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David chez le Grand Inquisiteur (2/2)

Quand il est entré dans la salle d’attente, je me suis jeté par terre et j’ai agrippé sa jambe, en hurlant et pleurant, pour le supplier de me laisser la vie sauve, que oui, j’avouerai ce qu’il voudrait, que j’abjurai ma foi en Belzébuth, son Dieu sera mon Dieu, et que je méritais le bûcher ou la lapidation, mais pitié me décollez pas la genciiive !
Il m’a traîné comme ça jusqu’à la salle de soins, grande au moins comme deux fois mon appart.

Mais il s’y connaît en torture, il sait que le pire c’est l’anticipation.
Alors avant de passer à l’acte, on va s’installer au bureau, “pour faire connaissance”. Il appelle la secrétaire, même qu’au début j’ai compris qu’elle s’appelait Acrylique (mais en fait j’avais mal entendu) pour remplir le dossier.
Ils se font des petites blagues, “Oh docteur vous m’avez parlé ?” “Ah non mon petit, nous n’avons plus rien à nous dire, ho ho ho”, en oubliant que de l’autre côté du bureau, il y a un mec au bord de la syncope, dont le stress est en train de déborder de partout.

Et puis il a demandé :

- Allez, on y va ? (Je vais vous décoller la racine, mouhahaha !)

Sauf que c’était pas vraiment une question, hein. Acrylique s’est pudiquement éclipsée, sûrement parce que la violence de la scène suivante risquait de heurter ses yeux délicats, et je suis allé m’installer dans la chaise.

C’est rigolo, parce qu’au moment où je me suis assis, j’ai arrêté de paniquer.
Ca y est, le supplice de l’attente est fini, les dés sont jetés, on peut plus rien faire, j’ai plus qu’à me laisser aller et me diriger vers la lumière.
C’est en train d’arriver, je peux enfin souffler.

J’ai fait ce qu’il disait, bien ouvert, fermé, fait claquer ma mâchoire et tout.
Ensuite, comme un pâtissier aveugle qui aurait perdu son alliance dans la pâte à pain et qui malaxe bien partout pour essayer de la retrouver au toucher, il m’a inspecté les gencives avec les doigts.

Après il a retiré ses gants et il m’a fait la même chose, au niveau du cou, toujours avec sa délicatesse d’étrangleur d’ours à mains nues, pour voir si j’avais des ganglions.
J’en avais pas. Yay moi.
Alors je me suis dit qu’on allait passer aux choses sérieuses.

Sauf que non.
On s’est relevés, il a appelé Acrylique et on est repassés au bureau.

C’est là que j’ai compris comment il faisait pour être autant pété de thunes. Acrylique m’a donné ce joli papier :


(On admire la photo de mon stomato qui s’aime et qui n’a pas peur de donner des convocations ridicules, qui ressemblent à une invitation à l’anniversaire d’une petite fille !)

Et en échange de mon rendez-vous dans un mois et demi, ils m’ont pris cinquante et un euros.
Quand même.

Bien sûr, comme madame Sadique, il m’a bien réexpliqué en quoi l’opération allait consister :

- On vous ouvre la gencive, un peu comme un livre (là il attrape et ouvre un livre, parce que la simple description n’était pas assez imagée)…

Après je sais pas, j’ai arrêté d’imprimer quand ma gencive est devenue un gros bouquin ouvert.

En sortant de là, j’étais encore un peu sous le choc. Un peu comme la fois où j’avais été attaqué au couteau dans le RER, “woah, ça vient vraiment de m’arriver ?”.

Alors pour me détendre, j’ai lu le papier que m’avait donné Acrylique, pendant que les papillons dans sa voix me disaient de c’était une petite opération de rien du tout, limite s’il allait pas venir me faire ça entre le fromage et le dessert.

D’abord, c’est pas nécessaire de venir à jeun. Cool !
Il faut prévoir une petite semaine d’arrêt de travail. Ah. C… Cool…?
C’est mieux de se faire accompagner par quelqu’un. Ah ben oui, ça doit vraiment être une petite intervention de rien du tout alors (en plus c’est ballot que j’apprenne ça alors mon Quelqu’un vient de décider que maintenant il préférait être l’accompagnateur d’un autre, franchement).

Mais dans quoi je suis en train de mettre les pieds ?!

Surtout que je me retrouve à la case départ, avec mes angoisses et mon infection.

Sauf que là, au lieu de stresser une petite semaine à l’avance parce que j’ai eu un rendez-vous au pied levé suite à un désistement (tu m’étonnes !), je vais avoir jusqu’au quinze janvier pour y penser, donc plus d’un mois et demi de pure terreur abjecte et grandissante.
Et il va falloir rester motivé jusque là.

C’est vraiment pas gagné.

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David chez le Grand Inquisiteur (1/2)

Il y a un an, jour pour jour, j’étais allé voir ma dentiste pour cet abcès purulent dans la gencive, au dessus de ma fausse dent. À l’époque, elle m’avait envoyé chez un stomato pour faire soigner l’infection, alors aujourd’hui, pour fêter ça, j’y suis enfin allé.

Oui bon, un an entre l’ordonnance et le rendez-vous, c’est un peu long, mais à ma décharge, elle m’avait donné la Question Préparatoire en m’expliquant en détail ce qu’il allait me faire, et ça m’avait un peu refroidi :

- Alors il décolle la gencive au dessus de la dent, sur le devant de la mâchoire, il gratouille pour soigner (en écorchant l’air avec un des instruments, au cas où j’aurais pas compris avec juste des mots), il referme et il fait la même chose derrière.

Tout ça sur un ton très enjoué, genre elle est en train de m’expliquer le trajet de la grande parade chez Mickey.

Ooo…kay, alors je vais prendre votre ordonnance, sortir lentement de la pièce, et on fera tous les deux comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu, d’accord madame Sadique ?
Mais finalement, j’ai cédé aux pressions de cette société superficielle où tout repose sur les apparences, et où quand on a une fausse incisive malade qui avance de plus en plus dans la bouche, il faut se faire réparer.

Et là le jour est arrivé.
Ouais.
Allez, on y va.
Je suis parti.
Ouais.
Motivé.
…
Ouin j’veux pas y alleeeer !

Surtout qu’avec la chaleur dans le métro, le contrecoup des émotions de ces derniers jours, le visionnage en boucle dans ma tête du film du “il va vous décoller la gencive pour soigner la racine”, l’angoisse face à l’inconnu et l’anticipation, quand je suis arrivé devant sa porte, j’avais grave la gerbe.

Mais j’ai quand même sonné, et une jolie blonde aux grands yeux bleus et qui parlait avec plein de petites fleurs dans la voix m’a ouvert la porte.
Je m’en suis méfié immédiatement, elle était trop aimable pour être honnête.

D’ailleurs, tout était louche, dans ce cabinet. La salle d’attente avec une machine à café et thé dernier cri, la chaîne Böse double CD, l’écran LCD et le lecteur de DVD, ça puait le fric sale. Y’a pas à dire, les boulots honteux et innommables c’est vraiment ce qui rapporte le plus.

Il n’y avait personne dans la pièce, rien, pas un regard rassurant auquel s’agripper, et c’était tout blanc. Comme la secrétaire, trop propre pour ne pas être louche. Et puis les bruits ont commencé. Un peu comme la fraise, mais en plus grave. Plutôt comme une ponceuse (mais bon, je ne crois pas que c’était ça, je vois pas trop ce qu’un chirurgien de la bouche ferait avec une grosse ponceuse).

J’étais mortifié sur ma chaise (il va décoller la gencive et gratter), à me dire que chaque seconde qui passait me rapprochait de mon horrible fin, et donc à me mortifier encore plus, à (vraiment) me dire que je pourrais sortir et m’enfuir en courant pour ne plus jamais revenir, mais la boule dans ma gorge commençait à enfler et m’étouffer, quand il est rentré pour m’emmener.
NOOON !

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Je dis merci à la vie, je chante la vie, je danse la vie

En ce moment, on peut pas dire que ça soit la grande forme. Vraiment pas, hein.
Mais David, vite, dis-nous ce qui se passe !

Il y a un mois, (ou deux, je sais plus, depuis que c’est arrivé, mes marqueurs temporels se sont complètement brouillés) je suis arrivé à Happy Time en même temps que Bombasse. On a pris l’escalator ensemble, et j’ai dû faire plein de gros efforts pour rester calme, parce que Bombasse est gentil, mais dans l’escalator il reste debout comme un con, comme les mamies à attendre que ça se passe. Mais bon, qu’est-ce que je ne ferais pas pour un peu de temps à ses côtés, hein.
Et ce matin là, pendant que je me réchauffais à la lumière de sa suréminence (i.e. je matais comme un porc), il m’a annoncé froidement :

- Ah ben ouais, moi j’arrête Happy Time. Là j’y vais juste pour voir si je peux être dispensé de mon préavis.

Alors je sens l’enfer s’ouvrir sous mes pieds (merci Richard Cocciante d’avoir su mettre des mots sur mon désarroi).

A partir de cet instant, tout est gris et terne et moche. Les jours se suivent et se ressemblent, sans saveur, sans odeur, sans couleur. Je ne raconte plus rien ici, parce qu’il n’y a plus rien à raconter, plus d’évènements anodins, plus d’anecdotes croustillantes, rien pour rehausser mon quotidien tout morose.

Je passe des heures le regard dans le vague à vider la batterie de l’iPod, en cherchant le morceau qui saura exprimer ma peine. Mais je n’en écoute aucun, rien ne fait l’affaire, aucun chanteur ne peut comprendre ma douleur, pas un seul de mes trucs pleurards de lesbiennes subsuicidaires, avec des filles qui geignent des lalala sur fond de violoncelle et tambourin n’arrive à la cheville de mon désespoir.

Je me fais à manger, de temps en temps, quand ça devient trop douloureux de me nourrir seulement en me rongeant les ongles (et aussi quand j’ai même trop mal à la tête pour réussir à achever mes ondes cérébrales à grands coups de Desperate Housewives).
Plus rien ne m’amuse, je ne prends du plaisir à rien du tout, le sexe, le ménage, même torturer des bébés chats ou insulter les étrangers et les clochards dans la rue, que dalle.

Au boulot, je fais exprès de monter au conflit avec les clients, pour essayer de ressentir quelque chose, quand on en vient aux mains et que les vigiles sont obligés de me rouer de coups pour me faire lâcher prise (et aussi un peu par autodestruction).

D’ailleurs ce soir, je suis parti en avance, tellement c’était plus possible, un peu plus et je descendais à l’étage de l’électroménager pour me mettre la tête dans un des fours d’exposition et en finir avec cette garce de vie.

Et en partant, devant qui passè-je ? Bombasse !
Comme un garçon, j’ai le coeur qui fait boum et les cheveux longs !

Le temps que mon cerveau affaibli analyse ce que mes yeux incrédules viennent de lui montrer, je suis déjà loin.
Une fois l’information traitée, je me fige. Bombasse ? Bombasse…? Bombasse !
Ni une ni deux, je fais demi-tour, et je vais me planter devant lui, barre-toi de là, conne de cliente, je m’en fous que vous soyez en train de discuter tous les deux, low-kick balayette rotatif, comme Martine, et plus rien ne se dresse entre nous (enfin, plus rien…).

Alors je lui demande, sur un ton farpaitement naturel et nonchalant :

- Ah tiens, tu es revenu ?

- Bah ouais. Besoin de thunes…

Après, je me dis que je devrais vraiment essayer de peaufiner la continuité de mes plans, parce que j’ai juste réussi à enchaîner avec un minable :

- Ah ouais. Bon bah bon courage, j’y vais. Salut !

Et j’y suis allé (ce qui prouve que quand je dis quelque chose, je m’y tiens), bénissant intérieurement la précarité qui l’a ramené dans mes griffes, même que j’y vois un signe du destin, et bien évidemment ma dépression s’est envolée d’un coup.

Bon oui je sais, il reste quand même hétéro et tout, mais voilà quoi.

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Comme je respire (2/2)

Alors c’est décidé, dès qu’ils me poseront la question, je dirai que je oui, je dois y aller de bonne heure, en plus aujourd’hui j’ai un chef différent, qui ne sait pas comment je viens.
Ca a plutôt mal commencé, mes rêves de tricherie, parce que si jeudi et vendredi ils avaient demandé dès le matin si on pouvait rester jusqu’à la fermeture, aujourd’hui que tchi, je suis revenu de miamer qu’ils s’en étaient pas encore occupés.
J’étais presque sur le point de me résigner, tant pis, c’est un signe, je ne suis pas fait pour resquiller, tel est mon triste destin, quand enfin :

- Au fait David, ce soir tu peux faire tes horaires normaux ?

Et là j’ai maudi mes réflexes conditionnés, mon éducation Bree VanDeKampienne et ma bouche qui parle toujours trop vite :

- Oui oui c’est bon.

Argl je suis trop con !
Mais pas cette fois. J’ai décidé que la grève et la grande générosité d’Happy Time joueraient en ma faveur, et j’y arriverai ! Résiste, prouve que tu existes, toussa toussa.
Alors je me reprends, si ça se trouve elle m’a pas entendu, et pendant que mon petit coeur s’emballe de mettre en route la vilaine machine du mensonge, je lance un ô combien naturel, spontané et convaincant :

- Euh… Enfin… Non, ce soir non… Faudrait qu’j'm’en aille pas trop tard…

- Ben alors ? Tu dis oui, ou tu dis non ? (Damned, elle avait entendu) Bon tu dois partir à quelle heure ?

- Euuuh…

Le problème, c’est que je n’avais pas réfléchi plus que ça, dans ma tête mon plan brillantissime se limitait à dire que je voulais y aller plus tôt, et voilà, on me disait oui, et vogue la galère.
Et là je ne peux plus faire machine arrière, ça serait difficile d’avouer que je me serais juste bien volontiers cassé de bonne heure, eux ils s’attendent surtout à ce que je leur balance un horaire de train, un impératif ou quelque chose.
Alors je fais mon lapin pris dans les phares, je reste bloqué.
C’est trop tard je suis fait, je suis trop con, argl, mais pourquoi est-ce que je ne suis pas meilleur dans l’improvisation, chienne de vie !

Mais la candeur de mes chefs est inversement proportionnelle à mes talents d’acteur. Contre tout attente, mon grossier mensonge a l’air de prendre, ils me proposent d’eux-mêmes de rentrer à dix-neuf heures, ça te va David, oui oui je pense que ça devrait être bon huhuhu.

Ca se passait trop bien.
J’avais juste oublié Collègue à côté de moi, qui sait où j’habite, et à qui rien n’échappe. Elle fait exprès de profiter que Chef soit encore à portée d’oreille, je le sais, j’en suis sûr, elle me déteste !, pour demander :

- Ah bon tu pars plus tôt ? Mais t’habites pas à Vincennes, toi ?

Gasp. Connasse.
Premier réflexe, je lui balance de toutes mes forces mon coude dans la gorge. Ensuite, je me place juste devant son corps inanimé, comme ça personne ne voit ce que je viens de faire, et je réponds, en improvisant du mieux que je peux :

- Euh, si, mais euh, ce soir, je dois aller à… Biarritz New-York Londres Perpignan Créteil Melun !

Et avant qu’elle pose une autre question, je l’achève avec un bon coup de pied dans le ventre.

La suite est plus facile. Après des débuts un peu chaotiques, je n’ai plus qu’à faire attention à la cohérence de mon histoire (Melun, donc), et à ne mettre personne dans la confidence. Aujourd’hui plus que jamais, tout le monde à Happy Time est un ennemi potentiel.
Je n’ai plus eu qu’à apporter la touche finale à mon édifice déjà irréprochable. Un peu avant l’heure H, j’ai pris mon air triste pour demander à Chef:

- Dis… Est-ce que tu sais si y’a des RER…

Et là, gros soupir de soulagement, j’ai su que mon plan avait marché, j’avais gagné : non seulement j’allais m’en aller à l’heure de mon choix, mais en plus, tout le monde allait croire que je le méritais. Elle m’a répondu avec un air horriblement désolé :

- Non, enfin je crois que sur la A, il y en a un sur trois, et sur la D (je sais que c’est celle de Melun, alors j’ouvre grand les yeux, pour montrer que je me sens très concerné), c’est encore moins…
Bon allez file en vitesse, si jamais le tien est à quinze ça serait dommage !

Elle a pas eu à me le dire deux fois.

Maintenant, si en revenant mercredi soir (un week-end de trois jours et demi, c’est ce qu’il faut) ils me virent, ça voudra dire que ça n’était pas suffisant de simplement changer le nom de la boîte sur mon blog, pour avouer mes crimes (et donc que j’ai été bien inspiré de ne pas parler de tout ce que j’ai déjà piqué depuis que j’y bosse).

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Comme je respire (1/2)

À Happy Time, ils sont gentils pendant que c’est les grèves et que ces enculés de fils de putes de merde de connards de RATPistes se la coulent douce à la maison et ils ont bien raison, parce que sinon ils risqueraient qu’on les chope et qu’on les pende avec leurs tripes, et qu’on verse du gros sel et du jus de citron sur leurs plaies.
Enfin moi je dis ça, je m’en fous un peu des grèves, sur ma ligne il y a des métros comme n’importe quel autre jour, on est peut-être juste un peu plus serrés que d’habitude (c’est à dire qu’on a intérêt à rentrer dans le wagon avec une position confortable, parce qu’on la garde jusqu’au terminus).

D’ailleurs quand jeudi matin les chefs m’ont demandé avec plein de belle compassion dans la voix si j’avais eu des problèmes pour venir, quand même, Vincennes, ouah, c’est tellement loin, je me suis tapé sur le torse pour montrer que j’étais l’homme, et j’ai répondu tout fier que non, pas de problème, je suis même arrivé en avance, yay moi !
Ensuite, quand ils m’ont proposé de partir plus tôt le soir, j’ai encore joué les héros, en répétant bien que non ça allait, j’ai pas de problèmes de transport, je prends la ligne 1 bla bla bla.

Tout au long la journée plein de gens me sont arrivés en retard ou me sont partis en avance sous le nez, et on leur à rien dit, à part leur promettre d’être payés comme d’habitude, parce que c’est la faute aux transports.
Moi je ne suis pas comme ça monsieur, je préfère être sérieux et fidèle à mon poste, et puis je risquerais de m’ennuyer si j’étais chez moi, ça c’est sûr.

Vendredi on remet ça.
J’arrive en avance, et je bave d’envie devant les retardataires, oh mais vous inquiétez pas on régularisera vos horaires !.
Quand on me redemande si je dois partir en avance, ma bouche réagit plus vite que ma tête, et je refuse encore en rigolant, non mais tu m’as bien regardé, je t’ai dit que je prenais la 1 !
Et quand les collègues commencent à s’en aller, vingt minutes, une demi-heure, une heure avant moi, tout ce que je peux faire c’est me coller le visage à la fenêtre pour les regarder s’éloigner, avec mon oeil plein de tristesse, en poussant des petits gémissements plaintifs.

Et puis samedi, une idée sournoise a germé dans mon esprit machiavélique :
Hé, si je profitais du système ?

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Les Pains aux Raisins (4/4)

Le dernier jour au lieu d’aller nager, P’pa et M’man sont restés pour passer un peu de temps avec moi, le fruit de leurs entrailles, qu’ils avaient délaissé pendant deux semaines, bande de monstres.

Pour sceller ces belles retrouvailles, ils ont décidé qu’on allait faire… des pâtés. Moi j’aimais bien ça, les pâtés, même si j’étais une grosse quiche en travaux de terrassement. Je mettais toujours trop d’eau, et le sable restait collé au seau, ou en tombait en faisant sprotch.
Mais j’étais trop jeune pour voir plus loin que le bout de mon nez (j’ai bien changé, hein !), et mon esprit s’est arrêté sur “pâtés : cool !”.

Papaprocellus a commencé à creuser, et ô surprise, il a déterré un pain aux raisins.
J’ai tout de suite su que tout était perdu.

Et comme dans les films, j’ai compris que j’avais été joué, et que depuis le début toutes les forces de l’univers agissaient de concert pour me conduire à ma perte.
Même l’histoire de l’humanité était dans le coup. Pendant des millénaires, nos ancêtres ont été des nomades heureux, jusqu’à ce que ce con d’homo sapiens décide que ça serait tellement plus cool d’être propriétaire terrien et sédentaire. Et la tradition s’est transmise, étoffée, alourdie, pour finalement aboutir à mes parents, qui n’ont rien trouvé de mieux que de s’installer sur le même mètre carré de plage tous les jours pendant plus de deux semaines.

Alors je les ai regardés, impuissant et pétrifié, pendant qu’ils creusaient partout autour d’eux, et qu’ils sortaient du sable pain aux raisins sur pain aux raisins sur pain aux raisins.

Et depuis vingt ans, à chaque fois qu’on se retrouve en famille, ma mère trouve le moyen de ressortir cette histoire, en insistant bien sur comment j’étais trop un roublard de pousser le vice jusqu’à me mettre des miettes sur la figure pour faire croire que j’avais mangé.
À chaque fois je rigole avec tout le monde, et je détourne savamment l’attention sur Cousine, en leur rappelant que elle c’est pire, elle avait jeté sa viande sous la table pour faire croire qu’elle avait fini son assiette, ruse qui avait bien tenu cinquante secondes, comme quoi élaborer un plan machiavélique ça n’est pas donné à tout le monde.

Par contre, le jour où le paratonnerre Cousine ne fonctionnera plus, je serai obligé de tous les tuer.

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Les Pains aux Raisins (3/4)

Je crois que c’est la première fois où je suis parti en vacances avec mes parents.
Tous les autres étés (quand même, ça fait trois !), pendant qu’ils partaient aux Seychelles ou au Mexique ou à Bali, moi je me retrouvais à passer un mois avec mes grand-parents, à regarder l’herbe pousser en Sologne ou la pluie tomber sur les plages du Pays Royannais.
Mais à quatre ans, on a l’âge de prendre l’avion pour aller en Grèce, ouais, trop cool, ouais, ouais, ouais !

J’étais tellement un grand garçon responsable que quand tous les passagers, le pilote et le copilote ont eu une intoxication alimentaire parce qu’ils avaient choisi le poisson, c’est à moi qu’on a demandé de faire atterrir l’avion.

Non, je déconne hein.
En fait, j’étais juste assez responsable (à l’inverse de mes parents, faut croire) pour qu’on me laisse tous les après-midi une petite heure sur la plage, avec une espèce de gros pain aux raisins tout sec pour m’occuper, pendant que les grandes personnes allaient faire de la plongée au large. Ou alors, vu qu’un an plus tard le divorce était prononcé, ils essayaient de se noyer réciproquement, faudra que je pense à me renseigner.

En attendant, tous les jours en revenant de sa baignade, Mamanprocellus sortait de l’eau au ralenti, lançait un petit rire cristallin en se secouant les cheveux, à droite, et puis à gauche. Dans sa lancée, toute contente de voir que j’avais bien mangé, elle me prenait dans ses bras, toujours au ralenti, et elle m’embrassait en m’essuyant les miettes que j’avais sur toute la figure, parce que forcément je mangeais comme un porc.
Forcément.

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Les Pains aux Raisins (2/4)

Le problème de Mamanprocellus (enfin, un de ses problèmes, parce que bon, voilà quoi), c’est que comme toutes les anorexiques, elle aimait bien la nourriture. L’acheter, la préparer, la toucher et lui faire délicatement l’amour, glop glop, mais la manger, pas glop.
Du coup, il fallait bien que quelqu’un la mange, toute cette bouffe qui la faisait mouiller dans sa culotte. Et quand je suis né, tout petit et sans défenses, être chétif qui n’avait même pas demandé à venir au monde, c’est moi qui m’y suis collé.

Ah, si seulement j’étais né grand et fort et doué de parole, comme Papaprocellus, j’aurais pu faire pareil que lui, critiquer ce qu’elle venait de préparer, et avoir moi aussi le bonheur de voir la poêle partir direct au vide-ordures (Mamanprocellus, la modération faite femme), mais on me portait à bout de bras et on me nourrissait au biberon, ce qui limitait pas mal mon champ d’action.

Mais déjà à cette époque, j’étais plein de ressources, alors pour éviter de devenir un de ces bébés obèses qui ont toujours l’air d’avoir une balle de ping-pong dans chaque joue et de porter cinq ou six pulls sous leur layette, j’avais un truc infaillible : top modèle avant l’heure, je vomissais tous mes biberons (pas dans les toilettes hein, je faisais ça sur place, c’est moins avilissant).

Et puis j’ai eu quatre ans.

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Les Pains aux Raisins (1/4)

Quand j’étais petit, j’étais anorexique.

Enfin non, c’était pas moi, c’était plutôt Mamanprocellus.
Elle faisait quinze kilos toute mouillée et ne se nourrissait que de… euh, bah rien en fait. Un grand bol d’air, comme disait ma nourrice qui était tellement méchante avec moi que la fois où je m’étais éclaté la gueule dans les graviers, skriiiatshhhhh ! elle m’avait grondé très fort, et après quand elle avait mis le truc qui pique sur les blessures (ça fait saigner très fort, le gravier), elle m’avait dit que c’était bien fait, et que si ça piquait, alors j’étais une mauviette.

Je sais, c’est dur, mais comme toutes les belles histoires, il faut un début poignant, plein du récit larmoyant d’une enfance si malheureuse qu’en comparaison, la petite marchande d’allumettes a l’air d’une gosse pourrie gâtée.

Enfin en ce qui concerne Nourrice, j’ai appris il y a pas longtemps que son mari était mort dans un accident de voiture, ou d’un cancer, enfin un truc dans le genre, et sa fille l’a à moitié ruinée quand elle a été embrigadée dans une secte qui l’a emmenée au Mexique et depuis elle n’a plus aucune nouvelle, alors je me considère comme vengé.

Fallait pas me traiter de mauviette alors que les Parques sont de mon côté.
Enfin, ça c’est ce que je croyais.
Les salopes, oui.

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Une histoire de mon enfance à faire pleurer dans les chaumières

Parce que je sais que vous m’aimez, comme des fous comme des soldats, comme des hommes que vous n’êtes pas, que vous lisez chacun de mes posts, chacune de mes phrases, chacun de mes mots avec une admiration béate et idolâtrique (et si ça n’est pas le cas, je ne vous aime pas -de toute façon je ne vous aime pas), bénissant le jour où, but ultime de vos pérégrinations ouaibesques, vous êtes tombés sur ce blog, pleurant de bonheur à chaque lecture et relecture;

Parce que je sais également que vous lisez chacune de mes aventures avec une attention qui ferait rêver n’importe quel prof, de la maternelle à la fac, et qu’en ce moment vous avez du mal à dormir, rire, manger, bref, vivre, parce que ça fait un moment que je n’ai rien écrit;

Et parce que je ne suis pas indifférent à la souffrance des fans, je vous vois là, minuscules, tout en bas de la grande montagne de la gloire, à attendre affamés que je vous éjacule mon talent à la gueule, Clara Morganes de la blogosphère, je vais assouvir votre désir, ouvrir mon grand livre et vous transmettre une des histoires qui sont entrées dans la Légende de Procellus, une de ces anecdotes honteuses dont la famille se délecte dès qu’on a le plaisir de se retrouver tous ensemble, “hihihi, c’est comme David quand il était petit, quand il…”.

Mais faudra attendre demain (ou après-demain, parce que bon, j’ai pas que ça à foutre non plus).

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Mon père, ce héros

La semaine dernière, j’ai reçu un coup de fil de Papaprocellus, auquel je n’ai bien entendu pas répondu. C’est un principe, ne jamais décrocher quand le téléphone sonne.

Il a laissé un message, parce qu’il avait quelque chose à me demander. C’est curieux, parce que contrairement à Mamanprocellus, Papaprocellus ne me demande jamais rien, lui son truc c’est de me faire des reproches.
Mais pas cette fois-ci ! Ouaaah…

Non, cette fois-ci, il me disait : “Oui c’est moi. Tu peux me rappeler, j’ai des problèmes avec mon ordinateur. Allez, bisous” (c’est moins formel).
C’est normal qu’il me demande ça, c’est bien connu, après de brillantes études informatiques et un glorieux stage de fin d’études chez Microsoft qui ne m’a rien apporté (tu m’étonnes), j’ai entamé une longue ascension au sein d’Apple, où je viens de terminer le développement de OS-X Leopard, je sais pas si vous en avez entendu parler, mais je crois que ça va plaire aux jeunes.

Non mais franchement !
J’ai une gueule à savoir réparer les ordinateurs ?
Ca m’a pris vingt-quatre heures de paramétrages de Vista juste pour arriver à faire de Firefox le navigateur par défaut !
Un jour j’ai eu une grosse frayeur à Happy Time parce qu’il ne se passait rien quand j’appuyais sur les touches, à moi ! au secours !, et c’est finalement une collègue qui m’a dépanné, en reconnectant le clavier.

Et c’est vers moi qu’il se tourne pour résoudre ses problèmes ? Au fou !

Mais bon, j’ai un coeur d’or, c’est ce qui me vous perdra.
Vendredi dernier, je rappelle, pour voir ce que je peux faire.
Il ne décroche pas, il ne rappelle pas.

Samedi, je rappelle. Rebelote, décroche pas, rappelle pas.

Et puis dimanche dernier, je reçois un coup de fil d’une amica de Papaprocellus que je ne vois quasiment jamais. Fidèle à mes principes, j’ai pas décroché, alors message :

- Si, David, c’est Amica ! Oun a acheté en nouvel orrrdinateur, et qué c’est Vista, et oun a des prrroblèmes, et ton papa il dit qué tou peux nous aider. Qué lé prrroblème c’est qué ça bloque quand oun veut réserrrver un billet en ligne, tou crrrois qué tou peux mé rrrappeler pour mé dirrre cé qu’il faut faire ?

Ah ben voilà, c’est ça le problème d’ordinateur, c’était pour dépanner une pote !
Du coup j’ai rappelé Amica (en choisissant bien mon moment, je suis tombé directement sur son répondeur), pour lui expliquer qu’on l’avait mal renseignée, et que je ne suis pas une hotline.
Et je n’ai pas rappelé Papaprocellus, parce que je viens de parler à “son problème” auquel je ne peux rien, et bon, je suis gentil, mais je n’apprécie pas qu’on me renvoie ses copains désespérés.
Alors je marque ma désapprobation par un silence fâché, na.

Et jeudi, pendant qu’on fêtait nos morts, un nouveau coup de théâtre est venu frapper cette déjà bien sombre affaire. Ah ça oui, bien sombre, c’t'affaire…
J’étais en plein boulot dans un Happy Time noir de monde en train de lire Cujo, bien planqué dans un Happy Time noir de monde, quand Papaprocellus m’a rappelé (oui je sais, c’est plein de rebondissements cette histoire, mais où va-t-il chercher tout ça ?). Bla bla, message :

- Oui, c’est moi, je me demandais si tu travaillais aujourd’hui, comme tu ne décroches pas j’imagine que oui… Enfin, j’espère… Bon bah tu peux me rappeler quand tu veux, bisous.

Et comme il allait raccrocher, il se reprend. Le ton se durcit (si si, encore) :

- Ah oui, et grâce à tes conseils avisés j’ai réparé mon ordinateur hein. C’était l’alimentation. Voilà. Bisous.

Tût, tût.

Moi je dis, parfois j’ai du mal à comprendre cette famille qui m’entoure, pourquoi ils m’en veulent, ce que je leur ai fait…
Et puis rapidement, je me rappelle que je m’en fous, et je me remets à lire Cujo, mais c’est que le début, pour le moment ça fait pas peur, mais ça ne devrait pas tarder (et sinon quand j’aurai fini, si quelqu’un veut m’offrir une DS, je suis d’accord).

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The Dead Zone (2/2)

Bon alors bien sûr, c’est sympatoche de ne pas faire la queue à la caisse et de faire du toboggan dans les escaliers, mais, me direz-vous (parce que vous êtes comme ça, toujours à me dire des trucs, je le sais, je le sens), quelle vraie utilisation est-ce que je pourrais faire de mes nouveaux pouvoirs, genre, genre un truc utile quoi ?
Arrêter la guerre dans le monde en changeant les armes en fleurs, refermer le trou dans la couche d’ozone ou empêcher les petits enfants de mourir de faim en faisant pousser des arbres à viande et à légumes en Afrique et en Inde ?
Ha ha ha, mais oui bien sûr, c’est tout moi ça.

Nan, moi mon truc c’est le grand banditisme. C’est super cool de pouvoir entrer dans les banques en faisant apparaître un trou dans le mur du fond (ou en vidant les coffres par en dessous), sans efforts et sans complications, ou de transformer mes crayons à papier en diamants.
Et je crois que ça va bien m’aider, pour devenir le Maître du Monde, mouahahaha !
Ben ouais, on ne se refait pas.

En plus l’autre jour, en jouant au docteur dans les toilettes d’Happy Time, je me suis rendu compte qu’à partir de maintenant, je ne vais plus coucher qu’avec des super canons, aux ventres plats et corps fermes, et montés comme des demi-dieux (je suis pas bien exigeant hein, je me contente de moitiés). Plus de mauvaises surprises : y’a qu’à structuromolléculairomodifier le premier venu et en faire un Jason Behr.
Par contre faut pas rêver, une fois consommé, je leur rends leur apparence d’origine, ranabranler de l’intérêt de la communauté, David n’est pas prêteur, c’est là son moindre défaut.

Voilà, de l’argent, du sexe, et moi au milieu, je peux mourir heureux.

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