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C’est l’intention qui compte

28 octobre 2008

Le premier jour où j’ai pris mes fonctions au Défouloir Pour Clients (à la bonne époque où j’avais encore un job rigolo), j’ai découvert la femme la plus géniale du monde : Fantine. C’est un peu la collègue dont j’avais toujours rêvé : adorable avec tous, drôle, assez bavarde pour que je n’aie pas à parler -mais pas au point de devenir soûlante, un peu fille à pédés sur les bords (forcément, en bossant à Happy Time…), et qui n’est pas du genre à faire profiter le monde entier de ses problèmes.

Parce que oui, Fantine a des problèmes : elle est pauvre (quelle horreur), au point de devoir vendre ses affaires quand elle veut s’acheter un livre, elle ne connaît que des cas sociaux : “alors ce week-end je vais voir une copine parce que son mari l’a quittée en emmenant les enfants quand il a appris qu’elle avait la mucoviscidose, et son chien a tué son père parce qu’il avait la rage” (le chien, pas le père), elle a une situation familiale désastreuse, toute seule à élever ses deux enfants dans un appartement qui prend l’eau, et pourtant, elle arrive à parler de tout ça en rigolant, sans s’apitoyer sur son sort.
Ce qui ne l’empêche pas si le cœur lui en dit de s’effondrer en larmes quand elle rentre chez elle, du moment qu’elle est sympa au boulot, le reste on s’en fout.

Je l’aime Fantine, j’en ai un peu fait ma maman de substitution. D’ailleurs, j’ai décidé qu’à partir de dorénavant, quand ça n’ira pas avec ma mère (la vraie), c’est Fantine que j’engueulerai.
Et comme elle remplace mon ancienne maman toute vieille toute moche, c’est à elle que je rapporte des cadeaux de vacances.

En partant à Londres -ouais, j’ai emmené mon iPhone visiter le pays de Doctor Who et de Blur, il a trouvé ça beau-, je savais exactement quoi lui rapporter : un jour, au détour d’une conversation, elle avait raconté bien aimer certains jeux de cartes… très particuliers, et qu’elle essayait d’en avoir un de chaque pays, elle trouvait ça rigolo et instructif.

Hmmm.
C’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, me suis-je immédiatement dit, en hochant la tête avec un sourire satisfait.

Avant le départ, je l’avais donc noté en énorme et en rouge sur notre programme : ” ACHETER LE CADEAU POUR FANTINE !”, juste au dessus de “se bourrer la gueule à la bière dans un pub en jouant aux fléchettes avant de vomir nos fish’n chips parce que la bière c’est dégueulasse” et “voler les joyaux de la couronne”.
Lapin était prévenu : on ne quitterait pas le sol anglais avant d’avoir trouvé ce putain de jeu de cartes. Fantine aurait son cadeau, dussions-nous mourir en le cherchant.

On s’est donc méthodiquement tapé tous les magasins de jouets qu’on a trouvés, les vieux marchands de jeux poussiéreux de Camden Town, qu’on dérangeait pendant qu’ils mangeaient leur pomme, les vendeurs de tarots, les diseuses de bonne aventure et les montreurs d’ours : on a fait chou blanc à chaque fois.
Même dans les petites boutiques qui ne vendaient que des jeux de cartes.
Pourtant j’étais certain du nom (et de ma prononciation), mais il a fallu se faire une raison : ce genre de jeu n’avait certainement pas survécu à cette salope de game-boy, aux pokémons et compagnie.
Ah, d’mon temps on savait s’amuser, gamin…

Fatalement, de Tour de Londres en chatouillage de Garde Royal, le jour du départ a fini par arriver.
On s’est alors dirigés vers la gare, en rampant sur les coudes et en pleurant, pour se faire pardonner notre incapacité à remplir toutes les missions de notre carnet de voyage (oui, bon, quelque part c’était mes échecs, car mes projets, mais je n’aime pas expier seul).
Comme le train ne partait pas tout de suite, on s’est accordé une petite pause dans notre pénitence, après avoir passé la douane.
Pause que j’ai mise à profit pour aller faire un petit tour chez le marchand de journaux, parce qu’en voyage je suis intenable, il faut que je bouge, tout le temps.

Et là, coincé entre une Magic 8 Ball (qu’on a aussi passé toutes les vacances à chercher) et un paquet de beef jerky, sur quoi je tombe, éclairé d’une lumière divine ? Exactement ce que je cherchais, le cadeau de Fantine, dans toute sa splendeur, comme elle et moi l’avions rêvé d’un commun esprit.

Je l’ai pris, j’ai payé mes trois livres cinquante, et je suis retourné m’asseoir.

Une fois rentré à la maison, je me suis rendu compte de ce que j’osais rapporter. Euh… Mais c’est de la merde, un peu ? Pire que si je lui avais rapporté un ticheurte “Someone went to London and all I get is this lousy t-shirt”, ou pire que la carte postale qu’on a envoyée…

Alors l’autre jour, pendant qu’on se baladait dans Paris, on a fait un petit détour par Happy Time, parce que ça serait moins la honte de lui offrir un jour où je ne bossais pas (au moment où je l’ai pensé, ce plan avait l’air très logique).
On est rentrés dans le magasin, Fantine était là, bisou ça va, oui j’étais en vacances, ha ha, et j’y suis encore, c’est pour ça que je viens…
J’ai plongé la main dans mon sac, très vite comme on enlève un sparadrap, pour en sortir le souvenir.

Et les bras tendus en avant, comme si j’apportais la myrrhe à l’enfant Jésus, je lui ai offert son cadeau :

-Tiens… On t’a rapporté un jeu de sept familles…
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non, rien

Mais comment faisions-nous avant ?

23 octobre 2008

C’est vrai quoi, comment nos ancêtres ont pu vivre tant d’années sans wi-fi et en ne pouvant donc pas s’envoyer des mails (super intéressants, soit dit en passant : le message est reproduit dans son intégralité) à travers la porte de la salle de bains ?

L’iPhone et l’iTouch (l’iPhone du pauvre, donc), ou l’assurance de passer des vacances réussies.

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dehors, la technologie

Jusqu’ici tout va bien

20 octobre 2008

Depuis tout petit, je suis légèrement maladroit. Mon père avait même l’habitude de dire que j’avais deux mains droites (oui, parce que gaucher, tout ça…). Ca a commencé très tôt : pendant une réunion de famille, à l’époque où mes parents n’avaient pas encore divorcé (c’est dire si ça remonte, quand j’avais six ans ils n’étaient déjà plus ensemble), on m’avait mis à table, avec les grands. Trop la classe.
On m’avait même laissé utiliser de la vaisselle d’adulte, pour une fois je ne mangerai pas dans ma gamelle Mickey. Funeste erreur : à peine on m’avait porté un verre à la bouche que je t’y plantais mes petites dents de lait, argn ! Une cassure nette. On me ressort le morceau de cristal de la bouche (chez les Procellus, on ne boit pas dans des verres de cantine), et on m’interdit de boire dans autre chose que du plastique jusqu’à mes trente ans (courage, en 2012 ça sera bon !).

Il y a aussi eu la fois où j’ai posé la main (volontairement, pour voir si c’était sec) dans le mastic fraîchement posé de la fenêtre qu’on venait de changer, qui a donc l’empreinte de mon doigt depuis ce jour –j’avais dix-sept ans ; celle où à force de jouer au con je suis tombé dans le port d’Athènes, dans la zone de plaisance, où tous les bateaux vident leurs toilettes (là j’étais plus jeune) ; ou encore le jour où on est arrivés très en retard à un déjeuner familial parce qu’on avait dû faire un détour d’ urgence chez le médecin : le petit s’était planté un hameçon dans le doigt, et même en forçant on ne pouvait pas l’enlever.

Bref, je n’en loupe pas une. J’aimerais bien faire partie de ces gens qui savent faire trois pas sans se péter la gueule ou faire exploser le sanibroyeur dans la chambre d’hôtel d’un pays dont ils ne parlent pas la langue, mais non.

J’ai beau être prudent, faire attention à mes affaires, je n’y peux rien, je suis maladroit. Un jour où je voulais refermer le MacBook, j’ai réussi à le faire tomber du haut de ma table, rebondir contre un pied de chaise, et je l’ai regardé s’immobiliser comme une merde sur la moquette.
Intact.

C’est ça l’avantage de ma situation : à force de catastrophes, j’ai fini par neutraliser le mauvais Ju-ju. Je lâche tout, mais plus rien ne se casse.
Le verre qui tombe dans l’évier ? Pas une égratignure.

J’avais quand même un peu peur, quand j’ai eu l’iPhone : il a remplacé mon ancien portable, dont je me servais comme réveil. Comme son prédécesseur, je le pose tous les soirs sur ma table de nuit, en attendant qu’il chante au petit matin pour me dire de me lever.
Mais l’iPhone n’est pas un vrai portable, il n’a pas de touches en relief qui l’empêchent de glisser sur une table aussi lisse que lui.
C’est ainsi que tous les matins, visant comme un pied, je fais taire mon téléphone en l’envoyant bouler par terre.
Wizzz… Shebam.

Et tous les matins, il se relève sans une égratignure.

Pourvu que ça dure.

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la technologie

Encore une histoire de bouffe au boulot (2/2)

16 octobre 2008

Dimanche, Comico était bien parti. En guise de cadeau d’adieu, il s’était amusé à dérégler le téléphone, en poussant la sonnerie au maximum.
Le téléphone est ma responsabilité (j’ai un nouveau poste très intéressant) mais j’ai dû appeler tout le bureau à la rescousse. C’est un vieux fossile filaire, sans écran, juste des touches. On les a toutes tripotées, les salopes, sans jamais trouver celle qui permettait de régler le volume. Plusieurs coups de fil à Comico, en le menaçant, rappelle-nous connard, tout Happy Time est en route pour te lyncher, mais il n’a jamais répondu.

Mon sang froid légendaire ne m’a pas fait défaut, et je suis rapidement tombé à genoux, en hurlant et en sanglotant pour implorer le téléphone : arrête de sonner aussi fort, s’il te plaît, arrêêête ! Finalement, comme je l’attrapais pour le jeter contre le mur, j’ai remarqué le bouton “sonnerie” sur le côté.
Ah… Euh… Dites, vous allez rire…

C’est à ce moment qu’est arrivée notre chef du premier étage : madame 1. Si elle était surprise de nous trouver tous hagards et les oreilles en sang, elle n’en a rien laissé paraître.
Elle était par contre désolée de n’avoir pas pu venir hier pour le pot de Comico, mais elle avait une de ces migraines… Pauvre chérie, tout ça pour nous faire croire que t’as pas passé ton jour d’école buissonnière à baiser, chuis sûr.
Ce qui la désolait surtout, c’est qu’elle avait préparé un gâteau pour l’occasion. Et en disant ça, elle sort de derrière son dos un plat grand comme un terrain de foot, rempli jusqu’à la gueule de tiramisu.

!!!
Un peu de tiramisu, et tous les soucis de la matinée seront oubliés, allez madame 1, sers-nous vite !
Tout le monde allait y avoir droit, surtout qu’on était moitié moins nombreux que la veille (une fois de plus, Happy Time n’avait prévenu personne qu’il ouvrait le dimanche, on était donc en mini effectif), même toi David, pauvre petite Cosette.
Comme je suis poli, je n’ai pas réclamé et j’ai attendu qu’on m’en propose.

Elle s’est rendu compte vers six heures qu’elle m’avait oublié.

- Mais… Tu as eu du gâteau David ?

- Non madame 1, j’ai répondu, en lui faisant ma mine de chien battu.

- Alors tu arrêtes tout, on fermera en retard s’il le faut, mais tu vas dans mon bureau et tu te se…

J’imagine que la fin de la phrase était “sers”, mais le temps qu’elle finisse, j’avais déjà traversé le magasin en flèche et je défonçais sa porte à coups de masse (comme quoi, c’est utile de toujours en garder une avec soi, ils ne mentaient pas dans Nicky Larson).

Je connais ce bureau, on y faisait le pot de Comico la veille, c’est pratique, il y a un réfrigérateur, accessoire indispensable s’il en est, quand on est chef.
J’imagine que le tiramisu y est caché…? Bingo !

Une lueur victorieuse brille dans mon regard. Un peu de vice, aussi. Toi, petit tiramisu, tu vas prendre cher, je te le dis…

C’est en le sortant de sa froide cachette que j’ai compris que la bataille n’allait pas être si facile. Bien sûr, il y a un couteau dedans. Je vais pouvoir m’en couper une part facilement. Mais ensuite ?
Ensuite, il n’y a pas d’assiettes. J’ai beau chercher, fouiller dans les armoires, les tiroirs, les dossiers personnels, je n’en trouve pas.
J’envisage un instant d’utiliser une serviette, comme pour une tarte, mais poser une génoise imbibée de café et recouverte de crème sur un morceau de papier absorbant… Je ne le sens pas.
Hmmm. Et si… Non, on ne peut pas faire ça… Mais quand même…

Je finis par céder et mange à même le plat. Shroumpf, shroumpf.
Oh mon Dieu. C’est presque le meilleur tiramisu que j’aie mangé de ma vie ! Presque, parce que le meilleur tiramisu du monde c’est celui de Carrefour, vendu au rayon yaourts, n’en déplaise à toute l’Italie (si je meurs demain, c’est que la Cosa Nostra lisait mon blog).

Alors je continue : sans scrupules, je me fais une deuxième part, sans prendre la peine de me servir du couteau, puisque de toute façon je la mange encore à la barbare, yihaaa !
À ce moment, mon ange d’épaule gauche apparaît, pendant que mon diable d’épaule droite continue de bâfrer.

Il ne dit rien, non. Simplement, d’un regard plein de reproches et de désolation, il me fait comprendre ce que je suis en train de faire.
De quoi est-ce que j’aurais l’air si quelqu’un entrait dans le bureau et me trouvait, du chocolat plein la gueule, en train de coupablement manger un gâteau à même le plat ?

Le sombre manteau de la honte m’enveloppe et me glace. Mortifié de m’être conduit comme un porc, et surtout un peu pisseux à l’idée que quelqu’un rentre (madame 1 partage le bureau avec madame sous-sol et monsieur rez-de-chaussée), j’ai chassé cette vilaine idée de manger tout le mascarpone pour ne laisser que la génoise, et décidé de me racheter une conduite.

Et j’ai fini par trouver le parfait substitut d’assiette : un gobelet en plastique !
Comme je suis quelqu’un de consciencieux, j’ai voulu tout bien faire. Alors j’ai posé ma cuiller, et j’ai essayé de me servir avec le couteau.

Bien sûr, servir du tiramisu dans un verre avec un couteau en plastique, c’est mission impossible : quand j’ai eu fini, le gobelet était rempli d’une espèce de mélange immonde blanchâtre et marron et solide et crémeux, les filles de 2girls1cup se seraient régalées.

Mais j’ai décidé que l’honneur était sauf, alors j’ai rangé le tiramisu là où je l’avais trouvé, amputé de trois (généreuses) parts, et je suis reparti travailler. Comme personne n’était venu et que j’étais assez fier de mon ingéniosité, j’y suis retourné avec mon verre à la main, en me disant que si elle me voyait me régaler, madame 1 me proposerait d’en rapporter chez moi, pour pas laisser ça, quand même !

J’ai eu beau faire ma Meg Ryan et mimer tous les orgasmes de la Terre en finissant mon verre, elle n’a jamais levé les yeux.
La boulimie ne paie plus.

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la famille addams, non, rien

Encore une histoire de bouffe au boulot (1/2)

15 octobre 2008

Samedi, c’était le dernier jour de Comico, un de mes collègues. Je savais depuis un moment qu’il devait partir et ça n’avait rien d’étonnant : il suffit que je commence à bien m’entendre avec quelqu’un pour que systématiquement il démissionne (non non, je ne le prends pas personnellement).
Il m’avait même invité à sa soirée de départ, avec touuus les gens du service : ceux que je n’aime pas, ceux qui ne m’aiment pas, ceux que je ne connais pas -voilà, c’est ça, tout le service. Au moment même où je lui répondais “oui oui avec plaisir !”, l’énormité de ce que je disais me frappait en pleine tête, aïeuh.
Aller à une soirée ? Avec des gens du boulot ? Genre, leur parler, faire du social, tout ça ? C’est à dire que non, quoi, il faut que je me défile, c’est une question de vie ou de mort !

Malin que je suis, au bout de vingt-quatre heures ininterrompues à chercher des alibis foireux, j’ai fini par trouver : “ah, crotte, je viens de me rendre compte, samedi, c’est le 11 ? Ça tombe mal, c’est pile en même temps que l’alignement des planètes, mes ragnagnas, le retour de mon jumeau maléfique que je vais devoir combattre (oui, tout ça en même temps), ça va pas être possible pour moi…”.

Il n’y a vu que du feu, tellement je suis fourbe, mais j’ai quand même dû me taper son pot de départ, le samedi après-midi. Là non plus je ne voulais pas, mais je me suis forcé, pour une raison qui m’échappe encore aujourd’hui.
Bien évidemment, j’ai quand même mis une heure à me décider, et à force d’hésitations, quand je suis arrivé il n’y avait plus personne et il commençait à ranger.

- Ah monsieur Procellus ! Vas-y installe-toi, prends du gâteau, tu veux boire quoi ?

J’ai pris de l’Oasis.
Par contre, en guise de gâteau, c’était un peu décevant : il n’y avait plus que les restes d’une boîte d’assortiments Delacre, et tout le monde s’était jeté sur les bons au chocolat, il ne restait que les dégueulasses dont personne ne veut jamais : les biscuits secs aux amandes et les langues de chats.
Là, on dit tous ensemble : beeerk !
Et on a bien raison.

Mais dimanche (ouais, on était ouverts dimanche, c’est trop de bonheur), tout a changé.
Oh oui, comme tout a changé.

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au boulot

Ok+ / Ok-

11 octobre 2008

Vendredi, j’étais en formation pour apprendre à gérer les situations difficiles et les clients agressifs. Ca tombe à point nommé : depuis janvier c’était quasiment l’intitulé de mon job, et maintenant avec mon nouveau poste je n’ai plus aucun contact avec la clientèle. Mais mieux vaut tard que jamais, et comme l’a dit la formatrice : “ce qu’on va apprendre aujourd’hui pourra toujours vous resservir”.

Je savais avant d’y aller que ça allait être bidon. Tous ceux à qui j’en avais parlé avaient la même réaction : un grand éclat de rire, un petit air désolé, et parfois ce geste étrange : les deux poings fermés, les pouces levés, et ils se regardaient en rigolant et en s’échangeant des “ok+ / ok+ ! Hihi moi je suis plutôt ok+ / ok- !”.
Je me sentais un peu mis à l’écart, avec leur très private joke.
Mais bientôt, moi aussi je pourrais la faire !

Comprendre une blague est une motivation très légère, alors j’y suis allé en traînant la patte, ce qui ne m’a pas empêché d’arriver dans les premiers, pile en même temps qu’une de mes collègues très sympathique et que je viens de découvrir, (en plus elle me trouve très beau et me couvre de compliments, mais je la soupçonne fort d’être lesbienne, on ne me la refera plus), mais qui s’en va pour toujours à la fin du mois.
J’étais très content de la voir, surtout que j’avais laissé ma convocation sur mon bureau le coin de la table où je ne mange pas, alors je n’avais pas le code.
Ah salut, shmeuack, shmeuack, dis, tu as le code j’espère ? Oui ? Allez, une troisième bise alors.

Histoire de jouer les gros suceurs et de souligner notre ponctualité, j’ai proposé qu’on rentre. Enfin, dans le bâtiment, pas l’un dans l’autre, attention aux malentendus !
Arrivé en haut de l’escalier, horreur, j’ai vu l’animatrice : une espèce de petite femme d’un mètre vingt les bras levés, qui a l’air d’avoir une bouée sous ses fringues (vraiment, un énorme peuneu de semi-remorque !), mais en fait non, ce sont ses rondeurs pleines de charmes. Elle était coiffée en brosse, et couverte de mélanomes énormes et en relief, sur les bras, la figure, partout, iiih me touche pas, garde tes cancers de la peau, sorcière !

Quand tout le monde a été arrivé, on a pu débuter notre voyage initiatique au pays de la non-violence par un bond de dix ans en arrière : “prenez une feuille de papier, pliez-la en deux et marquez votre nom dessus, pendant ce temps je fais l’appel !”.
Euuuh… Maîtresse, j’ai envie d’pipi, tu m’accompagnes ?
Elle aussi avait son petit panonceau, qui nous a appris qu’elle s’appelait Gilliane. Ouais, comme Scully, mais avec un E, parce que sinon c’était moche, t’vois quoâ.

Elle nous a distribué un petit fascicule très instructif qu’on a feuilleté, et certains de mes camarades de classe ont poussé des grands cris de chouettes en découvrant que “Gilliane ! Certaines pages sont vierges !“.
C’était pour prendre des notes, c’est dire si la journée allait être interactive.

Premier exercice : sur la page 3, non, la 3 s’il vous plaît (toujours en souriant, gérer les situations difficiles, elle fait ça tigrement bien), écrivez les mots que vous associez à “agressivité”.
Baaah… Euuuh… Chais pas… “Connasse” ?

On attendait plutôt “insultes” (entre autres), mais ça lui a permis de toucher du doigt le point essentiel de son argumentaire : l’agressivité des clients nous fait du mal dans nos petits cœurs sensibles parce que nous, on fait bien notre travail, alors sa réaction négative nous apparaît comme trop inzuste !
L’important pour gérer les clients agressifs, c’est de se souvenir que (page cinq s’il vous plaît) : “quoi que l’on puisse me dire ou me faire, je suis quelqu’un de valeur”.

Avec un joli cadre autour, en gras et en majuscules.
Je ne suis pas une merde. Non, ma vie n’est pas un échec.

Tous nous persuader de notre grande richesse intérieure nous a pris un bon moment, alors on est partis manger.
En revenant, on s’est attaqués à ce que j’attendais depuis le début : Ok±.
On avait un joli tableau à quatre cases pour nous expliquer que le premier ok représente la vision qu’on a de nous, et le second, la vision qu’on a du client.
Ok- / Ok + : je me sens une merde, mais je vous considère bien.
Ok+ / Ok - : je suis un dieu, vous êtes une merde.
Et ainsi de suite, avec bien sûr, comme ultime objectif pour “développer un positionnement mental positif” : être Ok + / Ok +.

Pour s’assurer qu’on avait bien tout compris, Gilliane nous a ensuite fait jouer des petites saynètes, dans lesquelles on jouait à tour de rôle le client difficile ou le professionnel aux chacras béants qui va le gérer avec une attitude zen et apaisante, comme une tasse de thé vert.
Nos interprétations à la Sarah Bernhardt nous ont bien entendu préparés à vivre des conflits en situation réelle, alors on a décidé d’un commun accord qu’on en savait assez et on a remercié Gilliane, avec qui nos rapports furent aussi agréables qu’enrichissants.

Mon seul petit souci, c’est qu’au moment où j’ai vu Jézabel -la chef de mes chefs- aujourd’hui, je ne savais pas qu’elle faisait partie du comité qui a mis en place ce module de formation (mais après coup, j’aurais dû m’en douter).
Et quand elle m’a demandé ce que j’en avais pensé, j’ai été plus honnête que jamais : ok+ / ok-. Elle a passé dix minutes à me démontrer tout ce que ça m’avait apporté à l’insu de mon plein gré.
C’est à dire rien.

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au boulot, ma télé et moi

La face cachée des promotions

1 octobre 2008

En ce moment à Happy Time, on a une offre eeexceptionnelle : à tous les clients qui payent avec leur carte Faistoimettre, à partir de cent quatre-vingt neuros d’achat dans la journée, on offre une carte cadeau de vingt euros.
Tadaaah !

Du coup, ça fait une semaine que j’ai un nouveau job : distributeur de cartes. C’est palpitant, toute la journée, je reçois des gens, et je note dans une case minuscule toutes leurs transactions du jour, histoire de prouver que non, je ne donne pas des cartes cadeaux à n’importe qui, je suis le règlement à la lettre.
Parce que oui, il y a un règlement à suivre : il ne suffit pas d’avoir dépensé 180 euros, tous les articles ne rentrent pas dans le calcul, sinon ça serait trop facile ! On a déjà eu trois consignes différentes à ce sujet, mais aux dernières nouvelles, les articles en point rouge ne sont pas concernés.

On aime bien les codes-gommettes de couleurs, à Happy Time : on colle sur les articles des pastilles roses, oranges, marrons ou bleues pour certaines promotions (chaque couleur correspondant à une ristourne différente, que j’ai eu un mal de chien à apprendre), des pastilles mauves -à ne pas confondre avec les roses ou les bleues- pour d’autres, et les points rouges : pas de réduction, dans le cul Lulu. À certaines périodes, on a aussi vu des pastilles noires et dorées, mais personne n’a réussi à m’expliquer ce qu’elles signifiaient.

Samedi matin quand je suis arrivé, Girafa m’a donc briefé sur la distribution des cartes : contrairement à ce qu’on a dit vendredi, qui allait à l’encontre de ce qu’on avait dit jeudi, on ne peut les donner qu’à partir de 180 euros en ne comptant pas les points rouges.

Bien sûr, les vendeurs ne vont pas mentionner les restrictions aux clients, et il y a de grandes chances que les caissiers oublient aussi d’en parler, donc on risque de se faire engueuler comme des chiens, nous autres salauds qui refusons de leur offrir leur dû.
Alors Girafa m’a dit qu’il fallait qu’on se protège : au moindre début de conflit, on arrête toute discussion et on donne la carte.
…

Que dalle, oui !
Depuis que je me suis écroulé en août, en bon Davi-Wan Kenobi, je me suis relevé plus puissant que jamais. On pourrait massacrer toute ma famille à coups de pelle sous mes yeux, je resterais zen et de bonne humeur.
Alors c’est pas un petit conflit de rien du tout qui va me faire peur ! Quoi qu’il arrive, je ne donnerai pas de carte à ceux qui ne méritent pas ! Bordel !

Au contraire, quand ils sont en dessous de la somme fatidique, je les pousse à la consommation. De toute façon, c’est le but de toute cette opération : ça m’aura pris presque deux ans, mais j’ai enfin laissé mes principes au bord du chemin, et j’ai vendu mon âme à la machine Happy Time.
Je pousse les clients à acheter, un peu plus, toujours plus, en me souvenant bien que pour chaque centime qu’ils dépensent, une petite partie me retombe dans la poche, vive la prime magasin.

C’est amusant, parce qu’on peut tendre n’importe quel piège grossier aux gens, en écrivant en lettres d’or que c’en est un, ils vont tous tomber dans le panneau en souriant.
À partir de 180 euros : une carte. Et pour 360 euros : une deuxième. C’est affolant le nombre de pigeons à qui je propose en souriant “Oooh ! Vous en êtes à 300 euros ! Vous savez que pour 60 euros de plus je pourrais vous offrir une seconde carte !”, et qui partent en courant acheter quinze trucs inutiles à cent euros.
Avec mon visage d’ange et mes charmants sourires, pas un ne résiste.

Attention, un peu de maths : ils dépensent donc (dans le meilleur des cas) 180 euros, sont obligés de revenir dans une période courte et définie en dépenser au minimum 40 (sans minimum d’achat obligatoire, c’est pas drôle), tout ça pour en économiser 20.
Cette réduction leur a donc coûté 200 euros.

Bien sûr, il y en a parfois qui ont des éclairs de lucidité, comme cette horrible mégère, qui venait de dépenser pour 250 euros, mais qui, une fois les points rouges soustraits, se retrouvait à quelque chose comme 175 euros. Quand je lui ai annoncé, elle est devenue agressive :

- Ah d’accord ! (Sur un air menaçant de “ah c’est comme ça ?”) Donc votre offre, c’est une honte, c’est juste pour nous pousser à l’achat, en fait !

- Ben… oui ?

Le problème, c’est que maintenant, elle en savait trop. J’ai fait ce que Girafa m’avait conseillé : pour noyer le poisson, j’ai sorti une carte, en lui faisant miroiter une réduction sur ses prochains achats. Mais je ne pouvais pas prendre le risque de la laisser ébruiter ce qu’elle venait de découvrir.
Alors au moment où elle allait reprendre ses tickets de caisse, preuve de sa venue chez nous aujourd’hui, j’ai appuyé sur le bouton, à gauche de mon clavier.

La trappe que j’ai installée pendant mes trop nombreuses heures libres s’est ouverte, et l’ennemie du commerce a disparu en hurlant dans les bas-fonds du magasin, vers le Puits des Flammes Infernales, où elle brûlera pour l’éternité avec tous les clients qui ont un jour fait la connerie de comprendre qu’on les enfile à sec, tous autant qu’ils sont.

Le secret restera bien gardé.

Personne suivante…?

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