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Parce qu’on est tous des stars

29 avril 2009

L’autre jour, alors que je m’ennuyais ferme au boulot, on m’a envoyé remplacer une caissière, “pour un temps indéterminé”. Je savais que je venais de me faire avoir : certes, la journée promettait d’être looongue, j’étais normalement bloqué jusqu’à la fin à un défouloir pour clients horrible, où personne ne vient jamais, à part les vendeurs du rayon voisin. Passer huit heures d’affilée à faire la conversation à des pédés quinquagénaires qui chantent Dalida en imitant Renato et Zaza sauf que c’est pour de vrai : mon rêve.

Mais la caisse où je devais faire mon remplacement est encore pire : personne ne passe, jamais, ni clients, ni vendeurs, ni lutins malicieux. Perdu au milieu des canapés et des lits, condamné à guetter le chaland en souriant bêtement, vive l’attente active (c’est toi la tante active, ho ho ho).

Alors forcément, quand un péquenaud vient payer, on le voit arriver de loin, dans ce désert aride. Et c’est rigolo, celui-ci j’avais l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. Quand il est arrivé à la distance où je peux enfin distinguer autre chose que formes et des couleurs, ça a immédiatement fait tilt : Christian Rauth.

Mais siii, Christian Rauth, celui qui jouait Auquelin dans Navarro ! Lui, là :

Dès que j’ai vu qui c’était, je me suis senti un peu gêné : c’est vrai quoi, reconnaître Christian Rauth de Navarro et des Monos, c’est quand même un peu la teuhon. Du coup j’ai fait comme si de rien n’était, et j’imagine que ça a dû l’arranger aussi : quand on est Christian Rauth, ça doit pas être facile à vivre tous les jours.
Ceci dit, la facture qu’il m’a présentée était à son vrai nom : il est donc soit masochiste, ou il se prend pour une vraie star, ou bien il a tristement conscience que personne ne sait plus qui il est, à part les mamies et les fans de Roger Hanin (genre).

Et justement, il y en avait une à côté, de mamie. Assise à un bureau avec sa petite fille, elles étaient en train de finaliser une vente, quand elle a tourné la tête dans ma direction.
Derrière la cataracte, ses yeux se sont tout de suite illuminés, comme ceux d’un enfant au matin de Noël quand elle a vu Auquelin. D’un coup, la petite dame toute sèche et toute voûtée a laissé la place à une gamine insupportable, qui trépignait sur sa chaise en ouvrant et en fermant la bouche à toute vitesse.

Elle m’a jeté un regard, pour me dire “Mais ! Mais ! Vous avez vu ! Il y a une célébrité à votre caisse monsieur !”. Je lui ai souri très poliment, et fait un petit signe de tête : “Oui, je sais j’ai vu”, et je suis retourné à ma star déchue.
Les conversations télépathiques : ça n’existe pas que dans les films.

En repartant, il est passé à côté de la vieille dame, et son pacemaker a failli griller. Elle tirait frénétiquement sur la manche de sa petite fille, mais la pauvre n’avait que vingt ans, et c’est un peu jeune quand même (surtout qu’il était de dos) : elle n’a pas compris ce qui agitait autant mère-grand.

Une fois leur vente terminée, elles sont venues à ma caisse :

- Oh, vous avez vu monsieur ! C’était… Mais qui c’était déjà… Palsambleu !

- Christian Rauth madame… Vous l’avez vu dans Navarro… Mais il n’ ya vraiment pas de quoi en faire un tel plat…

J’avais du mal à y croire. Reconnaître un acteur de la trempe de celui-ci, c’est une chose. Mais en être tourneboulée au point d’en discuter avec le caissier, c’était déjà plus improbable.
Elle était toujours en train de payer, les joues encore rosies de ses émotions, quand la collègue sus-remplacée est revenue. Pour rire, je lui ai lancé un spirituel :

- Tiens, tu viens de louper Christian Rauth…

Contre toute attente, elle est devenue hystérique :

- Ahiii ! Mais c’est l’acteur de Père et Maire ! Où ça ? Quand ça ? Il a acheté quoiii ?

J’étais atterré.
Des gens. Des vrais gens. Fans de Christian Rauth. Et du coup, ça a relancé la vieille groupie de plus belle. Je ne savais plus où me mettre, alors je suis parti.
Je les ai laissées toutes les deux, à s’alimenter de plus en plus fort comme une explosion nucléaire, à s’échanger le nom des stars qu’elles avaient pu croiser dans notre magasin, et attention hein, pas de la gnognotte, quand je les ai quittées elles en étaient à Anny Duperey, eh faut pas déconner !

Procellus, ou le star system des has (never) been.

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au boulot, ma télé et moi

Les habits neufs de l’empereur

22 avril 2009

Bientôt, je vais devoir me rendre, la mort dans l’âme, au mariage de ce cousin que je connais à peine. Dans le Nord, si Dieu ne s’est pas décidé à faire disparaître cette non-région d’ici là. À chaque fois que je vois mon père il m’en parle : “allez tu viendras dis dis tu viens allez viens viens viens il faut que tu viendes !”, et ainsi de suite pendant des heures, en se roulant par terre et en tapant du pied, même que s’il continue ses caprices, il aura rien que du charbon à Noël.

Son principal argument pour me traîner à cette noce de merde c’est que “tu ne vas pas te transformer en ours, quand même !”.
Tout d’abord, je me permets de rigoler bien fort : HA HA HA !
Ensuite, je m’insurge : ne pas assister au mariage d’un quasi-inconnu avec une fille que je n’ai vu qu’une fois en .jpeg, ça ne fait pas de moi un ours. Vouloir passer tout mon temps libre enfermé chez moi et montrer les dents dès qu’on veut m’emmener en soirée, ça, peut-être. Et encore.
L’autre soir, Papaprocellus qui pense avoir réponse à tout m’a rétorqué que certes, je le connais à peine : mais c’est justement l’occasion d’élargir mon cercle social !
Et là c’était mort : après “élargir mon cercle”, le mini Bigard qui sommeille en moi s’est mis à rire si fort que je n’ai plus rien entendu. Je le cache pourtant du mieux que je peux ce petit salaud, mais parfois il réussit presque à se frayer un chemin à l’air libre. Il cherche à tuer ma réputation, je le sais.

Pour l’instant, je tiens bon : j’ai presque réussi à faire accepter à mon père l’idée que peut-être je ne viendrais pas. À celui-ci, au moins, parce qu’un mois après, la fifille d’un couple de ses amis que je connais depuis tout petit se marie aussi. Décidément, c’est contagieux.
J’ai fêté la nouvelle année avec elle pendant presque la moitié de ma vie, alors ça pourrait être rigolo de venir.

Mais le problème, comme j’en parlais avec Grololos, c’est que je ne sais pas quoi me mettre. Trop dure ma vie ! Je ne suis jamais allé à un mariage, à part celui d’une amie de lycée, mais j’étais arrivé quand ils sortaient de la mairie, et c’est à peu près le moment de la cérémonie auquel j’avais prévu de partir. Et vu que son mariage a duré à peine plus longtemps que celui de Britney et Jason Alexander, je ne suis pas sûr que ça compte vraiment.
Du coup, je suis tout novice : comment on doit s’habiller pour aller nocer ? Chic ? Très chic comme pour les soirées de l’ambassadeur ? Avec des gants et une canne ?

J’ai demandé des conseils au boulot, vu que Grololos a le même souci que moi : invitée à deux mariages en mai et juin, elle doit aussi trouver sa tenue. Mais sa jambe presque intégralement plâtrée risque de freiner sa créativité vestimentaire. Alors, quand je lui ai demandé ce que je pourrais porter, elle a dû faire un méga-transfert de la mort qui tue :

- Tu pourrais mettre… Un costume en lin ! Avec une chemise à jabots ! Et puis et puis, un chapeau, je suis sûre que tu as une tête à chapeaux ! Hein les filles, il a une tête à chapeaux ! Et aussi, et aussi un labrador, achète un labrador, c’est toujours très chic un labrador ! Et puis un carrosse, et…

Devant tant d’enthousiasme, j’ai fini par sourire et me taire, en attendant que ça passe et en pensant à autre chose, en me demandant qui allait bien pouvoir m’aider.
Finalement, c’est Lapin (oui, celui-là même, j’ai une vie sentimentale difficile à suivre) qui s’y est collé.

Il était content, Lapin, surtout que je ne suis absolument pas chiant, en ce qui concerne les vêtements : soit je ne veux rien essayer parce que rien ne me plaît, soit je sais exactement ce dont j’ai envie, et je refuse d’essayer -ou de regarder- quoi que ce soit, vu que rien de ce que je vois ne ressemble à ce que je veux.

Là, on était dans le second cas de figure. Ma tenue parfaite m’était apparue une nuit, dans un rêve : c’est celle-là qu’il me fallait !
Un joli complet à la Kennedy, avec une chemise blanche, qui aurait des rayures blanches aussi, ni trop voyantes ni trop discrètes, et une cravate rayée rose, parce que j’ai beau porter des vêtements d’homme, je n’en suis pas moins fiotte.

Alors ce samedi, profitant d’avoir eu ma journée à Happy Time, je l’ai traîné dans les boutiques. Si j’avais été Lapin, je crois que ce jour-là je me serais défoncé la tête avec un club de golf. On a regardé des centaines de cravates : trop roses, trop rayées, pas assez foncées, trop claires, trop saumon, trop framboise, avec les bonnes rayures mais pas de la bonne couleur…
Mais pour ma défense, une vision c’est sacré.
Et puis, je n’irais pas jusqu’à dire que c’est bien fait, salaud, fallait pas me quitter !, parce que je ne suis pas si mesquin, mais même s’il est revenu, tout finit par se payer.

De fil en aiguille (et on admire ce sens de l’à-propos), on s’est retrouvés à Happy Time. J’avais déjà le costume et une chemise “qui pourrait faire l’affaire si vraiment on ne trouvait rien de mieux”. Ne manquait plus que la cravate.
J’étais en train de dire à Lapin que si on croisait quelqu’un que je connaissais, il me prendrait sûrement pour un loser, à avoir eu mon samedi pour revenir au magasin, quand patatras : on est tombés sur un copain de la sœur de l’ex de Lapin, collègue de son état, et véritable commère -bien qu’hétérosexuel, comme quoi…

J’avais trouvé la bonne cravate, avec une autre chemise, ‘achement mieux que la première, bien que ne collant pas du tout à la vision, mais c’était pas grave : tout en rose, qui contraste à merveille avec mon costume anthracite, je suis certain d’éclipser la mariée. J’avais payé. Il n’y avait plus qu’à partir, mais il a fallu qu’on tombe sur ce crétin.
On s’est enfuis dare-dare après lui avoir dit bonjour, parce que je déteste me justifier et raconter ma vie aux gens, mais c’était trop tard : dans les cinq minutes, mon téléphone sonnait.

Grololos et deux autres bureautières poussaient des cris d’orfraies dans mon oreille, que c’était inadmissible de passer à Happy Time sans venir les narguer dans notre clapier slash bureau, viens immédiatement !
Alors, pour ne pas passer pour un salaud en plus d’un loser, j’y suis allé.
J’ai dû expliquer pourquoi j’étais venu : bla bla bla deux mariages, bla bla bla chemise…

Elles ont exigé que je leur montre mes achats, et je me suis exécuté. En plus d’être un loser, je me suis transformé en gros snob :

- Bah David, t’es con, tu as acheté une chemise et une cravate aujourd’hui alors que tu sais qu’on est en soldes dans trois jours ?

- Ouais, j’sais, mais boââârf…

Alors, j’ai paniqué : je savais que je venais sûrement de dire une connerie grosse comme moi, et qu’elles allaient me lapider, se moquer de moi et me cracher à la figure. Je me suis dit que ça serait sûrement moins grave si j’ajoutais quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose.
J’ai décidé d’avoir l’air cool :

- Nan mais en plus, t’vois quoi, les mariages ça me saoule, j’suis même pas sûr d’y aller…

- Ah bon ? Alors pourquoi tu viens d’acheter un costume et des chemises ?

J’étais pris au piège, prêt à m’écrouler sous le poids de mes contradictions internes. Je voulais rétorquer qu’on s’en foutait du mariage, j’avais surtout acheté le costume parce que c’est cool, et que ça me rassure dans mon statut d’adulte d’avoir autre chose que des t-shirt Gap et des pulls Jules dans mon armoire.
Mais plus on me demande des explications, plus je m’affole, et plus les idées se mettent à s’agiter dans tous les sens. Alors je me suis mis à bafouiller, à toutes les insulter, à faire des bulles avec ma bouche, et je suis reparti en courant et en hurlant.

Les relations sociales et moi, on a encore du chemin à parcourir.

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au boulot, non, rien

Dessine-moi un agneau

15 avril 2009

Samedi dernier, je travaillais avec Grololos. Je l’aime bien, Grololos, elle est rigolote, même si elle pue le déodorant bon marché et que du coup si je m’approche trop, je suis obligé de lui parler en apnée.
Notre gros problème, c’est que chacun d’entre nous fait ressortir ce qu’il y a de pire en l’autre. Nos instincts les plus bas, les plus vils, nos traits de caractère les plus honteux se retrouvent complètement exacerbés dès qu’on s’approche l’un de l’autre, un peu comme un yin et un yang maléfiques, ou du Coca et des Mentos : les deux sont délicieux, mais ils ne doivent jamais se rencontrer, ou alors kaboom !, c’est la fin du monde -je suis certain que Victor Hugo ne l’aurait pas mieux dit.

Bien sûr, je suis un ange, alors ça ne va jamais chercher bien loin : beaucoup de laxisme, une régression sans limites, et surtout, oh oui, surtout un côté commère et langue de pute que je m’ignorais. Dès qu’on discute, je me mets à casser du sucre sur le dos des autres : même les collègues que j’adore et dont j’accepterais un rein sans hésiter (comme je l’ai déjà dit, ma générosité est sans limites), dès que Grololos en parle, je ressens le furieux besoin de les souiller et de les avilir.
C’est bestial et animal, je le sais, mais c’est plus fort que moi.
Et puis, c’est bon.

Heureusement, on ne fait pas que critiquer les autres, sinon on se lasserait : la semaine dernière par exemple, on a travaillé ensemble au défouloir pour clients, et pour s’occuper, on a passé notre journée à dessiner. Pendant qu’elle décalquait des Monsieur-Madame qu’une cliente était venue se faire rembourser, je m’amusais à faire les contours de ma main, en me mettant du feutre partout sur les doigts. Si j’avais su que les marqueurs étaient aussi traîtres, j’aurais davantage écouté les cours de maternelle.

Du coup, quand on s’est retrouvés ensemble au bureau samedi, j’étais tout content : on n’a aucun client en ce moment, ça veut dire qu’on va encore pouvoir ne rien foutre, youhouuu !
L’ennui avec le bureau, c’est qu’il y a beaucoup de responsables qui passent, alors on est obligés de se contenir (un peu). Pas de dessins, et on ne peut pas dire du mal des gens, parce que c’est mal vu.

Mais en fin de soirée, on ne tenait plus -enfin, surtout moi. Comme c’était Pâques, je me suis senti obligé de marquer le coup, en faisant par exemple un joli dessin sur le tableau qui nous sert à noter les promotions du moment, et autres informations importantes. J’ai quand même attendu que les chefs s’en aillent, vu qu’un dessin est tout sauf une information importante, et c’était tipar mon canard.

Ma première idée a été de réaliser un gigantesque triptyque représentant l’agneau sacrificiel avant, pendant et après qu’il soit devenu gigot pour ôter le pêché du monde (oui, les chrétiens ont de curieuses croyances).
Mais bien vite, je me suis souvenu : je suis une quiche en dessin. Sorti du bonhomme-bâton, je ne sais rien faire. Alors, j’ai dessiné un œuf, parce que de toute façon, tout le monde s’en fout du côté bigot, de même que Noël ne vaut que par les cadeaux, le seul intérêt de Pâques, c’est les chocolats.

J’ai donc pris mon plus beau marqueur effaçable -quand même-, et sous un magnifique “Joyeuses Pâques !” qui a fait l’admiration de mes collègues parce que, je cite, il n’y avait “même pas de fautes” (en même temps, sur deux pov’ mots, ça m’aurait fait mal), je me suis lancé dans mon grand œuvre.

La langue tirée parce que je m’appliquais vraiment, j’ai mis une bonne minute pour arriver à ce résultat (en gros) :


Tadaaah !

Une fois mon dessin terminé, je me suis reculé, un sourire satisfait aux lèvres, pour admirer mon ouvrage : j’ai trouvé ça beau.
Alors, je me suis retourné.

Ça faisait donc une bonne minute que Girafa, ma big boss, se tenait derrière moi. Les bras croisés, droite comme la justice, elle m’observait avec un petit sourire bizarre, la tête légèrement penchée sur le côté, à la manière des oiseaux de proie.

-Ah… Euh… Tiens, tu étais là, gnihihi ?

Plus jamais je ne dessinerai sur mes heures de travail.

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Comment on m’a guéri

8 avril 2009

Quand je suis entré à Happy Time, petit caissier inexpérimenté, ignorant tout des choses de la vie, Madame Un n’était pas encore chef du premier étage. Tout comme moi, elle n’était rien qu’une petite chefaillonne (si si, c’est un mot) de bas étage, qui mettait des pantalons trop serrés, m’apprenant ainsi, alors que je n’avais rien demandé, qu’elle portait des boxers.

À cette époque, je détestais tout le monde : les collègues, les patrons, les clients… Mais elle, je la haïssais. Elle nous prenait tous de haut, elle me donnait des ordres, genre, elle voulait que je travaille, que je fasse des trucs, et tout ! En plus, avec sa coupe et sa voix, elle me rappelait une prof de lycée que je brûlais toutes les nuits dans mes rêves, c’est dire si elle était mauvaise.

Dans un sursaut d’humanité, il m’arrivait parfois de discuter avec deux ou trois collègues. La plupart du temps, on disait du mal des autres -parce que c’est mon principal sujet de conversation. Grâce à mon légendaire sens du timing, à chaque fois que je finissais de vomir ma bile sur celle qui allait devenir Madame Un, je me rendais compte qu’elle était à portée d’oreille.
C’est un don que j’ai développé : alors que certains maîtrisent la télékinésie, la précognition ou se mettent à cracher du feu, moi, je gaffe.

C’est handicapant, certes. Mais on finit par s’habituer, et ça ne m’a pas empêché de gravir les échelons aussi vite qu’un spoutnik (mais sans arriver bien haut) et d’être accepté dans le saint des saints : le bureau -où le boulot est tout aussi chiant qu’avant, ce qui n’empêche pas les collègues qui stagnent d’imaginer qu’on a sucé (et avalé) pour y arriver.

La seule différence, c’est que maintenant, je vois les chefs de près. Y compris Madame Un. En travaillant toute la journée avec elle, et non pas sous ses ordres, je la découvre sous un jour nouveau. C’est grâce à cette proximité que j’ai appris qu’elle n’a pas que la voix rauque et grasse de celles qui fument deux paquets par jour : elle en a aussi l’haleine de fennec.

Mais surtout, sous ce costume de harpie, j’ai vu que se cachait une femme charmante, drôle et agréable, avec un cœur gros comme ça. À tel point que je me suis surpris à feindre des oooh et des aaah quand elle m’a montré les photos de son bébé, un beau berger allemand de quinze ans, sur le mini-écran de son portable (comment font les pauvres sans iPhone ?), et que j’ai fait mine d’être triste quand il est mort, une semaine plus tard, bouhou.
Et à force de faire semblant, comme dans un beau film de Bollywood, j’ai commencé à vraiment bien l’aimer (Madame Un, j’entends, pas son chien crevé). Alors je me suis mis à chanter, avec soixante danseuses qui faisaient voltiger leurs saris en arrière-plan.
C’était beau.

Je la porte tellement dans mon cœur que je n’ai pas hésité une seule seconde : pour ses cinquante ans, j’ai donné cinq euros, afin qu’elle ait un beau cadeau. C’est vrai, ma générosité est sans limites.
Après avoir investi tant de temps et (surtout) d’argent dans cette relation, je ne pouvais plus faire machine arrière. Madame Un et moi, on est liés, à la vie à la mort. D’ailleurs, quand j’ai appris qu’elle était tombée dans son escalier, je l’ai appelée, pour prendre de ses nouvelles.
Avec le téléphone du bureau.
Et je me suis foutu de sa gueule, parce qu’elle ne sait pas marcher.
Mais c’est l’intention qui compte, comme on dit dans ces cas-là.

De toute façon, les sentiments sont là : Madame Un, maintenant, c’est trop ma cop’s. C’est pour ça que le jour où j’ai vu qu’elle était inscrite sur facebook et que je pouvais officialiser cette belle amitié, sans hésiter, je lui ai envoyé une friend request.
Dans les heures qui suivaient, le réseau social le criait au monde entier : nous étions vrais z’amis !

Mais entre temps, comme je m’ennuyais, j’avais fait un test à la con sur facebook : “quel type de pays te convient le mieux ?”. Le questionnaire était très bien fait : en répondant que je préférais partir à la montagne plutôt qu’à la mer, j’ai appris que j’étais fait pour les pays froids (normal, j’aime pas l’été, et pas la chaleur).
Ca n’a pas échappé à Madame Un. Le temps de faire un tour sur mon mur, d’analyser ce qu’elle lisait, elle lançait, au vu et su de tous mes contacts : “moi c’est le soleil et le string !”.

Pouêt. Pouêt.

Sur mon beau mur tout propre. Entendre parler du string de cette quinquagénaire que j’aimais tant a été comme une révélation.

C’est ainsi que s’achève l’éphémère expérience de ma sociabilité.
Dans la douleur.

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