-violence par un bond de dix ans en arrière : “prenez une feuille de papier, pliez-la en deux et marquez votre nom dessus, pendant ce temps je fais l’appel !”.
Euuuh… Maîtresse, j’ai envie d’pipi, tu m’accompagnes ?
Elle aussi avait son petit panonceau, qui nous a appris qu’elle s’appelait Gilliane. Ouais, comme Scully, mais avec un E, parce que sinon c’était moche, t’vois quoâ.

Elle nous a distribué un petit fascicule très instructif qu’on a feuilleté, et certains de mes camarades de classe ont poussé des grands cris de chouettes en découvrant que “Gilliane ! Certaines pages sont vierges !“.
C’était pour prendre des notes, c’est dire si la journée allait être interactive.

Premier exercice : sur la page 3, non, la 3 s’il vous plaît (toujours en souriant, gérer les situations difficiles, elle fait ça tigrement bien), écrivez les mots que vous associez à “agressivité”.
Baaah… Euuuh… Chais pas… “Connasse” ?

On attendait plutôt “insultes” (entre autres), mais ça lui a permis de toucher du doigt le point essentiel de son argumentaire : l’agressivité des clients nous fait du mal dans nos petits cœurs sensibles parce que nous, on fait bien notre travail, alors sa réaction négative nous apparaît comme trop inzuste !
L’important pour gérer les clients agressifs, c’est de se souvenir que (page cinq s’il vous plaît) : “quoi que l’on puisse me dire ou me faire, je suis quelqu’un de valeur”.

Avec un joli cadre autour, en gras et en majuscules.
Je ne suis pas une merde. Non, ma vie n’est pas un échec.

Tous nous persuader de notre grande richesse intérieure nous a pris un bon moment, alors on est partis manger.
En revenant, on s’est attaqués à ce que j’attendais depuis le début : Ok±.
On avait un joli tableau à quatre cases pour nous expliquer que le premier ok représente la vision qu’on a de nous, et le second, la vision qu’on a du client.
Ok- / Ok + : je me sens une merde, mais je vous considère bien.
Ok+ / Ok - : je suis un dieu, vous êtes une merde.
Et ainsi de suite, avec bien sûr, comme ultime objectif pour “développer un positionnement mental positif” : être Ok + / Ok +.

Pour s’assurer qu’on avait bien tout compris, Gilliane nous a ensuite fait jouer des petites saynètes, dans lesquelles on jouait à tour de rôle le client difficile ou le professionnel aux chacras béants qui va le gérer avec une attitude zen et apaisante, comme une tasse de thé vert.
Nos interprétations à la Sarah Bernhardt nous ont bien entendu préparés à vivre des conflits en situation réelle, alors on a décidé d’un commun accord qu’on en savait assez et on a remercié Gilliane, avec qui nos rapports furent aussi agréables qu’enrichissants.

Mon seul petit souci, c’est qu’au moment où j’ai vu Jézabel -la chef de mes chefs- aujourd’hui, je ne savais pas qu’elle faisait partie du comité qui a mis en place ce module de formation (mais après coup, j’aurais dû m’en douter).
Et quand elle m’a demandé ce que j’en avais pensé, j’ai été plus honnête que jamais : ok+ / ok-. Elle a passé dix minutes à me démontrer tout ce que ça m’avait apporté à l’insu de mon plein gré.
C’est à dire rien.

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La face cachée des promotions

1 octobre 2008

En ce moment à Happy Time, on a une offre eeexceptionnelle : à tous les clients qui payent avec leur carte Faistoimettre, à partir de cent quatre-vingt neuros d’achat dans la journée, on offre une carte cadeau de vingt euros.
Tadaaah !

Du coup, ça fait une semaine que j’ai un nouveau job : distributeur de cartes. C’est palpitant, toute la journée, je reçois des gens, et je note dans une case minuscule toutes leurs transactions du jour, histoire de prouver que non, je ne donne pas des cartes cadeaux à n’importe qui, je suis le règlement à la lettre.
Parce que oui, il y a un règlement à suivre : il ne suffit pas d’avoir dépensé 180 euros, tous les articles ne rentrent pas dans le calcul, sinon ça serait trop facile ! On a déjà eu trois consignes différentes à ce sujet, mais aux dernières nouvelles, les articles en point rouge ne sont pas concernés.

On aime bien les codes-gommettes de couleurs, à Happy Time : on colle sur les articles des pastilles roses, oranges, marrons ou bleues pour certaines promotions (chaque couleur correspondant à une ristourne différente, que j’ai eu un mal de chien à apprendre), des pastilles mauves -à ne pas confondre avec les roses ou les bleues- pour d’autres, et les points rouges : pas de réduction, dans le cul Lulu. À certaines périodes, on a aussi vu des pastilles noires et dorées, mais personne n’a réussi à m’expliquer ce qu’elles signifiaient.

Samedi matin quand je suis arrivé, Girafa m’a donc briefé sur la distribution des cartes : contrairement à ce qu’on a dit vendredi, qui allait à l’encontre de ce qu’on avait dit jeudi, on ne peut les donner qu’à partir de 180 euros en ne comptant pas les points rouges.

Bien sûr, les vendeurs ne vont pas mentionner les restrictions aux clients, et il y a de grandes chances que les caissiers oublient aussi d’en parler, donc on risque de se faire engueuler comme des chiens, nous autres salauds qui refusons de leur offrir leur dû.
Alors Girafa m’a dit qu’il fallait qu’on se protège : au moindre début de conflit, on arrête toute discussion et on donne la carte.
…

Que dalle, oui !
Depuis que je me suis écroulé en août, en bon Davi-Wan Kenobi, je me suis relevé plus puissant que jamais. On pourrait massacrer toute ma famille à coups de pelle sous mes yeux, je resterais zen et de bonne humeur.
Alors c’est pas un petit conflit de rien du tout qui va me faire peur ! Quoi qu’il arrive, je ne donnerai pas de carte à ceux qui ne méritent pas ! Bordel !

Au contraire, quand ils sont en dessous de la somme fatidique, je les pousse à la consommation. De toute façon, c’est le but de toute cette opération : ça m’aura pris presque deux ans, mais j’ai enfin laissé mes principes au bord du chemin, et j’ai vendu mon âme à la machine Happy Time.
Je pousse les clients à acheter, un peu plus, toujours plus, en me souvenant bien que pour chaque centime qu’ils dépensent, une petite partie me retombe dans la poche, vive la prime magasin.

C’est amusant, parce qu’on peut tendre n’importe quel piège grossier aux gens, en écrivant en lettres d’or que c’en est un, ils vont tous tomber dans le panneau en souriant.
À partir de 180 euros : une carte. Et pour 360 euros : une deuxième. C’est affolant le nombre de pigeons à qui je propose en souriant “Oooh ! Vous en êtes à 300 euros ! Vous savez que pour 60 euros de plus je pourrais vous offrir une seconde carte !”, et qui partent en courant acheter quinze trucs inutiles à cent euros.
Avec mon visage d’ange et mes charmants sourires, pas un ne résiste.

Attention, un peu de maths : ils dépensent donc (dans le meilleur des cas) 180 euros, sont obligés de revenir dans une période courte et définie en dépenser au minimum 40 (sans minimum d’achat obligatoire, c’est pas drôle), tout ça pour en économiser 20.
Cette réduction leur a donc coûté 200 euros.

Bien sûr, il y en a parfois qui ont des éclairs de lucidité, comme cette horrible mégère, qui venait de dépenser pour 250 euros, mais qui, une fois les points rouges soustraits, se retrouvait à quelque chose comme 175 euros. Quand je lui ai annoncé, elle est devenue agressive :

- Ah d’accord ! (Sur un air menaçant de “ah c’est comme ça ?”) Donc votre offre, c’est une honte, c’est juste pour nous pousser à l’achat, en fait !

- Ben… oui ?

Le problème, c’est que maintenant, elle en savait trop. J’ai fait ce que Girafa m’avait conseillé : pour noyer le poisson, j’ai sorti une carte, en lui faisant miroiter une réduction sur ses prochains achats. Mais je ne pouvais pas prendre le risque de la laisser ébruiter ce qu’elle venait de découvrir.
Alors au moment où elle allait reprendre ses tickets de caisse, preuve de sa venue chez nous aujourd’hui, j’ai appuyé sur le bouton, à gauche de mon clavier.

La trappe que j’ai installée pendant mes trop nombreuses heures libres s’est ouverte, et l’ennemie du commerce a disparu en hurlant dans les bas-fonds du magasin, vers le Puits des Flammes Infernales, où elle brûlera pour l’éternité avec tous les clients qui ont un jour fait la connerie de comprendre qu’on les enfile à sec, tous autant qu’ils sont.

Le secret restera bien gardé.

Personne suivante…?

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