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Homme au foyer désespérant

27 novembre 2008

Je suis quelqu’un de très propre : je me douche tous les jours, je me lave les mains après avoir fait pipi et popo, je fais ma vaisselle avant que toutes les assiettes ne gisent misérablement dans l’évier, et je vais au lavoir une fois par semaine, pour me moquer des crevards qui n’ont pas de lave-linge chez eux et me tenir au courant des derniers ragots.

Alors l’autre jour, j’ai lavé mes draps, souillés de sueur, de sperme et de sang (c’est tellement beau cette phrase, on dirait du Régine Desforges, voire du Mylène). En plus ils avaient dit à E=M6 que mon lit était sûrement plein d’acariens qui passent leur temps à manger la peau qui me tombe du crâne, et à faire leurs petites crottes d’acariens partout dans mon oreiller.
Beeerk, moi je veux pas de ça dans ma chambre ! À la machine, le linge de lit !

Avec la petite fraîcheur ambiante, ça semblait compromis de les faire sécher au grand air, comme le faisait ma maman quand j’étais petit. Au diable l’avarice, j’ai donc pris deux euros pour aller les foutre dans les séchoirs de la laverie d’en bas.
Comme j’y suis allé un lundi, j’étais presque le seul occupant des lieux, à part un petit vieux tout glauque qui regardait tourner ses gilets et ses maillots de corps en faisant des mots fléchés, et que j’ai ignoré comme il se doit.

Tous les sèche-linge étaient vides, je n’avais que l’embarras du choix.
J’ai fini par me décider sur un, même si faire des choix, c’est un combat de tous les instants. Je suis retourné à la centrale pour payer. Je tape le numéro de ma machine, un euro, pour un premier cycle, et on recommence, re-numéro, re-un euro, parce que sinon ça sèche mal (les enculés, ils pouvaient pas faire des séchoirs plus puissants ?).

Déjà prêt à retourner chez moi en attendant que ça soit terminé, j’ai jeté un coup d’œil vers les machines, pour dire au revoir à mon linge. Dépité, j’ai regardé le séchoir d’à côté se mettre à tourner, pendant que mes draps restaient désespérément immobiles.

Je suis aussi quelqu’un de très distrait.

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non, rien

Dial M for Murder

15 novembre 2008

Avec ma dernière promotion, la partie immergée de mon job est de… répondre au téléphone. Tadaaah ! Je dois “réceptionner les appels” des caissiers qui ont des problèmes, besoin d’un renseignement, ou qui veulent savoir où est leur pote… Heureusement, je ne fais pas que ça : j’ai aussi le droit de jouer avec Excel, et quand je suis vraiment très très sage, on me laisse faire du découpage.
Oui, c’est un travail enrichissant et palpitant.
Non, ma vie n’est pas un échec.

Et puis j’ai parfois la chance d’avoir une collègue -que je déteste, sans raison particulière, ou alors j’ai oublié-, parce que les jours comme le samedi, ils avaient calculé qu’on reçoit en moyenne trois cent coups de fil, et avec une seule bouche c’est pas facile de répondre à tous (même si les chefs ont aussi le droit de répondre pour nous aider, mais quand ça devient trop dur ils ont toujours autre chose à faire, moi aussi plus tard je veux être chef).
C’est pendant un de ces samedis que mon pire cauchemar de travail s’est produit.

Je jouais avec l’agrafeuse en chantonnant, lalala lala lalaaa…, quand le téléphone a sonné. Comme j’étais occupé et loin du poste, Collègue a décroché. Je la hais et c’est rien qu’une sale morue, alors forcément je n’écoutais pas vraiment ce qu’elle disait.
Mais une petite phrase a éveillé mon attention et m’a fait lever la tête vers sa conversation :

- Hmmm ? Oui, il est devant moi…

Sur la demi-douzaine de personnes présentes à ce moment-là, j’étais le seul garçon, je me suis donc senti un peu concerné. Je lui ai fait mon regard interrogateur, en mimant “gné ?” avec mes sourcils.
Une lueur vilaine s’est allumée au fond de ses yeux.

- D’accord… Je lui dis…

Je savais que je n’allais pas aimer ce qu’elle avait à me dire : j’ai fait une horrible erreur et je suis viré, ou je vais avoir un rappel à l’ordre, ou c’est la gendarmerie qui appelait et quelqu’un a eu un accident…
J’aurais préféré.

Elle a raccroché, un sourire vicieux caché au coin des lèvres. Elle a planté son regard torve dans le mien. J’ai vu le tout petit instant d’hésitation lui traverser l’esprit : je le fais, je le fais pas…?
Elle l’a fait.
Elle a souri, la hyène, et en articulant du mieux qu’elle pouvait, elle a lancé :

- La maman du petit David attend son fils à la caisse 932…!

Ma vie qui défile devant moi. Flashbacks de mon enfance, des bisous gênants devant la grille de l’école, et tous ces moments d’affiche totale devant les copains. Mais l’heure n’est pas aux vilaines réminiscences ou aux vieilles rancœurs. À cet instant, il faut réagir.

- … Euh… Je… Jem’absentetroisminutesd’accord…

- Meuh oui mon pitit David, va voir ta maman !

- Ha ha ha !

Plus jamais je ne me moquerai de ceux qui prétendent avoir du mal à contrôler le volume de leur voix quand ils sont stressés en les traitant de simulateurs : ça peut vraiment arriver.
Je suis donc parti en courant et cramoisi, plus vite j’arriverai sur les lieux du crime, plus vite ça sera fini.

Et là, devant trois caissières hilares -dont celle qui avait passé le coup de fil, avec qui je parle depuis bientôt un an mais dont je n’ai appris le prénom qu’il y a deux jours grâce à Facebook- se tenait fièrement ma mère : elle avait confondu “je suis au bureau, si tu viens à Happy Time appelle-moi et je m’éclipserai discrètement” avec “je suis au bureau, fais-moi appeler et je viendrai te voir”.

Mon Dieu, comme on ne choisit pas sa famille…

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au boulot, la famille addams

Et tu enfanteras dans la douleur

10 novembre 2008

Le plus rigolo avec mon nouveau poste, c’est que plein de gens avec qui je bossais avant me traitent maintenant comme si j’avais un quelconque pouvoir, ou même des responsabilités vis à vis d’eux, et du coup ils viennent me parler de leurs problèmes, genre j’en ai quelque chose à foutre.
C’est par exemple le cas de Cheveux Gras, une fille qui est rentrée dans la boîte pile en même temps que moi, même qu’on avait fait notre formation ensemble (et déjà à l’époque, elle ne connaissait pas le shampooing). Elle est arrivée l’autre jour dans le bureau où j’ai pris mes quartiers d’hiver, et après m’avoir salué avec respect et déférence (parce que c’est vrai, je suis un peu le mec qui est presque juste en dessous de sa n+1), elle m’a annoncé :

- Au fait, je suis enceinte…

- Ah. Euh… Ben… Félicitations…? (Ewww !)

J’ai réprimé tant bien que mal mes instincts de Lieutenant Ripley : je me suis assis sur mes mains, pour ne pas risquer de lui cramer la gueule au lance-flammes, à elle et à l’alien qui lui pousse dans le ventre. Et surtout, je me suis concentré sur l’idée que la Compagnie pourrait encore avoir besoin d’elle, une fois qu’elle aura vêlé.
Je me suis quand même reculé un peu, au cas où ça serait contagieux, et j’ai fait discrètement sonner mon téléphone (l’avantage d’avoir deux lignes) :

- Ah par contre Cheveux Gras, tu m’excuses, ça n’arrête pas de sonner ce matin, je dois te laisser, à plus tard hein, et encore félicitations ! (Brrr)

Une fois seul, j’ai voulu m’accorder une petite pause pour me remettre de toutes ces émotions, mais je me suis souvenu que je ne faisais rien, avant que Cheveux Gras vienne me déranger. Alors j’ai juste attendu que toutes mes chefs soient là, en me préparant à avoir l’air débordé.
Quand elles sont arrivées, on a pu commencer notre débriefing sur tout ce qui va mal dans le magasin en ce moment, une façon de polie de dire qu’on a échangé nos ragots. C’est comme ça que j’ai appris que nos pompiers (ouaiiis, on a nos propres pompiers !) étaient bourrés en permanence, et qu’on venait d’en virer un parce qu’il piquait des cannettes de Coca pendant ses rondes de nuit.
Le con.

Le moment était parfait. Je leur ai annoncé l’horrible nouvelle :

- Ah, j’ai vu Cheveux Gras, elle est enceinte…

Sous-entendu : “non mais vous y croyez, quelle conne hein ? Quand on n’est pas capable de mettre un stérilet correctement on se fait ligaturer les trompes, parce que maintenant il va falloir la remplacer, et attendre huit mois qu’elle revienne pour nous raconter comment son chiard est le plus joli et qu’il va sûrement mourir parce qu’il a pleuré bizarrement ce matin”.

Mais j’avais oublié un détail : à cet instant précis, j’étais entouré de femmes.
Les “ohhh !” et les “ahhh !” ont fusé, et on a passé une heure à se raconter nos souvenirs de grossesse, et comment on l’a appris, et à qui on l’a dit, et elle a de la chance…
Mais non les filles mais arrêtez, c’est horrible, une femme enceinte c’est chiant et caractériel et ça se croit tout permis et ça a des hémorroïdes, tout ça pour sortir un petit troll tout fripé qui va brailler à s’en péter le cul pendant au moins quinze ans, et si ça se trouve elle va vouloir qu’on lui touche le ventre pour le sentir bouger !
Ohhh. Ahhh.

Je ne me suis jamais senti aussi seul.

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au boulot

Hand in my pocket

6 novembre 2008

Ca fait plusieurs années que je vis une relation torride et passionnée avec ma veste en cuir. Je l’aimais quand je l’ai vue, toute neuve et encore brillante dans le magasin, à peine arrachée du dos d’un buffle innocent, et je l’aime encore maintenant, beaucoup moins neuve, toute patinée sur mes robustes épaules.
Ma première veste d’adulte, merde, c’est quasiment un dépucelage !

Comme je l’aime à la vie à la mort, je veux partager plein de trucs avec elle, alors je la traîne partout où je vais. Elle m’a suivi à Prague, Copenhague, Londres, Paris, Maisons-Alfort, et même au bout du monde, tout là-bas en Seine-et-Marne.
Elle ne m’a tenu chaud aucun hiver, mais je l’ai quand même gardée. Elle m’a fait suer comme un porc plusieurs étés, mais je ne l’ai pas rangée (enfin si forcément, au dessus de quinze je sors à moitié à poil tellement j’ai chaud, donc je vais pas mettre un blouson tout l’été, mais je l’ai portée le plus possible, quoi).

Je l’ai emmenée chez mes parents, chez tous mes plans cul, elle m’a servi de couverture au cinéma, et de serviette pour m’allonger dans l’herbe (parce que sinon y’a plein de petites bêtes qui piquent et c’est désagréable).
Parfois, je me dis que je pourrais porter autre chose, de temps en temps, surtout que j’ai trois miyards d’autres manteaux (ou alors juste trois, je confonds toujours) dans mon placard, qui ne servent à rien d’autre qu’à prendre de la place.
Mais non, pas envie, les autres ils sont moches.

Son seul problème, c’est qu’elle supporte mal l’utilisation que j’en fais. Pourtant mes parents m’avaient prévenu : il ne faut pas mettre ses mains dans ses poches, parce que tu as les mains acides, petit David, et ça attaque le tissu !, ou un truc dans le genre.
Et moi, mon seul problème c’est que je n’apprends jamais.

Je l’avais emmenée une première fois chez le couturier, quand la poche gauche commençait à donner des signes de faiblesse :

- Bonjour monsieur le retoucheur, vous pouvez réparer mon manteau s’il vous plaîîît ?

- Mais bien entendu mon enfant, ça fera vingt euros.

- Oh pitaing, pour une poche ? Mais euh, vous vous touchez, un peu, non ?

- Non non. Je me retouche, ha ha ha !

- … Ok, vingt euros et vous vous taisez (le salaud, il avait tout prévu).

Mais là, quand la même poche est morte à nouveau, bientôt suivie par la droite, puis par la poche intérieure, je me suis dit que ça n’était pas possib’. Non, il n’est pas question de retourner chez ce voleur, cet incapable dont les réparations tiennent à peine un an !

J’ai alors eu l’idée du siècle : recoudre moi-même ces putains de poches de merde.
Grâce à mes tendances kleptomanes, j’ai piqué les nécessaires de couture de tous les hôtels où je suis passé, je suis bien équipé, ça va. Et puis j’ai assez regardé Cendrillon et Enchanted, ça n’a pas l’air bien compliqué de rapiécer un vêtement.
Le plus difficile, ça a été de trouver des souris et des oiseaux doués avec une aiguille et assez aimables pour m’aider.

En fait ouais, ça a été tellement difficile que j’ai dû me débrouiller tout seul.
Je me suis ainsi rendu compte que ça n’est pas si facile, la couture -d’ailleurs je ne vois pas trop pourquoi on présente ça comme un métier féminin, je n’ai jamais autant pissé le sang qu’en maniant les aiguilles.
Parce que oui, j’ai voulu faire mon kéké : oh nooon, j’ai pas besoin de dé à coudre, c’est pour les mauviettes, ou pour faire joli dans Peter Pan, moi je suis plus malin que ç… AAARGLAïE !
Alors, je suis sagement allé voir la dame du rayon mercerie d’Happy Time, et j’ai acheté un protège-doigt.
C’est ainsi qu’à l’inverse de Pénélope, j’ai pu achever mon ouvrage, et retrouver l’usage de mes poches. Quel bonheur de pouvoir y remettre les mains, et mes clefs, et tous ces trucs que je n’osais plus y ranger parce que ça risquait de les abîmer !

En plus, je me suis rendu compte que j’étais plutôt doué, pour la couture. Alors si jamais je me fais virer de chez Happy Time (un jour, ils vont se rendre compte que je ne fais rien et que je le fais mal), je pourrai toujours me reconvertir dans la retoucherie.
Ouais, c’est ça.
Plus jamais.

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