Comment on m’a guéri
8 avril 2009Quand je suis entré à Happy Time, petit caissier inexpérimenté, ignorant tout des choses de la vie, Madame Un n’était pas encore chef du premier étage. Tout comme moi, elle n’était rien qu’une petite chefaillonne (si si, c’est un mot) de bas étage, qui mettait des pantalons trop serrés, m’apprenant ainsi, alors que je n’avais rien demandé, qu’elle portait des boxers.
À cette époque, je détestais tout le monde : les collègues, les patrons, les clients… Mais elle, je la haïssais. Elle nous prenait tous de haut, elle me donnait des ordres, genre, elle voulait que je travaille, que je fasse des trucs, et tout ! En plus, avec sa coupe et sa voix, elle me rappelait une prof de lycée que je brûlais toutes les nuits dans mes rêves, c’est dire si elle était mauvaise.
Dans un sursaut d’humanité, il m’arrivait parfois de discuter avec deux ou trois collègues. La plupart du temps, on disait du mal des autres -parce que c’est mon principal sujet de conversation. Grâce à mon légendaire sens du timing, à chaque fois que je finissais de vomir ma bile sur celle qui allait devenir Madame Un, je me rendais compte qu’elle était à portée d’oreille.
C’est un don que j’ai développé : alors que certains maîtrisent la télékinésie, la précognition ou se mettent à cracher du feu, moi, je gaffe.
C’est handicapant, certes. Mais on finit par s’habituer, et ça ne m’a pas empêché de gravir les échelons aussi vite qu’un spoutnik (mais sans arriver bien haut) et d’être accepté dans le saint des saints : le bureau -où le boulot est tout aussi chiant qu’avant, ce qui n’empêche pas les collègues qui stagnent d’imaginer qu’on a sucé (et avalé) pour y arriver.
La seule différence, c’est que maintenant, je vois les chefs de près. Y compris Madame Un. En travaillant toute la journée avec elle, et non pas sous ses ordres, je la découvre sous un jour nouveau. C’est grâce à cette proximité que j’ai appris qu’elle n’a pas que la voix rauque et grasse de celles qui fument deux paquets par jour : elle en a aussi l’haleine de fennec.
Mais surtout, sous ce costume de harpie, j’ai vu que se cachait une femme charmante, drôle et agréable, avec un cœur gros comme ça. À tel point que je me suis surpris à feindre des oooh et des aaah quand elle m’a montré les photos de son bébé, un beau berger allemand de quinze ans, sur le mini-écran de son portable (comment font les pauvres sans iPhone ?), et que j’ai fait mine d’être triste quand il est mort, une semaine plus tard, bouhou.
Et à force de faire semblant, comme dans un beau film de Bollywood, j’ai commencé à vraiment bien l’aimer (Madame Un, j’entends, pas son chien crevé). Alors je me suis mis à chanter, avec soixante danseuses qui faisaient voltiger leurs saris en arrière-plan.
C’était beau.
Je la porte tellement dans mon cœur que je n’ai pas hésité une seule seconde : pour ses cinquante ans, j’ai donné cinq euros, afin qu’elle ait un beau cadeau. C’est vrai, ma générosité est sans limites.
Après avoir investi tant de temps et (surtout) d’argent dans cette relation, je ne pouvais plus faire machine arrière. Madame Un et moi, on est liés, à la vie à la mort. D’ailleurs, quand j’ai appris qu’elle était tombée dans son escalier, je l’ai appelée, pour prendre de ses nouvelles.
Avec le téléphone du bureau.
Et je me suis foutu de sa gueule, parce qu’elle ne sait pas marcher.
Mais c’est l’intention qui compte, comme on dit dans ces cas-là.
De toute façon, les sentiments sont là : Madame Un, maintenant, c’est trop ma cop’s. C’est pour ça que le jour où j’ai vu qu’elle était inscrite sur facebook et que je pouvais officialiser cette belle amitié, sans hésiter, je lui ai envoyé une friend request.
Dans les heures qui suivaient, le réseau social le criait au monde entier : nous étions vrais z’amis !
Mais entre temps, comme je m’ennuyais, j’avais fait un test à la con sur facebook : “quel type de pays te convient le mieux ?”. Le questionnaire était très bien fait : en répondant que je préférais partir à la montagne plutôt qu’à la mer, j’ai appris que j’étais fait pour les pays froids (normal, j’aime pas l’été, et pas la chaleur).
Ca n’a pas échappé à Madame Un. Le temps de faire un tour sur mon mur, d’analyser ce qu’elle lisait, elle lançait, au vu et su de tous mes contacts : “moi c’est le soleil et le string !”.
Pouêt. Pouêt.
Sur mon beau mur tout propre. Entendre parler du string de cette quinquagénaire que j’aimais tant a été comme une révélation.
C’est ainsi que s’achève l’éphémère expérience de ma sociabilité.
Dans la douleur.
Deux posts boulot/asociabilité coup sur coup… A mon avis, ça sent la petite crise ! Bon courage et merci de nous faire rire de tes p’tites misères, c’est toujours aussi savoureux
Et sinon, comment va ta nouvelle meilleure amie Bonassa ??
j’adore ton blog.
j’ai ri, mais j’ai à la lecture de ce blog.
on dirait, un peu, une version écrite de “Dilbert”, le côté geek en moins;
je devrais en prendre des leçons pour mon blog à moi, pour le ton, la légèreté et les sujets. et Leto, pour la qualité de rédaction et la concision.
grrrr… aveu d’impuissance !
orage, oh des espoirs !
c’est moi, ou dans ton nouveau job tu ne cotoies plus que des vieilles moches ?
♥ J’aime Procellus ♥