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Le jour où les ratels domineront le monde

30 mai 2009

Tout ce qui suit est rigoureusement authentique*


Amis de la nature, bonjûr ! Nous allons aujourd’hui parler d’un animal plus étrange que l’ornithorynque, plus fort que l’éléphant et le rhinocéros réunis, et plus intéressant que le lapin, parce que le lapin, voilà quoi. J’ai nommé : le ratel.

Pour ceux -que j’imagine nombreux- qui voudraient s’instruire, le ratel est un mustélidé de la taille d’une grande belette, fier et unique représentant de la sous-famille des Mellivorinés (merci Wikipedia). Je suis d’accord, on s’en fout, mais ça me semblait important, sur le coup.
On ne le trouve qu’en Inde et en Afrique, ce qui laisse à supposer que c’est un animal de pauvres. Pour continuer (et finir) avec les données techniques qui permettent de briller à peu de frais dans les dîners mondains, notons que le cerveau du ratel a cette particularité, si on l’observe de haut, de ressembler à un plug :

Étonnant, non ?

Mais là où le ratel se distingue des autres bêtes, c’est par son caractère : sous ses airs de mignon petit furet en peluche, c’est l’animal le plus intrépide et le plus teigneux du monde, sorte d’Attila enfermé dans un corps de Teletubby.
Il tire son nom latin (Mellivora capensis) de son goût prononcé pour le miel. Winnie le sait bien, le meilleur miel du monde est celui de la redoutable abeille africaine, qu’aucun animal sensé n’ira titiller. Ça n’arrête pas le ratel, qui peut tranquillement lacérer la ruche avec ses petites pattes, et se goinfrer de miel pendant que les abeilles le piquent et piquer encore, sans que ça le dérange plus que ça.
Intrépide et teigneux, on vous dit.

Pour l’avoir observé dans son environnement naturel (et vas-y que je vous balance mes vacances de rêve en Afrique -il y a huit ans- à la gueule !), je confirme : l’animal n’a peur de rien. Il peut venir fouiller les poubelles d’un campement plein de monde sans fuir une fois repéré. Non, si on tape dans les mains pour le faire déguerpir -un homme qui applaudit, normalement ça fait peur-, sa seule réaction sera de se mettre à grogner plus fort.
On n’emmerde pas un ratel qui mange.

Il a beau être teigneux, il se trouve toujours un animal assez couillon pour l’attaquer. Imaginons qu’un gros lion arrive et chope le ratel : ARGN, un coup de crocs se referme sur sa blanche gorge. Drâââme dans la savane !
Non ?
Non.
La fourrure du ratel est beaucoup trop grande pour lui, le lion n’a mordu que son blouson. Sa pauvre victime peut ainsi se retourner dans sa propre peau pour lui fumer sa sale gueule de lion, en le traitant de petite lionne et en le renvoyant miauler chez sa mère.

Mais la vie est ainsi faite : on ne peut pas vivre que de miel. Se faire du prédateur avant le petit déjeuner, ça donne faim. Mais que mange notre petit ami à quatre pattes, se demandent vos esprits avides de connaissances ?
Facile : de tout.
Comme le petit teigneux aime les challenges, il ne va pas bouffer que des insectes, ah ça non ! Une de ses proies favorites (le miel n’est pas une proie), en plus des scorpions, ce sont les serpents. Plus c’est venimeux, meilleur c’est.

Fatalement, un serpent qu’on attaque ne se laisse pas faire, et au cours du combat, il est possible que notre ami le ratel se prenne une bonne dose de venin dans la gueule. Il a beau être teigneux et sortir victorieux de son combat, lorsque le poison commence à faire effet il s’effondre, vaincu par k.o.
Personne n’est immortel.

À part le ratel, dont le système immunitaire ferait pâlir d’envie tous les instituts de recherche du monde : après une agonie d’une heure ou deux, il se relève, avec rien de plus qu’une légère gueule de bois, finit de manger son serpent et continue son petit bonhomme de chemin, vers de nouvelles aventures.

Alors le jour où vous croiserez une de ces petites bêtes, ne vous laissez pas berner par son air innocent. Ne vous en approchez pas, et fuyez, aussi vite que vous le pouvez, si vous ne voulez pas finir comme ce buffle, mort de s’être fait attaquer aux cojones par un ratel.

*À part la photo du timbre : contrairement à ce que nos amis Russes ont l’air de croire, les ratels ne volent pas.

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L’insouciance des vacances

19 mai 2009

Il y a un an, presque jour pour jour, je passais une nouvelle étape dans ma douloureuse exploration du monde des grands : pour la première fois de ma vie d’adulte, je posais mes congés d’été. En vingt six ans, c’est un problème auquel je n’avais jamais été confronté : les vacances faisaient partie de la vie, quatre mois de repos après chaque année scolaire, un peu plus avec la fac.
Mais là, je devais choisir des dates, qu’elles soient acceptées, et on me donnait quatre mois pour y réfléchir, alors que j’ai déjà du mal à me projeter d’une semaine sur l’autre. Trop dure la vie !

Surtout que les vacances, ça n’est pas vraiment mon truc : je n’aime pas le soleil, je m’ennuie à la plage, et au bout d’une semaine, ma maison me manque et je deviens comme E.T., à vouloir fabriquer une antenne avec des boîtes de conserve pour qu’on vienne me chercher.

Je m’étais longuement trituré les méninges : une décision comme ça, on ne la prend pas à la légère. J’avais fait plein de diagrammes compliqués, avec des courbes et des formules mathématiques pas encore découvertes. J’avais passé des heures à l’ordinateur, à faire des recherches et des comparaisons à m’en brûler les yeux, pour arriver à un savant résultat : je poserais deux semaines tout début juin, et pitètre une autre fin octobre.

C’était la combinaison idéale. Un peu de temps pour souffler avant de partir quelques jours me changer les idées, et j’avais une semaine pour me remettre de cet arrachage à mon foyer doux foyer. Le plan infaillible, surtout qu’à cette période-là il ne ferait pas encore trop chaud.

Curieusement, quand j’ai donné mon projet à Girafa, avec mes grands yeux brillant d’espoir, tout inquiet à l’idée qu’elle me dise “non écoute, il y a déjà trop de monde sur ces dates-là, refais-moi tout ça”, elle a rigolé, et m’a dit oui tout de suite.
L’avantage de ne pas supporter les températures supérieures à vingt degrés, c’est que personne ne se bat pour partir en même temps que moi.

Plus la date approchait, plus j’étais tout fou et intenable. Mes premières vacances choisies, les miennes, à moi, pas à des dates imposées par le calendrier scolaire ! Yipppeee !
J’étais tellement joyeux que j’ai eu envie de faire un peu mon kéké.

J’ai réfléchi à une blague pendant des jours et des jours, jusqu’à lui donner la perfection du diamant : ma dernière semaine de boulot, j’attends qu’il y ait assez de monde dans le bureau. Ni trop, sinon je passerai inaperçu, ni trop peu, sinon ça ne sert à rien. Quand ils sont assez nombreux, je fais mine d’aller voir l’emploi du temps de la semaine à venir, et je commence à m’inquiéter : “Ralala c’est bizarre, je suis pas sur les plannings de la semaine prochaine !”, histoire d’attirer l’attention sur moi.
Et quand tout le monde s’interroge, la résolution de mon hilarant gag arrive, cerise sur un gâteau que tous vont bientôt m’envier : “ah ben chuis bête ! C’est mes vacances, bande de moules !”.
Et je n’ai plus qu’à partir, impérial.

Le jour J, je suis donc arrivé dans le bureau, en pouffant à l’idée du bon tour que j’allais leur jouer. J’ai attrapé le planning de la semaine suivante, et ouvert des grands yeux pleins d’effroi : j’étais encore noté dessus.
Plan B ! Plan B !

Je me suis mis à pousser des hurlements effarés en courant partout dans le bureau, pour expliquer à qui voulait l’entendre mon horrible situation. Pour me calmer, on m’a conseillé d’appeler Girafa sur le champ.
Elle m’a alors expliqué que suite à un malheureux concours de circonstances, elle avait oublié de communiquer mes dates de vacances aux filles du planning, qui ne savaient donc pas que je ne serais pas là, et comme on en avait parlé deux mois plus tôt, Girafa m’avait complètement zappé.

C’était aussi un peu ma faute : en bon puceau des congés, je ne savais pas qu’il fallait signer un papier pour montrer qu’ils avaient été acceptés, genre une conversation ne suffit pas pour les valider, bureaucratie de merde.
J’avais passé mon dernier jour de boulot avec des sueurs froides partout dans le dos, parce que sans mon papier, pas de Copenhague. Et comme ils demandent en février de leur rendre nos projets de dates d’été, je risquais de me faire envoyer bouler, en m’y prenant vingt-quatre heures à l’avance.
Heureusement, tout avait fini par s’arranger.

Alors cette année, je m’y suis pris différemment. Déjà, j’ai ressorti le tableau Excel de la dernière fois, pour reposer les mêmes dates. Une nouvelle fois, Girafa a ricané quand je lui ai dit à quel moment je souhaitais partir.

Le jour du départ approche : dans trois semaines c’est la quille. Et cette fois-ci, j’ai bien remarqué que je n’avais -à nouveau- pas signé mon bon de sortie, on me la fera pas deux fois de suite ! J’ai donc tout de suite appelé Girafa.
Trois semaines avant le départ. Deux mois après avoir posé mes dates.

- Allô, c’est David bordel. Je t’appelle parce que je n’ai toujours pas signé pour mes vacances, et l’autre moche là-bas, elle part après moi et elle a déjà eu son papier, d’abord !

- Ah, justement je voulais t’en parler, parce que pour moi, tu fais partie des gens qui ne m’ont pas encore donné leurs dates…

J’ai insisté pendant dix minutes, en faisant intervenir tous les détails qui pouvaient me revenir : ce qu’elle portait, où on se trouvait, les réactions qu’elle a eues… Mais rien. Elle ne se souvient absolument pas qu’on ait eu une conversation au sujet de mes vacances.

Si j’étais parano, je pourrais croire qu’elle m’en veut.

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au boulot

Dans le vingt mini

9 mai 2009

Avec Lapin, une des principales sources d’engueulades est de savoir qui va faire la cuisine. Comme je suis un grand malin, je m’arrange pour toujours aller chez lui, ce qui me laisse l’excuse du “mais je suis l’invité, c’est pas à moi de le faire, et puis je sais pas où sont rangées les affaires !”.
Je le sais bien, ce numéro ne peut pas fonctionner à tous les coups, il va finir par voir clair dans mon jeu : je sais parfaitement bien où sont les poêles et les casseroles, je suis fourbe, c’est une honte. Mais vu que ma seule alternative est de le regarder avec mes yeux de cocker en me plaignant d’être fatigué de touuut ce travail que j’ai fait à Happy Time, il a bien fallu que je trouve une solution.

Homme de nombreuses ressources, j’ai donc eu cette idée géniale : aller acheter du chinois à emporter les soirs où manifestement je ne gagnerai pas ! Tadaaah, simple comme ni hao !
Le plus difficile a été de trouver une bonne cantine. Il y avait bien l’espèce de boui boui en bas de chez lui, mais ça avait l’air trop malsain : ils avaient une tête à servir du chien et des œufs de cent ans qui en ont en fait deux cent, en se mouchant dans les chips à la crevette.

C’est ainsi qu’a commencé notre longue quête vers un traiteur pas trop dégueu. À l’instar des Hébreux fuyant vers la Terre Promise, nous nous éloignions de plus en plus de la maison, en tentant de trouver un restaurant moins pire que le précédent. On a parfois dû se taper une demi-heure de trajet, en passant devant mille empoisonneurs, juste pour acheter notre sachet de nems, par flemme de faire à bouffer.
Boulet et boulet veulent un plat chaud.

Et puis un jour, notre poil dans la main a été plus fort que notre prudence : on a décidé de tenter le restaurant en bas. Tin-tin tin-tiiiinnn ! Surtout que c’était idiot d’aller aussi loin : le resto est dans le même immeuble, on n’avait que deux étages à descendre.

Il en a fallu du courage pour pousser cette porte : un petit restaurant tellement sombre et sordide qu’il avait toujours eu l’air fermé, de toutes petites fenêtres, une porte qui a une tête à grincer… Mais non. Il était juste désert.
Personne, à part la patronne et son mari en train de discuter. On a vite vu qui portait la culotte dans cet établissement : dès qu’elle s’est rendu compte que deux clients venaient d’entrer, madame a crié quelque chose en asiatique à son cher et tendre, qui a filé dare-dare en cuisine. Et tout sourire, elle s’est tournée vers nous.

Bonjour madame… Possible de prendre du niam niam à emporter…? Elle a hoché la tête très vite en souriant : “Oui, oui, empo’ter, oui !”.

Déjà un bon point.
Après avoir fait notre choix, madame Wong -qui prépare manifestement elle-même les nems, même que c’est écrit sur le menu- nous a lancé sa phrase, son gimmick, sa signature. George Clooney a son “what else ?”, Valérie Lemercier son “c’est moi qui l’ai fait !”, madame Wong, elle, regarde l’horloge, et lance en souriant : “Oui ? Dans le vingt mini, d’acco’ ?”.
Systématiquement.

Parce qu’il se trouve que c’est le meilleur restaurant chinois du monde entier de l’univers, et que depuis ce jour, il est devenu notre cantine attitrée.
Et à chaque fois, inlassablement, madame Wong regarde l’horloge, a l’air de calculer difficilement, et nous annonce toute fière : “Oui ? Dans le vingt mini, d’acco’ ?”.
Elle ne ment jamais : vingt minutes, pas une de plus, ni une de moins, et on peut manger comme des princes.

Il faut dire qu’on y va souvent, commander chez elle. Depuis deux ans, on connaît la carte par cœur : à la question “qu’est-ce qu’on mange ce soir ?”, on se répond maintenant “bah, un dix-huit, et un dix-neuf ?”.
Certes, connaître par cœur les numéros de la carte est pathétique.

Surtout qu’au bout d’un moment, malins que nous sommes, nous avons remarqué que madame Wong était rien qu’un sale rapace. Deux ans, voire plus, que nous l’aidons à réaliser la quasi-totalité de son chiffre d’affaires.
Est-ce qu’elle nous offrirait de temps en temps un verre de saké avec notre commande ? Des petites chips à la crevette ? Du nougat ? Des baguettes ? Les boissons (parfois la dèche est grande) ?

Peau de zob.

À chaque fois, on paye plein pot, et on n’a que ce qu’on a commandé. Pas un grain de riz de plus. Et qu’on ne me fasse pas croire qu’elle ne nous reconnaît pas, la garce : dès qu’on ouvre sa porte, elle nous tend la carte spéciale “à emporter”, également appelée “photocopie de merde”.
Bien sûr, ça ne nous empêche pas d’y retourner dans les trois jours. Mais du coup, à chaque fois qu’on déballe le sac, on se met à pester, comme deux petits vieux acariâtres que nous sommes : “roooh, quand même elle exagère, tu crois qu’elle nous aurait offert le coca ? Nan. MORUE ! Et scrogneugneu et scrogneugneu”.
Et on boude, jusqu’à la fois suivante, vexés de ne pas avoir eu de cadeau(x).

Mais l’autre soir, j’ai perdu à la courte paille, et c’est moi qui ai dû aller commander et payer. Pour une fois, j’ai regardé d’un œil distrait la petite note qu’elle nous avait fait, et je l’ai comparée avec ce que disait l’appareil à carte bleue.
Ça m’a permis de voir que madame Wong n’est pas si radine que ça.
La note indiquait vingt-deux euros et cinq centimes.
Royale, elle ne m’en a fait payer que vingt-deux.

Procellus, ou la fidélité récompensée.

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