Procellus

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L’apothicaire

25 février 2009

Pendant des années, grâce à mes pharmaciens de parents, je n’ai jamais eu à acheter mes médicaments. Ma mère m’a toujours fourni en stock “qui peut servir à tout” -c’est à dire que je peux désinfecter et stériliser l’eau d’un petit pays pendant plusieurs mois, leur faire des pansements sur plusieurs générations, et je pourrais leur bâtir un palais composé uniquement de comprimés d’aspirine (en espérant qu’il ne pleuve jamais).
Pareil, quand j’étais malade, et qu’on me prescrivait des antibiotiques pour combattre ma gingivite, un petit coup de fil à papa-maman, et ma came m’attendait à la maison en rentrant. Oh yeah baby.

Mais un jour, quand j’ai eu des ennuis de santé de grand, j’ai compris que cette technique, bien que pratique, pouvait nuire à mon intimité : “Allô, maman ? On m’a refilé des morpions, tu peux m’apporter du spray-pax ?”, merci, mais très peu pour moi. Alors, je me suis mis à acheter mes médicaments moi-même.
Tin-tin-tin tiiin (si vous n’avez pas reconnu “la musique qui fait peur”, mon bruiteur est viré).

C’est en arrivant à Vincennes que j’ai vraiment commencé à fréquenter la pharmacie : la carte Vitale, les ordonnances, le tiers-payant et les “MONSIEUR ? LA CRÈME RECTALE, JE NE L’AI PLUS QU’EN GEL, VOUS LA PRENEZ QUAND MÊME ?”, hurlés depuis l’arrière-boutique. J’en avais entendu parler, mais je découvrais ce monde merveilleux, avec peur et fascination.

Et un jour, j’ai mis les pieds dans l’immense pharmacie juste en bas de chez moi. Ce jour là, j’ai rencontré le joli pharmacien qui y travaille. Grand, la trentaine, assez mignon, bien coiffé (c’est important), des beaux yeux (c’est important aussi), et surtout, il envoyait plein d’ondes positives à mon gaydar.
Donc, potentiellement intéressant.

Ensuite, j’ai appris à le connaître : il a le même prénom que 90% des garçons de sa génération, il a l’air d’être tout flasque et mal dégrossi, et surtout il a une voix bêêête, quand il parle on dirait Eve Angeli.
Et je ne dis absolument pas ça parce que j’étais dégoûté qu’il ne m’ait jamais accordé un regard, nooon, je ne suis pas comme ça, je sais que la rancune est mauvaise conseillère, je vaux mieux que ça.

Mais petit à petit, nos rapports ont changé : il ne fait pas si benêt, son regard de vache cache en fait de jolis yeux, et il a quand même une presque jolie voix.
Et surtout, depuis quelques temps, il me remarque.

À chaque fois qu’il me sert, il me fixe longuement, d’un regard appuyé qui a l’air de dire : “je sais que tu aimes la bite. Moi aussi. Nous sommes complices dans notre amour du pénis”, ou un truc dans le genre.
Enfin, soit ça, soit je suis la prochaine victime d’un serial killer (un quoi ?).

L’ennui, c’est que la pharmacie n’est pas l’endroit rêvé pour établir un premier contact. Tous les mois quand j’y vais pour mes antidépresseurs, j’ai du mal à me sentir au top de ma glamouritude, du coup on n’est jamais allés plus loin que se fixer très intensément et se toucher la main en lui donnant les sous, ouuuh, monsieur le pharmacien, mais qu’est-ce qui nous arrive ?

Et puis l’autre jour, c’est lui qui m’a proposé une solution. J’étais chez moi, à me toucher la nouille à l’ordinateur, quand le téléphone a sonné. Forcément, je n’ai pas répondu, j’ai attendu le message sur le répondeur. Et ô surprise, j’ai reconnu la jolie voix du pharmacien :

- Oui bonjour monsieur Procellus, c’est pour vous prévenir que vous avez oublié votre carte Vitale chez nous. Vous pouvez venir la récupérer quand vous voulez.

Haaan ! Joie ! Je me suis félicité d’avoir une mémoire de crevette (tout en vérifiant que je n’avais effectivement pas ma carte, et qu’il n’avait pas usé d’un subtil stratagème pour m’appeler). Si ça c’est pas un coup de bol !
Ensuite, la terreur m’a submergé. Merde, mais qu’est-ce que je vais lui dire ? Et comment ça va se passer ? Je vais lui faire un regard langoureux en lui disant de ne pas hésiter à me rappeler si j’oublie autre chose ? Nan, ça pue.
Le regarder droit dans les yeux en me passant lentement la langue sur les lèvres et en lui disant que je ne sais pas comment le remercier ? Peut-être un peu trop.

Et puis j’ai décidé d’arrêter de me prendre la tête. Le cadavre de ma relation avec Lapin est encore chaud, c’est le moment rêvé pour se jeter à corps perdu sur le pharmacien. J’ai mis mon blouson et je suis descendu.

Première crampe : il avait manifestement passé le coup de fil juste avant sa pause déjeuner. Quand je suis arrivé, il n’y avait que madame la tenancière, femme d’un certain âge à l’allure peu avenante.
Hmmm, pas grave, il suffit de repenser mon plan, je vais lui dire que son employé m’a appelé, ah bon il n’est pas là, et quand elle verra que j’ai l’air de le connaître, elle passera peut-être le message, et il me rappellera, et on ira niquer comme des sauvageons dans la salle de soins -but ultime de toute cette opération.

- Bonjour madame la pharmacienne, on m’a appelé parce que j’ai oublié ma carte Vitale chez v…

- C’t'à quel nom ? (sur le ton du “vous m’pétez les couilles d’une force…!”)

- Euh ? Procellus ?

Et là, elle sort d’un tiroir un paquet de cartes long comme le bras.
Patatras, la lumière venait de se faire dans ma tête.

Il ne m’avait pas téléphoné personnellement, il a juste appelé la quinzaine de boulets qui comme moi sont incapables de faire trois courses sans oublier la moitié de leurs affaires.
Je me retrouve une nouvelle fois victime de mon érotomanie.

Le pouvoir de la crampe : et plutôt deux fois qu’une.

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non, rien

La mère suffisamment bonne

13 février 2009

Un des rares souvenirs de mes années perdues en fac de psycho -en plus des cours sur les bébés qui offrent leurs premières selles, et cet exposé que j’avais dû faire sur la théorie de la relativité-, c’est Winnicott et ses histoires de mère suffisamment bonne. En gros, une mère parfaite, ça n’existe pas, on peut juste espérer qu’elle soit assez bonne, ni trop, ni trop peu.
Un peu comme la mienne.

Mais un petit exemple vaut mieux qu’un long discours.

La scène suivante se déroule au téléphone. Un fils (on va dire que c’est moi) tente d’expliquer à sa génitrice un vice de fabrication : sa fausse dent, là, sur le devant, a tellement bougé qu’il a en permanence l’impression d’avoir une brique à la place de son incisive.
Il lui raconte donc comment, ivre de douleur, il a pris rendez-vous chez le dentiste.

Action.

- Blabla blablabla bla bla bla blablablabla bla bla ! Blablabla bla, bla bla BLA ! Bla bla blabla bla…

- Euh, sinon maman, je dois aller chez le dentiste, parce que j’…

- Ah oui, moi aussi j’ai pris rendez-vous chez le dermato, parce que bla bla blablabla bla, bla blablabla bla. Bla blabla blablabla blabla…

Au bout d’un moment, l’information qu’elle vient de recevoir est correctement traitée par la mère suffisamment bonne. Elle peut donc interrompre sa diarrhée verbale, et montrer, par un mot simple, qu’elle a compris ce qu’on lui disait :

- Ah bon ? Mais… Chez le dentiste ? Pourquoi ?

- Ouin, incisive, bougé, brique, aïeuh, ouin.

Bon en fait j’ai fait une phrase un peu plus élaborée hein, j’ai même réussi à glisser que j’avais tellement mal que je me shootais toute la journée à l’ibuprofène, sinon c’était intenable.
Égoïstement, je m’attendais à être plaint. Peut-être un mot de réconfort. D’encouragement. De désolation.
Tout, mais pas ça :

- Ah. Et tu en prends beaucoup ? Parce qu’avec trop d’ibuprofène, tu risques l’ulcère.

- …

- Et tu sais que pour mon pied, je suis allée voir le médecin et blablabla bla bla…

Je suis sûr qu’elle a dit ça rien que pour m’embêter : elle sait très bien que j’ai un estomac bionique, et que je pourrais digérer des dalles de béton, si un jour j’étais amené à devoir en manger, on sait jamais. Surtout que depuis, sans être hypocondriaque, à chaque comprimé avalé, j’ai l’impression de sentir mes entrailles se liquéfier, et le trou de mon estomac qui grandit, grandit…

Quoi qu’il en soit, la fenêtre était passée. J’avais loupé le train pour Plains-moiVille, et je me retrouvais à nouveau coincé dans l’omnibus de Saoule-moi sur Mer.
Mais ma maman n’est pas comme ça. Elle entend ce que je lui dis, et a une bonne mémoire. Là par exemple, elle s’est souvenu, juste à temps, que le dentiste chez qui je vais est juste à côté de chez elle : c’est elle qui s’occupe de moi depuis le début, alors je retourne toujours la voir.

- Oh ? Mais ? Tu vas voir le Docteur Àcôté ?

- Ben oui, tu ne lis pas ce que je viens d’écrire sur mon blog, ou quoi ?

- Tu pourras passer me voir en sortant, alors. J’ai toujours la freebox à installer, hein…

Tout est là, pas besoin d’en faire plus.

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la famille addams

Pourquoi je ne cherche pas à me faire des amis au travail

10 février 2009


Bien sûr, j’ai eu du mal à me faire à mon nouveau poste : le boulot n’avait plus rien à voir avec l’ancien, j’avais presque des responsabilités (les malades), et surtout, on avait remplacé le contact avec la clientèle par des collègues avec qui je dois rester enfermé toute la journée, dans la même pièce. Quand on est autiste et paranoïaque comme moi, ça donne une réaction du genre : aaaaah !
Parce que même si c’est des boulets, on les aime bien les clients, surtout quand ils m’abreuvaient de cadeaux, de drogue ou d’insultes -heureusement pour obtenir des résultats similaires, il me reste encore les plans cul.

J’ai quand même fini par m’habituer et apprivoiser le travail, debout sur ma chaise avec un fouet à la main, à crier des ordres en allemand à tous les caissiers qui appellent. Après des débuts hésitants, je réponds maintenant à toutes les questions qu’on peut me poser, je m’avance dans le boulot, bref, j’assure.
Je suis même à l’aise avec les gens, et il m’arrive d’avoir des discussions personnelles avec mes collègues : à celle qui me parlait de ses remontées acides quand elle boit du jus d’orange (ewww), j’ai raconté ma fausse dent qui a bougé en poussant toutes les autres, et qui me fait saigner la bouche en permanence, ‘iens, ‘ega’de (ewww encore plus, Collègue : 0, David : 1).

Le bureau du sous-sol est devenu mon fief, ma terre de prédilection, mon domaine : on me reconnaît quand je décroche, je n’ai plus peur de m’engueuler avec les petites caissières de merde (dont je n’ai jamais fait partie, non non non), je suis enfin devenu quelqu’un.
Aujourd’hui, je peux enfin dire la tête haute que ma vie ressemble en tous points à ce dont je rêvais quand j’étais petit.

Enfin non, absolument pas. J’ai un boulot de merde (comme me le rappelait ma mère hier encore), quand je rentre le soir, j’ai à peine la force de ramper jusqu’à mon lit, et je me fais exploiter.
Mais en bon masochiste, j’adore mon job, je m’y éclate comme une bête.

C’est pour ça que samedi, quand on m’a annoncé qu’on allait former Putasse (son vrai prénom est encore pire) pour bosser avec moi, sur mon terrain, j’ai tiqué. Certes, on est plusieurs à occuper ce poste. Mais les deux pauvres jours où elle vient travailler, la place est déjà prise. Par moi.
Comme elle n’arrive qu’en fin d’après-midi (contrat de feignasse), j’ai passé toute la matinée à supplier Girafa, ma big big boss : ça ne sert à rien, à l’heure où elle vient tout sera déjà fait, elle va être dans mes pattes, bouhouhou…
Une nouvelle tête dans une équipe que j’ai mis six mois à accepter ? Je crois pas, non.

Rien n’y a fait. À seize heures pétantes, Putasse était là, avec son chewing-gum, son humour de pouffe et ses hanches généreuses.
Comme prévu, elle a passé la journée dans mes jambes, à discuter avec ses copines, sans que je lui explique quoi que ce soit sur ce qu’on attend d’elle, parce que faudrait voir à ne pas pousser le bouchon trop loin, Maurice.

J’étais tout occupé à la détester quand j’ai eu une idée de génie. À l’heure où le magasin ferme, quand on s’apprêtait tous à faire nos heures supplémentaires, je lui ai proposé de partir, ça ne sert à rien que tu restes, tu ne verras rien de plus ce soir, allez je te fais une fleur, vas-y on peut fermer sans toi !

Un samedi soir, soutenu par Girafa, je n’ai pas eu à lui dire deux fois. La porte s’était à peine refermée sur son gros cul que je commençais déjà à la descendre en flammes, auprès de tous. À qui voulait l’entendre, je répétais que vraiment, elle ne convenait pas pour le poste, t’as vu comme elle a deux de tension, et elle travaille pas elle discute…
Je n’ai rien laissé passer. L’ambulance flambait déjà, mais je continuais de la bombarder, à bout portant et au mortier. Sans scrupules.

Alors oui, c’est pas joli joli, moralement très discutable et sûrement une très mauvaise gestion de mes points de karma.
Je vais probablement être réincarné en pot de chambre, mais vu comme ça a bien marché, je suis content de moi, vous n’avez pas idée. :mrgreen:

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au boulot


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